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    Impression du texte

    Dossier: Ville

    La ville dans tous ses états

    Andrée Mathieu

     

     

    « Une ville comme Londres, où l’on peut marcher des heures sans même parvenir au commencement de la fin, sans découvrir le moindre indice qui signale la proximité de la campagne, est vraiment quelque chose de très particulier. Cette centralisation énorme, cet entassement de 3,5 millions d’êtres humains en un seul endroit a centuplé la puissance de ces 3,5 millions d’hommes. »

    Friedrich Engels[1]

     

     

    Cette citation de Friedrich Engels, qui remonte à 1845, souligne à quel point une concentration de la population génère une centralisation du pouvoir. C’est ainsi que les villes, qui constituent les produits les plus complexes du génie humain, ont acquis une influence déterminante sur la planète et sur les comportements humains. Jusqu’à quel point cette influence est-elle bénéfique pour les êtres vivants ? Quelles sont les principales conceptions de la ville ? Quel rôle les « mégalopoles », ces villes « mégalomanes », joueront-elles à l’avenir ? Y a-t-il quelque chose à faire pour prévenir les effets indésirables d’une telle concentration de pouvoir ? C’est à ces questions que nous allons tenter de répondre.

    En 1994, dans le magazine de L’Agora[2], j’écrivais un texte sur la ville en m’inspirant d’un petit ouvrage publié il y a maintenant près de 50 ans, L’Homme et la ville[3], par l’un des plus grands scientifiques du XXème siècle, le chirurgien et neurobiologiste Henri Laborit. Très souvent, les idées qui prédominent aujourd’hui ont été préparées, il y a parfois plus d’un siècle, par des penseurs avant-gardistes qu’on oublie trop facilement au nom du progrès et du changement. C’est pour leur rendre hommage que je souhaite rappeler ici quelques-unes de leurs brillantes contributions, les réinterpréter et actualiser certaines de leurs idées sur la ville et les comportements humains à la lumière de la pensée complexe du vivant.

    Henri Laborit et le « cerveau imaginant »

    Henri Laborit appartenait au Groupe des Dix, une réunion informelle de penseurs français convaincus de la nécessité d’une approche transdisciplinaire pour apporter des réponses aux enjeux de la société contemporaine. Alors que la rationalité classique avait procédé au cloisonnement des disciplines, Laborit revendiquait le croisement entre les savoirs fondamentaux que sont la biologie, la sociologie et l’urbanisme, pour aménager les espaces où s’agglomèrent les groupes humains, à savoir les villes. Grâce aux capacités associatives de leur « cerveau imaginant », les citoyens peuvent explorer et apprendre ensemble, ce qui leur permet de définir des règles de vie en société. Car pour Henri Laborit « la finalité d’un groupe social n’est ni la technique, ni le bien-être matériel, ni l’expansion, ni le profit, ni la production mais se situe en lui-même dans l’harmonie de rapports entre les individus qui le composent, et cette harmonie n’est réalisable que si chacun est conscient de ses motivations instinctives, des automatismes que la société lui a imposés, et de ses possibilités de création »[4].

    « Si ce temps arrive jamais où chaque homme, sachant ce qui l'attache à la matière, connaissant les règles qui commandent à son comportement social, pourra se rendre indépendant de ces déterminismes, c'est-à-dire les utiliser consciemment pour les dépasser, au lieu de s'y soumettre inconsciemment en s'y enlisant, si ce temps arrive, il est possible alors que nous puissions dire qu'une mutation dans l'espèce s'est réalisée (...) Il est bien vrai que l'action de l'homme n'est jamais mieux déclanchée (sic) que par ses motivations instinctuelles les plus primitives, instinct de domination, racial, de propriété et de possession, de survie, de bien-être. Mais en mobilisant tout ce capital inconscient accumulé au cours des siècles de l'histoire de la vie, on paralyse le mécanisme qui fait de l'Homme le dernier chaînon actuel de l'évolution, celui de son cerveau structurant. »

                                                 Henri Laborit, L’agressivité détournée, pp. 139 - 141

    Certaines expériences sur ces automatismes et ces motivations ont fait époque il y a plus d’un demi-siècle. 

    Environnement et comportements

    Dans les années 1960, le psychologue américain Roger Barker[5], s’inscrivant dans le climat expérimental ambiant, a relaté des jours entiers d’interactions entre un certain nombre d’enfants et d’autres êtres humains, des objets et des lieux physiques. En étudiant les données, le professeur de Stanford a constaté que, contrairement aux idées en vigueur, les comportements de ses jeunes sujets étaient davantage déterminés par leur milieu que par leurs traits personnels.

    Plus nous faisons l’expérience d’un environnement, plus il est susceptible d’altérer notre vision du monde. Tout au long de l’enfance, nous apprenons à associer certains états mentaux – somnolent, excité, joyeux, concentré – avec les lieux où nous les éprouvons – chambre à coucher, parc, salle de jeux, école – et nous devons composer ces états, spécifiques à certains environnements, en une seule et même identité reconnaissable. L’absence de cette capacité d’intégration est illustrée de façon spectaculaire par les personnes atteintes du trouble de la personnalité multiple où tous ces états mentaux sont des unités discrètes, chacun se manifestant dans un environnement particulier. D’une certaine façon, l’état mental et l’environnement sont les expressions internes et externes d’une même réalité. D’où le raccourci simplificateur qu’il est tentant de faire : un environnement bon ou mauvais suscite un bon ou mauvais souvenir qui induit une bonne ou mauvaise humeur qui, à son tour, entraîne un bon ou mauvais comportement. En somme, l’individu et son environnement constituent un système complexe d’un ordre supérieur qui acquiert sa propre dynamique.  

