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Le principe de clôture

Jacques Dufresne

Le principe de clôture, extrait du chapitre six de Après l'homme...le cyborg

Chapitres du livre

Le déclin de la contemplation, de la connaissance immédiate, fusionnelle,
la rupture progressive des liens avec le réel

 
 


la montée consécutive du formalisme,
le mépris des lois de la nature, du principe de clôture en particulier,

tous ces facteurs convergent vers le rêve d'un paradis sur terre, au prix d'une désincarnation totale et d'une fausse transcendance.

***


D'abord, ne pas nuire! Dans la société, comme dans la nature, lais­ser la vie créer ou recréer la vie. Elle en a l'habitude. C'est sa défi­nition même. L'être vivant, disait Aristote, est celui qui se meut lui-même, par opposition à l'être inanimé qui ne peut être mu que par une force extérieure. À quoi font écho les plus distingués des bio­logistes contemporains : Francisco Varela, par exemple, définit le vivant par l'autopoièse1. Les êtres vivants, explique-t-il, sont tou­jours en train de s'auto-produire. Mais quelle que soit leur taille, qu'il s'agisse de cellules ou de baleines, ils sont tous caractérisés par une clôture opérationnelle.

La vie, écrit de son côté le biologiste Wilfrid Raby, a besoin de cloisons. La vie, qui est caractérisée par l'ordre, est donc une chose anormale dans l'uni­vers. Si, comme on le croit, elle s'est organisée dans le désordre d'une terre en ébullition, elle ne pouvait continuer à exister sans protéger l'ordre qui la constitue. D'où ce que j'appelle « le principe de la clôture », qui protège la vie contre les forces de l'univers cherchant à la dissiper.

Le moindre grain de vie est entouré d'une membrane. Une cellule commence à sa membrane ; à l'intérieur sont concentrés les nutriments, les organelles qui les digèrent, le noyau qui contient et déploie des gènes. La membrane tire sa nécessité de ce qu'une cellule, isolée ou faisant partie d'un groupe, paie un prix élevé pour demeurer en vie : pour y arriver, elle doit concen­trer l'énergie en elle-même. Grâce à sa paroi, chaque cellule endigue sa part d'énergie afin de pouvoir être un point chaud dans l'univers. À l'intérieur, elle concentre l'arsenal dont elle a besoin pour remonter les flots des vents solaires. Sans paroi, elle serait emportée1.


Comment douter que de telles parois soient aussi nécessaires à la vie des sociétés? C'est à leur disparition, provoquée au moins par­tiellement par les médias, que l'historien et philosophe américain Daniel Boorstin attribue la mort des peuples. Autour des peuples, dit-il en substance, il y avait une membrane qui protégeait l'éner­gie et l'identité interne tout en favorisant les échanges bienfaisants avec le milieu extérieur. Cette membrane n'a pas résisté aux médias.

Nous assistons aux États-Unis au déclin du « peuple » et à l'avènement de la « masse ». Le peuple, généralement illettré, était à sa manière un libre créa­teur. Sa création propre était faite de mots prononcés, de gestes, de chants : folklore, chanson et danse folkloriques. Le peuple s'exprimait, et sa voix est encore recueillie par les érudits, les ethnographes et les patriotes. Mais la masse, dans notre univers de diffusion et de circulation massives, est la cible au lieu d'être la flèche. Elle est l'oreille, non la voix. La masse, c'est ce que les autres veulent atteindre par l'écriture, la photo, l'image et le son. Si le peuple créait des héros, la masse ne peut que se mettre en quête de leur présence et de leur voix. Elle attend qu'on lui montre, qu'on lui dise quelque chose.2


Les peuples sont des ensembles vivants, autonomes, créateurs avec, en leur centre, l'individu, entouré de corps intermédiaires qui le protègent et le nourrissent. Les médias, en attirant vers eux une part croissante de l'attention et du temps nécessaires aux diverses formes de convivialité, semblent avoir pour effet, en multipliant les brèches dans leurs parois, de briser un à un ces corps intermé­diaires, laissant les individus exposés sans défense, tels des vers de terre au soleil. Ce sont ces individus qui, juxtaposés, puis agglo­mérés, finissent par former une masse compacte que l'on peut mani­puler et fanatiser au moyen de cette sœur politique de la publicité qu'on appelle propagande.

Certaines entités sociales, telle la famille, semblent avoir été nécessaires en tout temps et en tout lieu. Peut-être en est-il ainsi des groupes religieux. Les écoles et les associations professionnelles n'ont pas toujours existé, les peuples et les nations ont toujours eu des formes différentes, formes qui, même aujourd'hui, demeurent très variables d'un point du globe à un autre. Mais l'histoire n'a-t-elle pas démontré qu'il est souhaitable que l'être humain soit entouré d'une grappe de corps intermédiaires, à la fois interdépen­dants et autonomes les uns par rapport aux autres? Qu'il est souhai­table aussi que la pression exercée sur l'individu par les corps inter­médiaires, et par l'ensemble de la société, soit assez forte pour lui permettre d'acquérir cohérence et identité, et assez faible pour qu'il puisse s'affirmer en tant que tel. Qu'il convient enfin que les mem­branes entourant chaque entité sociale soient assez étanches pour permettre à l'individu de conserver son identité et son énergie, et assez perméables pour permettre à l'âme d'accéder aux nourritures transcendantes, sans lesquelles l'individu est incapable d'occuper sa place en tant qu'être autonome au centre de ce grand organisme.

