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    Dossier: Mondialisation

    La peur noire

    Andrée Mathieu

    La baisse du coût du pétrole a créé une petite euphorie qui incite les gens à penser que le discours sur les limites de cette ressource était alarmiste et qu'il est aujourd'hui périmé. Illusion. Il faut investir de plus en plus pour produire un baril de nouveau pétrole. Cela ralentit le reste de l'économie. Mais on ne régle rien en réduisant la production et la consommation de pétrole. Cela ralentit aussi l'économie. Le besoin de pétrole, comme le besoin d'une drogue forte, crée une situation sans issue. D'où, pour maintenir la croissance, la nécessité de ces traités internationaux qui renforce le libre-échange, souvent au détriment des souverainetés.


    Je vis en Nouvelle Zélande depuis quelques mois, mais je ne suis guère dépaysée. J'entends quotidiennement parler de forage et de fracking : même ruée frénétique vers l'or noir qu’au Canada et aux États-Unis. Nos bélugas sont menacés, leurs "dauphins de Maui" le sont aussi. Notre gouvernement veut construire un port pétrolier dans un sanctuaire de bélugas, celui des Néozélandais s'apprête à autoriser un forage dans la pouponnière des dauphins dont il ne reste que 55 adultes! On parle aussi de lutte contre le terrorisme, de renforcement de la sécurité, et récemment le Secrétaire d'État des Affaires étrangères et du Commonwealth de Sa Majesté britannique est venu, avec un certain paternalisme, inviter l'un des pays les plus pacifistes du monde à «suivre la famille» dans sa lutte contre le terrorisme. Quelle mouche a piqué l'Anglosphère?

    La peur noire


    Le noir est la couleur de l’État islamique et celle du pétrole. Ce sont les deux éléments constitutifs de la peur noire. Ils sont liés sur fond de libre-échange, de mondialisation et de croissance économique.

    Les élites occidentales ne peuvent plus concevoir une prospérité qui ne serait pas liée à la croissance et elles voient la mondialisation comme l'évolution normale de l'Histoire. Or, cette dernière n'a été rendue possible que par la disponibilité du pétrole bon marché dont les ressources semblaient inépuisables. Mais, comme le géphysicien Marion King Hubbert (pic pétrolier) dans les années 1940 et les auteurs du rapport Meadows (Halte à la croissance?) en 1972, nous prenons peu à peu conscience des limites physiques de notre planète. Tandis que l'augmentation de la population mondiale et la croissance économique des pays émergents poussent la demande en énergie et en ressources à la hausse, le pétrole est de moins en moins facile à extraire. Les fluctuations du prix du baril de pétrole qu'on observe présentement n'ont rien de surprenant et elles ne sont pas sans rappeler les fluctuations climatiques. C'est le comportement chaotique, commun à tous les systèmes complexes poussés à leurs limites, qui annonce une profonde transformation. Comme la compréhension du monde que partagent les élites dirigeantes occidentales avec la majorité des économistes est fondée sur la croissance économique, la mondialisation et le libre-échange, et que tout ce système repose sur le pétrole, il ne faut pas s'étonner de ce que les gouvernements les défendent bec et ongles.

    Le pétrole


    Dans son dernier rapport annuel, l'Agence internationale de l'énergie (AEI) prévient que «la planète pétrole est en passe d'entrer dans une zone à très haut risque, en dépit de ce que pourrait laisser croire la chute actuelle des cours de l'or noir»1. Dans son blogue , Gail Tverberg nous met en garde depuis longtemps contre les rendements décroissants de la production pétrolière. Cette actuaire, qui a travaillé pour les plus grandes compagnies d'assurance du monde, a développé une expertise dans le domaine de l'énergie. Voici comment elle pose le problème. On a commencé par exploiter le pétrole le plus facile d'accès et donc le plus rentable. On doit donc investir une fraction de plus en plus importante des ressources disponibles (investissements financiers, énergie, matériaux, etc.) simplement pour maintenir la production des produits pétroliers au niveau actuel, privant peu à peu les autres secteurs économiques d'argent, d'énergie, de matières premières, de travail et d'autres nécessités, créant du chômage et faisant baisser la consommation, ce qui conduit inévitablement à un affaiblissement de la croissance économique. Mais si on choisissait de réduire la production pétrolière pour ne pas avoir à y consacrer plus de ressources, alors les autres secteurs de l'économie verraient diminuer les produits pétroliers nécessaires au transport des marchandises, ce qui ferait, à plus ou moins long terme, augmenter les prix, baisser la consommation, créerait du chômage, et conduirait également à un affaiblissement de la croissance. C'est un Catch-22 comme disent les anglophones, la croissance est perdante dans les deux cas.