    Conceptions mécaniste et organique de la ville

    Les villes témoignent de la conception du monde et des intentions de leurs habitants. Conçues comme des machines, elles fonctionnent de façon linéaire : elles transforment l’énergie et les ressources (eau, produits forestiers, minéraux, nourriture, etc.) en produits manufacturés, édifices, moyens de transport, pouvoirs économiques et politiques, ou toute autre expression de la civilisation, pour alimenter leur croissance. Ce faisant, elles ont tendance à ignorer les limites biologiques et à créer des déchets et de la pollution. Les Américains appellent ce modèle linéaire « Take-Make-Waste » (prendre-fabriquer-jeter).

    Mais la ligne droite n’est pas un attribut du monde vivant. Le pattern de la vie, c’est le réseau à tous les niveaux d’organisation, de la cellule à la biosphère. À chaque niveau, les interactions entre les composants des réseaux font émerger un niveau plus complexe dont la dynamique est différente du niveau précédent. En somme, le monde vivant est composé de réseaux emboîtés dans des réseaux toujours plus complexes. Dans les réseaux, comme entre les différents niveaux d’organisation, les relations ne sont pas linéaires ; la matière et l’énergie y circulent sous forme de cycles ou de boucles fermées (feedbacks). Grâce à ces rétroactions, la vie apprend, elle s’adapte et s’« auto-organise », ce qui a fait écrire à James Gleick, auteur de La théorie du chaos, cette merveilleuse formule à laquelle aucune traduction ne saurait rendre justice : « Life learned itself into existence ». Une communauté vivante est toujours une communauté d’apprentissage.

     Un système est un ensemble d’éléments reliés entre eux dans le but d’atteindre un objectif. L’objectif des systèmes vivants est de maintenir leur structure, de se reproduire et de créer de la nouveauté. Pour le biologiste Laborit, « le fait de considérer la ville comme le produit d’une structure vivante, d’un groupe social, nous conduit aussi à la considérer comme « un moyen » utilisé par cet organisme vivant pour conserver sa structure »[6]. C’est la rétroaction de la ville sur la société qui l’a créée qui constitue l’enjeu dans l’approche des systèmes et des niveaux d’organisations. « L’Homme et la ville est un essai de vulgarisation des travaux de biologie et des théories de l’information (de l’époque) pour comprendre l’urbanisme sous un nouvel angle »[7].

    Le stress incorporé

    Une autre expérience réalisée dans les années 1960, a acquis le statut de « cause célèbre ». L’éthologue et psychologue américain John B. Calhoun[8] a constitué des univers de rats de laboratoires pour étudier les effets de la densité de population et de la territorialité sur le comportement animal. Chez les rats enfermés dans des univers surpeuplés, Calhoun a observé de l’hyper-agressivité, une déficience dans l’élevage des jeunes, des habitudes sexuelles anormales et une mortalité accrue à tous les âges. Le chercheur a donné le nom de « cloaque comportemental » à « la résultante de tout processus qui rassemble les animaux en nombre anormalement élevé »[9]. Cette étude est devenue une pierre angulaire de la sociologie urbaine. On en retient que chez les êtres vivants lorsque les interactions forcées dépassent un certain seuil, les maladies physiques, mentales et psychosomatiques augmentent.

    Jusque-là, les scientifiques croyaient que l’effondrement des populations était dû soit à la prédation, soit au manque de ressources, mais l’expérience de Calhoun a ajouté le stress à cette liste de causes. Ainsi, d’autres chercheurs ont observé des changements physiologiques chez les cerfs d’un troupeau surpeuplé, comme le gonflement des glandes surrénales causé par les hormones de stress, réduisant la fertilité et causant, à terme, l’extinction de la population. Certains animaux vivent la trop grande densité de leur troupeau comme une forme d’excès de stimulation ; ce trop-plein d’interactions avec leurs semblables engendre des problèmes de santé physique et comportementale. Comme pour les rats et les cerfs, la santé des êtres humains peut être affectée par un excès d’interactions sociales. Toutefois, des chercheurs, comme Ralph B. Taylor[10] de l’Université John Hopkins, ont exprimé leur réticence à étendre les conclusions de l’étude d’une espèce animale aux êtres humains. Ils pensent que les humains se sont habitués à vivre en grands groupes à travers leur évolution culturelle. Nous avons appris à modifier notre environnement et nos comportements pour réduire le stress social. En outre, les effets de la densité de population varient considérablement d’une personne à l’autre, certains la trouvant même agréable.

    Néanmoins, s’adapter à la densité sociale est au moins potentiellement générateur de stress. Être noyé dans une foule diminue l’impression de contrôler son environnement. On a même observé que le seul fait de dire à un individu qu’il peut quitter à sa guise une salle bondée est suffisant pour faire diminuer son niveau de stress. Dans un environnement urbain, la densité des foules, les niveaux sonores élevés et la pollution sont des facteurs de tension. Ainsi, plus il y a de monde sur un trottoir, plus les piétons marchent rapidement. De plus, la ville génère un excès d’informations avec ses signaux lumineux, ses feux clignotants, ses panneaux publicitaires, ses vitrines et ses véhicules rapides qui se disputent l’attention de l’individu. S’ajoutant à l’anxiété existentielle, aux problèmes d’argent, aux logements inadéquats et aux relations humaines instables, ce haut niveau de stress pousse les citadins à la limite de l’épuisement. La dépression, la violence, l’alcoolisme et la dépendance aux drogues constituent alors une réponse possible à leur malaise.