La littérature populaire est remplie d'histoires qui illustrent à la fois la définition que Boorstin donne du peuple, et la façon dont le principe de clôture permet aux individus les plus faibles de s'épa­nouir, non pas en renonçant à leur autonomie au nom de leurs droits, mais en remplissant leurs obligations, obligations qui consistent, pour eux comme pour les individus les plus forts, à mettre leurs talents au service de la communauté. Voici l'une de ces histoires, celle d'un homme, d'une société et d'un paysage dont on peut dire qu'ils formaient un même ensemble vivant.

Le voyageur qui, au début du XlXe siècle, empruntait le chemin longeant le fleuve Saint-Laurent, entre Québec et Rimouski, pouvait s'attendre à rencontrer un personnage dont l'histoire, à l'heure du courrier électronique, prend enfin tout son sens. Il s'appelait Olivier Chouinard. Cet homme, légendaire de son vivant, offrait des ser­vices postaux personnalisés, à une vitesse également très person­nelle, celle de la marche. Il faisait inlassablement, hiver comme été, le trajet de Québec à Rimouski, en poussant parfois une pointe jus­qu'à Gaspé. Le bateau de la poste royale allait évidemment beau­coup plus vite que lui. Il n'empêche que pendant sa longue carrière, il ne manqua jamais de clients, non parce que ses tarifs étaient moins élevés que ceux de son royal concurrent, mais parce que les gens à cette époque attachaient la plus grande importance au fait qu'une lettre soit transmise de main à main.


Voici ce qu'écrit à ce propos l'écrivain Louis Fréchette à qui nous devons de connaître les faits et gestes de Chouinard :

Avez-vous remarqué comme une lettre d'ami ou de parent vous fait plus de plaisir à recevoir quand elle vous est remise par une main qui a touché celle qui l'envoie? C'est à ce sentiment qu'obéissaient d'instinct, il n'y a encore que quelques années, les Québecquois qui vous disaient : Mon cher, vous partez pour Montréal, veuillez donc vous charger de cette lettre.3


Chouinard avait un handicap, aussi inattendu que peu rassurant chez un facteur: il ne savait ni lire, ni écrire. Et pourtant ses clients avaient en lui une confiance inébranlable. Une étrange mémoire d'illettré lui permettait de ne jamais se tromper d'adresse. La forme de l'enveloppe, la couleur et la texture du papier, l'écriture du signa­taire et mille petits détails, incluant peut-être l'odeur de la maison imprégnée dans le papier, le renseignaient plus sûrement sur l'iden­tité de la lettre que ne l'aurait fait la lecture de l'adresse.

Dans ces campagnes où l'on pouvait passer de longues semaines sans nouvelles du monde extérieur, Chouinard était vraiment un messager des dieux. Il apportait la joie, la fête dans les maisons où il s'arrêtait. On s'amusait à tenter de prendre sa mémoire en défaut. On le taquinait, on l'aimait.

Chouinard s'arrêtait pour y dormir dans toutes les maisons devant lesquelles il passait à la brunante et partout on le recevait. Il connaissait donc tous les habitants de la côte. Il connaissait aussi tous les élèves du Collège de Sainte-Anne de la Pocatière, à qui il remettait des lettres dont les parents, rencontrés sur sa route, l'avaient chargé. Son rôle ne se limitait pas à cette transmission de messages; il était un médiateur au sens plein du terme: il communi­quait une présence, il rendait les absents présents les uns aux autres.

Le messager dans ce cas était bien en un sens le message, puisque c'est lui qui, par sa présence innocente et chaleureuse, fai­sait sentir la présence des absents, mais s'il pouvait prendre aux yeux des autres une telle importance, c'est parce qu'il se considé­rait lui-même comme un humble intermédiaire, ébloui de recon­naissance pour les gens qui lui accordaient leur confiance et lui permettaient par là de gagner sa vie dignement. Il était le pur mes­sager : il n'avait pas de domicile. Sa maison, sa cellule, c'était toutes ces maisons de la côte dans lesquelles il était sûr de pouvoir trou­ver refuge.

On l'a trouvé un matin, gelé à mort, sur les côtes de Matane.

Notes

 

1-Wilfrid Noël Raby, « Le principe de clôture », L'Agora, vol. 3, n° 6, 1996.

 2- Daniel Boorstin, L'image,  Union des éditeurs, Coll.10/18, Paris 1971. p. 95.

 3- Louis Fréchette, Originaux et détraqués, Montréal, Librairie Beauchemin, 1943,
chap. II et III.

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