    La croissance économique


    Dans le monde occidental, on voit poindre les premières manifestations du phénomène dont parle Gail Tverberg. La croissance bat de l'aile même si elle est branchée sur le respirateur artificiel des "assouplissements quantitatifs" alimentés par la dette. En Chine aussi, la croissance a connu un certain recul, mais elle tourne toujours autour de 7%. Vous réalisez ce que cela signifie? Si ce taux devait se maintenir, l'économie chinoise doublerait de volume en dix ans. Grosso modo, en 2025, la Chine aurait besoin de deux fois plus d'énergie et de ressources. Pas étonnant que les Chinois achètent tout ce qui bouge... Peut-on les blâmer? Ils auront besoin de nourriture, de logements et d'emplois, car ils comptent déjà près d'un milliard d'adultes en âge de travailler!

    En Nouvelle Zélande, il y a présentement un grave problème de logement, car non seulement entre 2010 et 2014 plus de 85 000 Chinois sont venus s'y installer, mais lors du Forum économique de Davos, on a appris que «des gestionnaires de hedge funds achètent des ranchs et des terres dans des endroits stables comme la Nouvelle Zélande pour s'y réfugier en cas de troubles civils importants» (lecontrarien.com, 29 janvier 2015). Le tiers de la population néo-zélandaise habite dans la région d'Auckland. En décembre dernier, le nombre de maisons vendues s'est accru de 24%, dont 45% à des investisseurs (ou spéculateurs?), pour un prix actuel moyen de $764 000! C'est de la folie furieuse quand on sait que le revenu annuel moyen des familles est de $85 000. Comment un jeune couple peut-il espérer acquérir une première maison? Les partis d'opposition réclament à grands cris une politique du logement qui servirait d'abord les intérêts des Néozélandais. Mais le gouvernement du parti National semble avoir renoncé à sa souveraineté dans le domaine de l'habitation, et dans bien d'autres secteurs, comme les centres commerciaux, les hôtels et la précieuse production laitière3, au profit de la croissance économique et de la mondialisation.

    Mondialisation et libre-échange


    Au cœur de la mondialisation se trouve le principe que plus les pays échangent des produits, des capitaux et des services, plus leurs économies sont susceptibles de prospérer. Dans une économie mondialisée, il faut que les biens et les personnes puissent se déplacer partout sur la planète; le commerce mondial est donc tributaire de l'or noir. Or, pour la première fois depuis 140 ans (ère du pétrole), les gouvernements doivent essayer de faire croître l'économie avec du pétrole de moins en moins rentable. Alors, ils se tournent vers les traités de libre-échange pour stimuler la croissance et créer des emplois.

    Dans son livre La mort de la globalisation, l'essayiste John Ralston Saul rappelle que le libre-échange a toujours connu un retour en arrière lorsque les limites de sa viabilité ont été atteintes. Ces limites, déterminées par l'accessibilité du pétrole et la vigueur de l'économie mondiale, se profilent déjà à l'horizon. C'est sans doute pourquoi les gouvernements sont si pressés de signer de nouveaux accords comme l'AECG (Accord économique et commercial global) entre le Canada et l'Union européenne, et l'accord de partenariat transpacifique (TTPA).

    Sans pétrole, pas de libre-échange ; l'énergie devient alors un enjeu majeur des traités internationaux qui sont négociés présentement. Ce qui permet de comprendre l'enthousiasme avec lequel Paul Desmarais Jr. a fait la promotion de l'AECG dans son propre journal (La Presse, 1er novembre 2014), car Power Corporation possède des intérêts importants dans le domaine de l'énergie. Les accords de libre-échange permettent de faciliter l'accès de nos hydrocarbures aux marchés mondiaux. En somme, pas de libre-échange sans pétrole, et pas de pétrole sans libre-échange.

    La démocratie et la peur noire


    Les gouvernements, qui voient leur rôle comme étant d'assurer la prospérité et la croissance économique à long terme, se croient justifiés de protéger le commerce du pétrole à tout prix. Ils en font une question de sécurité nationale, comme en témoigne le titre de cet article paru dans Le Devoir du 18 février 2015, «L'opposition au pétrole est une menace croissante, selon la GRC». Et que fait-on depuis le 11 septembre 2001 quand on pense que la sécurité est menacée? On renforce les mesures de «protection» et on espionne tous ceux qui s'opposent aux gouvernements, et donc à la croissance économique, à la mondialisation, au libre-échange... et au pétrole.

    Il suffit de lire les journaux pour constater que c'est une tendance lourde dans le monde industrialisé:

    «Les environnementalistes, caractérisés comme des extrémistes par la police, posent une menace criminelle contre l'industrie pétrolière canadienne», selon un document confidentiel des services de renseignement de la Gendarmerie royale du Canada, obtenu mercredi par l'AFP et datant de janvier 2014» (Le Devoir, 18 février 2015).