    Une expérience réalisée dans la région de Philadelphie a démontré que les contacts visuels sont fréquents dans la zone rurale, qu’ils sont limités dans la banlieue et qu’ils deviennent encore plus rares dans la grande ville. Nous sommes tellement submergés par les communications et l’information produites par les sociétés nombreuses que nous cherchons refuge dans notre « bulle personnelle », nous devenons individualistes. Cette sensation de perte de contrôle de son environnement affecte l’humeur, accroît le désengagement et l’agressivité et détruit les bonnes manières. Dans plusieurs villes nord-américaines, les jeunes chômeurs sont incités à joindre les gangs de rue, un phénomène commun résultant de la marginalisation, de la pauvreté et du stress. Ainsi, pas moins de 300 gangs ont été identifiés par la police de Los Angeles ! Les services de l’ordre de la « Cité des Anges » estiment qu’environ 10 000 individus y sont impliqués dans le trafic du crack, un marché qui génère autant d’emplois que plusieurs usines d’automobiles.      

    La question de savoir comment habiter et partager nos espaces, de notre environnement immédiat (bulle personnelle) jusqu’aux plus grands territoires que sont la maison, l’école, le lieu de travail, la communauté et l’écosystème, revêt donc une importance majeure, pas seulement pour nous mais pour tous les autres êtres vivants.

    Les trois parties de la vie

    Grosso modo, l’individu moyen passe un tiers de sa vie en état de sommeil, un tiers à son travail et un tiers en loisirs. L’organisation du territoire devrait refléter cette réalité, comme le suggère l’urbaniste Nicolas Schöffer. Mais sa vision de la façon dont on doit le faire s’oppose fortement à celle de Laborit. Même si ces deux auteurs ne font pas autorité en matière d’urbanisme, il est néanmoins très intéressant de comparer leurs approches, qui correspondent respectivement aux visions « mécaniste » et « organique » de la ville.

     Pour Schöffer, « l’homme pris dans l’engrenage de l’accélération et des efforts accumulés, éprouve le besoin de différencier son ambiance de travail de celle de sa résidence ». Sa solution est donc de développer des cités de travail (cités fonctionnelles) et des cités résidentielles. Selon lui, une cité de travail est « un lieu de contact et de production où certaines énergies humaines sont concentrées dans des durées de temps bien déterminées en vue d’accomplir un effort physique ou intellectuel, souvent les deux à la fois, pour atteindre différents buts : productifs, utilitaires, instructifs, c’est-à-dire fonctionnels à des échelons divers »[11]. Une cité résidentielle « est essentiellement un lieu de retrait, temporaire ou définitif, selon l’âge de l’individu. Sur les trois tiers, un individu passe certainement à sa résidence le tiers sommeil et une partie également du tiers loisirs. Par conséquent, le rôle principal de la cité résidentielle est d’offrir toutes les conditions de détente et de calme qui permettent un sommeil réparateur »[12].

     Henri Laborit croit au contraire qu’il faut intégrer les trois tiers dans le même territoire. Il prétend que la vie communautaire « n’est possible que si les habitants vivent et travaillent réellement dans l’espace où ils dorment et se reproduisent. La ville primitive était une véritable communauté, car chaque homme y dépendait de l’autre, son travail spécialisé étant nécessaire à l’autre, comme le travail de l’autre lui était également nécessaire. La communauté urbaine s’est créée sur cette interdépendance organique des hommes dans un espace bâti où ils étaient journellement en contact. Dès lors que le travail s’échappe de cet espace bâti, cette forme d’interdépendance disparaît »[13].

    L’environnement humain

    En ville, le principal élément de l’environnement d’un individu est constitué par les autres êtres humains. L’aménagement du territoire en cités fonctionnelles et cités résidentielles a largement contribué à isoler l’individu. D’une part, affirme H. Laborit, « la distance de la cité dortoir d’avec le lieu de travail constitue une source de fatigue considérable et une perte de temps qui pourrait être utilisé pour des occupations plus attrayantes ou même pour un travail plus efficace »[14]; et d’autre part, l’utilisation individuelle d’une automobile supprime tout contact humain entre l’habitation et le lieu de travail. De même, les personnes que l’individu rencontre dans les transports en commun « possède(nt) un visage qui n’est jamais le même, un visage impersonnel et changeant. Aucun lien direct, immédiat, ne peut s’établir entre eux. Ses seuls liens réels, l’individu les trouve dans le cadre d’un travail spécialisé et sous une forme hiérarchique… »[15]. Les trajets quotidiens entre les cités fonctionnelles et résidentielles ne sont pas propices à la vie communautaire. 

    À l’appauvrissement de l’environnement vivant, en milieu urbain, s’est ajouté le fait, toujours selon H. Laborit, qu’« au lieu de mettre en contact les individus et les classes sociales, de leur faire échanger leurs informations, de les faire se connaître et s’enrichir culturellement par une friction journalière, de mélanger dans la rue et dans les lieux publics, l’artisan, l’ouvrier, le bureaucrate, l’artiste, le bourgeois, l’aristocrate et le commerçant, la sédimentation spatiale des couches socio-économiques a élevé des cloisons pratiquement étanches entre les groupes humains, au lieu d’œuvrer progressivement à leur disparition ».[16] En somme, en séparant cités fonctionnelles et cités résidentielles, on a créé trois types de ségrégation : 

     

    Dans un souci d’efficacité, on a concentré l’activité socio-économique au centre-ville et l’activité manufacturière dans les parcs industriels. Ainsi, on a pratiqué la ségrégation des classes sociales : d’un côté les quartiers riches, de l’autre les quartiers de travailleurs et la classe moyenne en banlieue. On a réduit les centres-villes et les parcs industriels en cités fonctionnelles, désertes en-dehors des heures de travail, et on a développé des cités résidentielles en périphérie.

     

    Par ailleurs, définir la cité résidentielle comme « essentiellement un lieu de retrait, temporaire ou définitif, selon l’âge de l’individu », comme l’a fait Schöffer, suggère en plus une ségrégation des générations. En les tenant ainsi à l’écart des cités fonctionnelles, c’est-à-dire des milieux de travail, on coupe les retraités de tout contact avec les acteurs du développement économique de la société, ce qui a deux effets regrettables. D’une part, les aînés se sentent dévalorisés, car ils n’ont plus l’impression de participer à l’enrichissement de leur collectivité. D’autre part, le groupe social est privé de l’expérience et du savoir-faire de ceux qui ont désormais passé le flambeau à d’autres travailleurs. Qu’on cesse donc de présumer que les aînés n’aspirent qu’à un environnement calme et paisible ! Bien plus nombreux sont ceux qui trouvent leur bonheur dans l’action et dans la participation à la vie de leur communauté.

     

    Enfin, une autre façon d’appauvrir l’environnement vivant, en milieu urbain, est de créer des ghettos culturels. En cette époque de mondialisation des marchés, certains pensent que les avantages se situent dans les contacts que les immigrants ont conservés avec leurs anciennes patries, mais leur véritable richesse réside plutôt dans l’occasion qu’ils offrent d’enrichir l’identité culturelle de la ville, de participer à toutes les formes d’innovation et d’en faire profiter toute la population. Pour le neurobiologiste Laborit, « la civilisation industrielle est l’effet du cerveau imaginant ». Or, ce dernier est d’autant plus efficace que l’environnement est plus riche et que les faits mémorisés sont plus nombreux et de sources plus diverses. En 1968, le professeur René Dubos[17] déclarait à l’UNESCO : « Il nous faut fuir autant l’uniformité de notre environnement que la conformité totale en matière de comportement et de goûts. Nous devons au contraire chercher à diversifier autant que possible les milieux où nous vivons »[18]. 

    Le tiers loisirs offre une excellente occasion de favoriser les échanges entre tous les citoyens, quels que soient leur âge, leur culture ou l’épaisseur de leur portefeuille. Les sports et les activités de plein air s’ajoutent à la liste des loisirs familiaux qui favorisent les rencontres entre citoyens de toutes catégories.

    L’environnement physique

    L’environnement physique urbain est constitué par l’espace bâti. C’est le rôle des architectes et des urbanistes de concevoir les différentes façons de loger les gens et de le faire au meilleur des intérêts de ces derniers. Mais, comme le fait remarquer Laborit, architectes et urbanistes s’inscrivent dans un certain type de société et « ils sont bien forcés d’œuvrer dans le cadre qui leur est imposé ». Pour René Dubos, « aucun doute n’est possible, en tout état de cause, quant à l’atmosphère stérilisante de nombreux ensembles d’habitations modernes, qui sont hygiéniques et rationnelles mais ne favorisent absolument pas l’épanouissement des virtualités humaines. (…) Quel que soit leur patrimoine héréditaire, la plupart des jeunes qui auront grandi dans un milieu aussi terne, et dont l’expérience de la vie aura été extrêmement limitée, pâtiront d’une sorte de manque qui se traduira par une paralysie intellectuelle et mentale »[19].

    Selon le philosophe Henryk Skolimowski, « Pour créer des espaces adéquats à la diversité des besoins humains – dont les besoins esthétiques et spirituels qui sont probablement les plus importants – nous devons accepter le caractère sacré de l’humain. La vie déteste être « emboîtée ». Actuellement, nous trouvons désagréable, sinon gênant, ces villes et autres habitats linéaires parce qu’ils font violence à notre héritage biologique »[20]. À ce propos, le psychanalyste Rollo May[21] fait remarquer que, alors que le symbole de la société industrielle moderne est un immeuble vertical abritant des bureaux et traduisant la ligne ascendante du progrès matériel, le motif de la Grèce ancienne était un cercle, dont le centre et la mesure de toute chose était l’âme ou « psyché », ramenant ainsi le monde à l’échelle humaine. Le cercle était aussi la forme sacrée chez les Sioux Oglalas : « La vie humaine est un cercle allant d’une enfance à l’autre, et il en est ainsi de toute chose transportée par la force. Nos tentes étaient rondes comme les nids d’oiseaux, elles étaient toujours placées en cercle, le cercle de la nation, le nid composé d’une multitude de nids, où le grand esprit blanc venait faire éclore nos enfants. Mais les hommes blancs nous ont enfermés dans ces boîtes carrées. Notre force a disparu et nous mourrons vides de pouvoir. Regardez nos enfants et vous comprendrez ce qui nous arrive. Quand le pouvoir du cercle nous faisait vivre, nos garçons étaient des hommes à treize ans. Maintenant, il leur faut beaucoup plus de temps pour mûrir »[22].

     Les établissements circulaires prévalaient dans les sociétés vivant près de la nature, où la naissance et la mort faisaient partie du quotidien. L’architecture occidentale, dominée et définie par l’économie et la technologie, trouve son expression dans le culte de l’efficacité et de la performance et trahit une quête de permanence cherchant à calmer l’anxiété causée par l’inévitable mortalité humaine.

    Les cités-jardins

    William Morris[23] est une des grandes figures artistiques de la fin du XIXème siècle en Grande-Bretagne, célèbre autant pour ses œuvres littéraires, son travail d’édition et ses créations dans les arts décoratifs que pour son engagement politique socialiste. Selon lui, il y a trois choses essentielles à une vie décente. La première est un travail honorable, plaisant et profitable pour la société ; la seconde est ce qu’il appelle la « décence environnementale » et la troisième est le loisir, suffisamment de temps après le travail pour le repos du corps et de l’esprit. L’expression « décence environnementale » comprend de belles maisons bien construites, des cités avec de nombreux espaces verts, qui n’empiètent pas inutilement sur la campagne, et l’interdiction de polluer l’air, l’eau ou le sol avec de la fumée, des rejets et autres déchets. Cette simple liste d’exigences atténue toutefois l’importance que l’artiste accordait au sentiment d’unité de l’individu avec son environnement. Morris s’intéressait surtout à la nature comme contexte de la vie humaine. Le fil conducteur de ses écrits est l’idée qu’un environnement fécond est un besoin vital pour l’être humain, un besoin enraciné dans sa nature. Cette idée rappelle le concept de « biophilie » proposé par le biologiste Edward O. Wilson pour désigner l’affinité émotionnelle innée d’homo sapiens pour le vivant et les systèmes naturels dans lesquels il a évolué. La contribution de Morris au débat sur la viabilité de la société industrielle repose sur sa conviction que la question des modifications opérées par les humains sur l’environnement transcende l’économie et concerne essentiellement ce qui est bon pour l’humain en tant qu’être vivant. Si nous faisons vraiment partie de la nature, alors nous ne pouvons prospérer que si le reste du monde prospère avec nous.     

    Inspiré par le roman utopiste de Morris, Nouvelles de nulle part, qui porte sur une cité idéale, l’urbaniste britannique Ebenezer Howard[24] a imaginé un nouveau type d’espace, la cité-jardin, où les résidents ressentiraient l'« union joyeuse » de la ville et de la campagne. Situées en périphérie des villes, les cités-jardins devaient permettre de profiter des avantages de la ville (vie en société, travail correctement rémunéré), tout en ayant la possibilité de jouir de la nature, « du contact avec Dieu » et de logements à prix modique.

     La cité-jardin de Howard était une communauté indépendante, gérée et financée par une sorte de conseil d'administration composé de citoyens. Sa population devait être limitée à 30 000 habitants vivant au cœur d’îlots de forme circulaire dans de jolies maisons entourées de jardins. Les citoyens iraient à pied aux usines, à la lisière des îlots, et ils seraient nourris par les fermiers d'une zone verte adjacente, qui contribuerait à empêcher la ville de s'étendre plus loin dans la campagne. Chaque îlot ferait partie d’un réseau plus large de cités-jardins identiques. Cette structure n’est pas sans rappeler certaines formes organiques.

    Quatorze des quinze plus grandes villes chinoises[25] ressemblent aux cités-jardins imaginées par Howard. Elles sont ceinturées par des fermes qui leur procurent une large autonomie alimentaire. Leur importante densité permet de laisser le plus d’espace possible à la ceinture de fermes. La zone rurale, ou xian, gérée par la ville, fournit la plupart des légumes, grains, fruits et viandes consommés par les citadins. La ceinture verte fournit à la ville la nourriture dont elle a besoin et, en retour, cette dernière retourne ses déchets organiques aux fermes pour fertiliser le sol. Mais il n’en est pas toujours ainsi.

     Village global ou globalopolis ?

    Un parasite est un organisme qui vit aux dépens d’un autre dont il se nourrit. Cette définition convient parfaitement à de nombreuses villes qui ont le monde entier comme supermarchés. Le prix de l’urbanisation est souvent un accès illimité aux forêts, aux terres fertiles et aux réserves d’eau de la planète.

    Les citadins du monde développé ne dépensent pas plus de 15 à 20% de leurs revenus pour se nourrir. Mais le prix qu’ils paient ne représentent pas les vrais coûts de ce qu’ils mangent. L’érosion et la stérilisation des sols, la contamination des plans d’eau et les dommages causés aux écosystèmes ruraux par les méthodes modernes d’agriculture ne sont pas inclus dans le prix. Les grandes villes et les fermes industrielles vont de pair. Les aliments bon marché s’acquièrent aux dépens des zones rurales par une utilisation maximale de la machinerie agricole et une rémunération minimale des travailleurs.

    Dans le moment, les villes n’ont pas à tenir compte de leur impact sur les ressources ni de la façon dont elles affectent l’arrière-pays local et mondial. Il est temps de s’interroger sur la nature des métabolismes urbains. Pour être durables, les villes doivent développer un métabolisme circulaire de façon à améliorer la qualité de vie des citoyens tout en restant dans les limites des capacités écologiques de la planète. Les villes doivent vivre en symbiose avec l’environnement terrestre.  

    La complexité et le caractère anonyme du monde moderne lui ont donné un accent urbain. Regarder à la télévision des reportages sur la vie des habitants dans des pays éloignés revient à traverser une ville en autobus en regardant les gens vivre à travers leurs fenêtres. Le monde ressemble davantage à une « globalopolis »[26], qui n’engendre aucune solidarité, qu’au « village global » décrit par le théoricien de l’information Marshall McLuhan[27] qui croyait que les citoyens étrangers apprendraient à respecter leur mode de vie respectif à travers le médium du petit écran. On peut étendre le concept de « globalopolis » au pouvoir et à l’influence planétaire des villes sur le marché mondial où elles sont en compétition. Plus elles sont grandes, plus elles acquièrent du pouvoir… 

     Il doit pourtant y avoir une limite au développement urbain et à la taille des villes. Leur croissance s’est faite aux dépens de la vie rurale. On a besoin d’une toute nouvelle approche. Mais les cités contemporaines ont du mal à comprendre leurs relations avec le reste du monde.

    La Bombe P (population) d’Anne et Paul Ehrlich

     À l’occasion du cinquantième anniversaire de la publication par Anne et Paul Ehrlich du livre La Bombe P (The Population Bomb), qui a contribué à la prise de conscience collective des problèmes liés à la surpopulation humaine et à l’environnement, The Guardian publie, sous le titre Overstretched Cities[28], une série d’articles examinant comment l’urbanisation galopante a vu les villes exploser en importance, ajoutant un stress considérable sur les ressources et les infrastructures, mais offrant également l’espoir de meilleures relations avec le monde naturel.

    Plusieurs économistes prétendent que l’augmentation de la population est nécessaire pour créer de la richesse et que l’urbanisation réduit significativement les impacts humains sur l’environnement. D’autres observateurs craignent, au contraire, que les villes ne deviennent ingouvernables, car trop complexes pour s’adapter aux effets des changements climatiques et vulnérables à la pollution, aux pénuries d’eau et aux maladies.

    Une étude de deux démographes de l’Ontario Institute of Technology, Daniel Hoornweg et Kevin Pope[29], révèle que si les taux de fécondité et le rythme d’urbanisation demeurent inchangés, plus d’une centaine de villes auront une population supérieure à 5,5 millions d’habitants d’ici 35 ans et seulement 14 de ces villes seront situées en Europe ou en Amérique. Dans un article de la série Overstretched Cities, John Vidal[30] présente quelques-unes de ces « mégalopoles ».

    Lagos, Nigeria

    En deux générations, la population de Lagos a été multipliée par 100, de 200 000 habitants à près de 20 millions ! La plupart des résidents vivent dans des bidonvilles où ils n’ont ni eau courante, ni système sanitaire. Les rues sont congestionnées, l’air est pollué et le plus grand dépotoir, qui couvre 40 hectares, reçoit quotidiennement 10 000 tonnes métriques de déchets. Une nouvelle recherche suggère même que les changements que Lagos a connus dans les 60 dernières années ne sont qu’un prélude à ce qui s’en vient. Si la population nigériane continue de croître au même rythme, Lagos pourrait devenir la ville la plus populeuse du monde avec de 85 à 100 millions d’habitants.

    Bangalore, Inde

    Selon le chercheur TV Ramachandra de l’Indian Institute of Science, Bangalore est la pire ville au monde en ce qui concerne l’urbanisation non planifiée. De 7 millions d’habitants en 2015, elle pourrait passer à 21 millions en 2100 selon les prévisions. « Elle a sacrifié son environnement pour l’une des croissances économiques les plus rapides de la planète ». La température de la ville s’est accrue de 2-2,5 oC durant les trois dernières décennies; la nappe phréatique s’est enfoncée de 28 à 300 mètres de profondeur; 88% de la végétation et 79% des milieux humides ont disparu et la ville subit de nombreuses inondations même durant les précipitations normales. « La situation est préoccupante, dit Ramachandra. Les maladies sont en progression et à ce rythme chaque maison pourrait avoir besoin d’un appareil de dialyse »…

    Kinshasa, République démocratique du Congo

    En 1920, la population de Kinshasa était d’à peine 20 000 personnes. En 1940, elle en comptait environ 450 000. Aujourd’hui, elle en accueille possiblement 12 millions et on prédit que d’ici 50 ans, elle sera la deuxième plus importante ville d’Afrique avec 75 millions d’habitants. Somik Lall, économiste en chef pour l’Afrique à la Banque mondiale, craint que la croissance économique de Kinshasa ne suive pas l’accroissement de sa population, même si la force de travail y est très jeune et que la ville est un des endroits les plus dynamiques de la planète. D’ici à 2100, environ 40% de tous les humains et presque la moitié des enfants seront africains. L’économiste déplore que la croissance économique en Afrique n’entraîne qu’un commerce informel à petite échelle plutôt qu’un commerce mondial. « Les gens qui viennent dans les villes comme Kinshasa n’ajoutent rien au bénéfice économique. Il n’y a pas assez d’investissements dans les infrastructures urbaines ».

    Guiyang, Chine

    Cette ancienne petite capitale régionale connaît la croissance la plus rapide de la Chine. D’une population de 4,3 millions en 2015, on projette qu’elle sera de 7 millions en 2050. Tan Guo est retournée à Guitang après un séjour de quelques années à l’étranger. « C’est comme un nouveau monde dont je ne connais rien ni personne », dit Tan Guo. En 30 ans, près de 500 millions de personnes ont quitté les régions rurales pour l’une des 622 principales villes chinoises. D’ici 2025, plus d’un milliard de Chinois seront citadins. L’urbanisation rapide a été encouragée; c’était la recette de la croissance économique. La Chine a utilisé les villes pour générer de la croissance et la terre pour générer des investissements. Malheureusement, cette urbanisation galopante s’est étendue au-delà de ses frontières, dévastant de larges zones en Afrique et en Amérique latine pour prélever les ressources matérielles nécessaires à sa révolution industrielle.

    Mexico, Mexique

    Depuis 1970, Mexico a triplé d’importance, devenant l’une des cinq plus grandes villes du monde. De 20 millions en 2015, on projette que sa population sera de 25 millions en 2050. Pour Priscilla Connolly, professeure de sociologie urbaine à l’université Universidad Autónoma Metropolitana, « Il y a eu des progrès sur de nombreux fronts. La plupart des gens savent lire et sont logés. Ils ne craignent plus de mourir à cinq ans. » Cependant, alors que seulement 30% des habitants possèdent une auto, la ville a été conçue pour l’automobile. Mais, selon le professeur Connolly, « c’est l’eau qui posera le principal problème à Mexico ». 

     El Alto, Bolivie

    El Alto est une ville satellite pauvre de la riche cité de La Paz. En 1960, elle comptait moins de 30 000 résidents. Elle a explosé en une métropole d’un million d’habitants (2015) vivant dans l’air raréfié à 4100 mètres au-dessus du niveau de la mer. On projette que sa population atteindra 2,5 millions en 2050. Dans 50 ans, si elle peut se procurer assez d’eau, El Alto pourrait même dépasser La Paz en importance. L’Amérique latine est présentement la région la plus urbanisée du monde avec 90% de sa population vivant dans les villes et les banlieues.

     En Afrique et en Asie, on a tenté de limiter la croissance des villes en redistribuant la population sur le territoire. Le Rwanda et l’Éthiopie ont détruit les bidonvilles et transféré leurs habitants dans de plus petites villes. De même, Shanghai, qui veut limiter sa population à 25 millions d’habitants, et Beijing, qui veut limiter la sienne à 23 millions, ont forcé des dizaines de milliers de migrants à quitter les lieux. Dans un effort pour « embellir ces deux villes », la population de Shanghai a diminué de 10 000 habitants entre la fin de 2016 et la fin de 2017, alors que celle de Beijing a été réduite de 20 000 citoyens durant la même période. Cette gentrification n’a pas que de bons effets sur les habitants, pense le docteur Yan Song, directeur des études sur les villes chinoises à l’Université de la Caroline du nord. S’il est vrai qu’on attire plus de richesse en évacuant la pauvreté, il demeure que la demande et les besoins pour les services moins bien rémunérés continuent d’exister. Alors la ville se retrouve en pénurie de main d’œuvre à bas salaires et les travailleurs, qui habitent de plus en plus loin de la ville, doivent passer de longues heures en déplacement. 

    Malgré les apparences, les villes ne sont pas la principale cause de l’augmentation de la population mondiale. En fait, certains pensent même qu’elles en détiennent la solution. Ainsi, presque partout, les citadins ont tendance à avoir moins d’enfants que leurs compatriotes des régions rurales. L’accroissement de la population des villes est plutôt causé par l’exode des citoyens des zones rurales qui affluent vers elles dans l’espoir d’y trouver du travail. Le problème, ce n’est pas que les villes ont trop d’habitants, mais qu’elles mettent trop de pression sur les ressources. Par exemple, dans son urbanisation débridée, la Chine a utilisé plus de béton entre les années 2011 et 2013 que les États-Unis l’ont fait pendant tout le 20ème siècle[31] ! C’est un fait que les citadins consomment davantage. Les villes abritent peut-être la moitié de la population du globe, mais elles avalent les trois quarts des ressources, qu’on parle des minéraux, des récoltes, du bois ou de la viande.

    Le physicien d’origine britannique Geoffrey West[32], ancien président de l’Institut Santa Fe, spécialisé dans l’étude des systèmes complexes, demeure toutefois optimiste. Selon lui, tout arrive plus vite dans les villes. Elles sont le cœur, le cerveau et le moteur du monde moderne. C’est souvent là que les nouvelles idées sont développées et testées. Et comme elles sont plus adaptables, elles agissent plus vite que les niveaux supérieurs de gouvernement.

    Dans la plupart des villes, le logement, les parcs, la santé, l’emploi, le transport, l’électricité, l’eau, le gaz, la gestion des déchets et le traitement des eaux usées sont sous la responsabilité de départements indépendants ou parfois même d’entreprises étrangères. Les cités sont en train de perdre leur identité car la vie urbaine est contrôlée par des forces extérieures, comme les multinationales avec leurs magasins et leurs usines, qui sont actives dans la ville mais qui n’éprouvent aucun sentiment d’appartenance à leur égard. Nous devrions reprendre possession de nos villes pour ressentir, comme nos ancêtres, la fierté de les avoir aménagées et de les habiter, afin que les futures générations soient à leur tour heureuses de nous y succéder.

    Cultiver la résilience urbaine

     Devant les nombreux défis, connus ou imprévus, que les villes devront affronter au XXIème siècle, des effets des changements climatiques aux vagues migratoires, des infrastructures inadéquates aux pandémies et aux cyberattaques, la meilleure stratégie est d’accroître leur résilience. Cette dernière est la capacité d’apprendre, de s’adapter et de se transformer quels que soient les stress chroniques ou les chocs brutaux auxquels les villes seront confrontées. 

    100RC (100 Resilient Cities)[33], lancée par la Fondation Rockefeller, est un organisme voué à aider les villes du monde à devenir plus résilientes face aux défis physiques, sociaux et économiques qui se multiplieront au cours du présent siècle. Accroître la résilience urbaine exige une vision systémique du vivant. On doit comprendre la dynamique du système complexe que constitue une ville, reconnaître les interdépendances présentes et les risques qui y sont associés.

    Il n’y a pas de solution magique pour refaire d’une ville une véritable communauté. Mais on peut transformer la culture du groupe social qui l’habite en s’éloignant graduellement du linéaire et de l’efficace pour se rapprocher de l’organique et du convivial. À cet égard, la métropole du Québec semble sur la bonne voie. 

    Des quartiers montréalais retrouvent un esprit communautaire

    Un nouveau bilan de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) démontre[34] que la ville de Montréal a perdu près de 20 000 habitants en 2017, principalement des jeunes familles qui se sont établies en banlieue. Quand on apprend la même journée qu’un gros employeur comme la brasserie Molson Coors implantera sa nouvelle usine et ses opérations de distribution sur la rive sud, par exemple, on comprend que les banlieues offrent de plus en plus l’occasion de vivre comme le préconise Henri Laborit, c’est-à-dire d’habiter, de travailler et de se distraire dans le même environnement.

     Pour garder les jeunes familles dans sa ville, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, mise sur l’habitation et les transports. Laborit suggérait en outre de favoriser un retour à l’intégration des « trois tiers » (sommeil, travail, loisirs) et de galvaniser les énergies des citoyens de toutes les générations, de toutes les classes socio-économiques et de toutes les cultures autour de projets communs. Dans le quartier Pointe-Saint-Charles, le Bâtiment 7 est un bel exemple de développement communautaire. S’opposant au déménagement du casino de Loto-Québec dans leur quartier du sud-ouest de Montréal, les citoyens ont réussi à obtenir un million de dollars pour financer la transformation d’un bâtiment industriel désaffecté en « espace pour les activités communautaires, citoyennes, culturelles et artistiques et un pôle de services et de commerces »[35]. Maîtres d’œuvre du projet, les citoyens voulaient choisir les locataires en fonction des besoins du quartier. À terme, le Bâtiment 7 comprendra un jardin communautaire, un atelier de réparation de vélos, une garderie et même une micro-brasserie.

     Plus au nord, dans le Mile End, « le quartier le plus cool au monde selon Howitravel »[36], les citoyens se sont réapproprié une ancienne friche industrielle en signant un accord officiel de cogestion avec l’administration de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.  Cet espace, qui porte le joli nom de Champ des possibles[37] « est à la fois une source d’inspiration pour les artistes, un lieu pour pique-niquer, jouer et s’éduquer sur la faune et la flore, tout en étant un point de rencontre pour divers événements sociaux et culturels ». Des jardins potagers collectifs y ont été aménagés. À quelques pas de là, on trouve l’Aire commune[38], un espace de travail en plein air dont l’idée maîtresse « est de favoriser les échanges entre les différents acteurs du Mile End, dans un contexte détendu, avec des rafraichissements au soleil ». Avec sa programmation de conférences, d’ateliers, de cours de yoga, d’entraînements physiques extérieurs et d’événements festifs, la terrasse d’Aire commune est l’endroit idéal pour réseauter, apprendre ensemble et profiter de l’été.

     À l’est, au Technopôle Angus[39], l’ancienne friche industrielle fera bientôt place à un écoquartier à usage mixte comptant quelque 350 logements abordables de trois ou quatre chambres, dans le but de retenir les jeunes familles qui quittent la ville pour des raisons de coûts et de qualité de vie. Une boucle énergétique assurera un échange thermique entre les immeubles de bureaux, qui produisent de la chaleur principalement le jour, et l’espace résidentiel qui en utilise principalement le soir et les fins de semaine. On prévoit également y aménager une école.

     

    Ces projets s’inscrivent dans une mouvance mondiale de revalorisation du patrimoine industriel, souvent laissé à l’abandon, et d’une réappropriation de l’espace urbain. Les environnementalistes comme René Dubos nous ont invités à « penser globalement, agir localement ». Quand on réalise que tout ce qui est bon pour son environnement immédiat l’est aussi pour sa ville, son pays et ultimement pour la biosphère, alors « penser localement » devient le moyen d’« agir globalement » pour le salut de la terre.

    La conclusion revient à Henri Laborit : « Ce que l’Agora permettait au citoyen athénien (…), ce que la place du village dans les pays au climat clément permet à l’ombre des platanes les soirs d’été, retrouver l’Autre, il faudra que la ville de demain en découvre une formule rénovée, adaptée au monde contemporain ».

     

     

     

     

     

     

     

     

     



    [1] La Situation des classes laborieuses en Angleterre, 1845

    [2] L’Agora (magazine), vol. 2, no 2, p. 23 

    [3] LABORIT, Henri, L’homme et la ville, Paris, collection Champs, Flammarion, 1971, 214 pages

    [4] L’Homme et la ville, p. 103

    [5] Gallagher, Winifred, The Power of Place : How Our Surroundings Shape Our Thoughts, Emotionsnand Actions, New York, Poseidon Press, 1993, chap. 9

    [6] L’homme et la ville, p. 22

    [8] The Power of Place, chap. 12 

    [9] Cité par l’anthropologue Edward T. Hall dans La dimension cachée, Éditions du Seuil, 1976

    [10] The Power of Place, p. 183 

    [11] SCHÖFFER, Nicolas, La ville cybernétique, Tchou, Paris, 1969, p. 100

    [12] Idem, p. 101

    [13] L’Homme et la ville, p. 160

    [14]  Idem, p. 158

    [15] Idem, p. 161

    [16] Idem, p. 159

    [17] Excellent article de Jacques Dufresne sur René Dubos qu’il a bien connu : http://agora.qc.ca/documents/rene_dubos_ou_le_juste_milieu

    [18] L’Homme et la ville, p. 122 tiré de la conférence de René Dubos « L’Homme et ses écosystèmes : l’objectif d’un équilibre dynamique avec le milieu, satisfaisant les besoins physiques, économiques, sociaux et spirituels »

    [19] Idem, p. 123

    [20] SKOLIMOWSKI, Henryk, Éco-philosophie et Éco-théologie, Éditions Jouvence, Genève, 1992

    [21] MAY, Rollo, Symbolism in Religion and Littérature, Éditions Braziller, New York, 1970

    [22] NEIDHART, John G., Élan Noir, la vie d’un saint homme des Sioux Oglalas, Éditions Stock, Paris, 1977 (cité dans le livre de Skolimowski)

    [24] HOWARD, Ebenezer, Tomorrow : A peaceful path to real reform, 1898

    [25] GIRARDET, Herbert, The Gaia Atlas of Cities : New directions for sustainable urban living, Gaia Books, Londres, 1992, p. 162

    La majeure partie de la nourriture requise par les grandes villes comme Beijing, Shanghai, Tianjin, Shenyang, Wuhan et Guangzhou provient de leurs propres banlieues agricoles.

    [26] Idem, p. 37

    [27] McLUHAN, Marshall, The Medium is the Message : An Inventory of Effects, Bantam Books, New York, 1967

     

    Date de création : 2018-03-27 | Date de modification : 2018-03-28

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