    «Des visiteurs inattendus tentent d'entrer en contact avec des militants contre le pétrole aux États-Unis - ils cognent à leur porte, les appellent, leur envoient des messages texte et contactent des membres de leur famille. Ces visiteurs sont des agents du FBI, la police fédérale américaine» (Huffington Post, 7 février 2015).

    "Concern over SIS spying on academics". Selon Tom Ryan, président du syndicat Tertiary Education Union, «Le côté terrifiant du cas du docteur Jane Kelsey est que le SIS (Security and Intelligence Services) semble l'avoir espionnée simplement à cause de ses opinions sur les politiques économiques et de libre-échange du pays (Nouvelle Zélande) et non parce qu'elle pouvait constituer une menace physique ou un risque militaire. Et la plus grande partie de ces activités d'espionnage semble avoir eu lieu dans son bureau de l'université" (stuff.co.nz). Jane Kelsey est professeur de droit à l'Université d'Auckland. Elle a publié un livre critiquant l'accord de partenariat transpacifique (TPPA) intitulé No Ordinary Deal. Unmasking the Trans-Pacific Partnership Free Trade Agreement.

    Au Canada, le Conseil des Canadiens, présidé par Maude Barlow, a publié Les dix principales raisons pour lesquelles l'AECG est une mauvaise chose pour le Québec et le Canada. Le Conseil des Canadiens s'inquiète de la surveillance accrue des mouvements sociaux exercée par le gouvernement Harper, incluant celle de leur propre organisation (canadians.org, 28 octobre 2014).

    Il faut dire que la paranoïa qui s'est emparée du monde devant les atrocités commises par l'EI fournit un bon prétexte pour renforcer la sécurité nationale. Deux anciens leaders politiques canadiens, Ed Broadbent et Roy Romanow, nous mettaient récemment en garde contre la peur noire: «La lutte contre le terrorisme menace nos droits» (Le Devoir, 13 février 2015). «Désormais, toute entrave à la stabilité financière ou économique pourra être considérée comme une atteinte à la sécurité nationale. À vrai dire, de telles activités surviennent tous les jours et peuvent englober à peu près n'importe quoi». En somme, on entretient la peur noire du terrorisme pour éviter d’affronter la peur noire des problèmes d'approvisionnement en pétrole, sur lequel repose l'économie mondiale.

    Un autre homme politique canadien, Michael Ignatieff, s'inquiète pour la démocratie. «Le fascisme a franchi le pas d'une politique d'adversaires à une politique d'ennemis. Nous ne sommes pas encore rendus là, mais on doit se rappeler que ce glissement fatal s'est produit dans une démocratie pas si différente de la nôtre, dans une société aux prises avec une crise économique, au sein d'une population abattue se cherchant des coupables» (Ottawa Watch, 27 février 2014).

    La démocratie et le pétrole


    L'idée que la richesse tirée des ressources naturelles est mauvaise pour la démocratie est de plus en plus répandue. L. Michael Ross2, professeur de science politique à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et ancien conseiller de la Banque mondiale, a mené une étude dans 113 pays durant la période qui s'étend de 1971 à 1997. Toutes choses étant égales par ailleurs, il a observé que l'exportation du pétrole est étroitement liée à l'autoritarisme, que l'exportation des autres types de minéraux a des effets antidémocratiques similaires, et que cette relation est observable partout dans le monde. De son côté, dans son livre Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l'heure du pétrole, l'historien Timothy Mitchell constate l'affaiblissement des institutions démocratiques, le recul des acquis sociaux et l'explosion des inégalités qui s'accentuent depuis que le pétrole est devenu la première source d'énergie et que tout calcul politique est désormais fondé sur la croissance économique illimitée.

    En mai/juin 2006, le magazine Foreign Policy publiait un article de Thomas L. Friedman intitulé The First Law of Petropolitics. La Première loi de la pétropolitique suggère que dans les états riches en pétrole, les revenus tirés de l'or noir et la progression de la liberté bougent toujours dans la direction opposée. Friedman insistait cependant sur le fait que les pays qui possèdent beaucoup de pétrole mais qui sont des états bien établis avec des institutions démocratiques solides et une économie diversifiée (comme le Canada et les États-Unis) ne sont pas soumis à la Première loi de la pétropolitique. N'est-il pas permis d'en douter?...

    La souveraineté


    Le seul moyen pour le Québec d'échapper à l'érosion progressive de la démocratie passe par la souveraineté politique, mais pas n'importe laquelle. La souveraineté des États est érodée par les processus de mondialisation économique. On ne voudrait pas acquérir la souveraineté pour y renoncer immédiatement en signant le premier accord de libre-échange venu. Car la souveraineté politique est une illusion si elle n'est pas assortie de la possibilité de nous affranchir du pouvoir du pétrole et du dogme de la croissance économique sans limites, qui méprise les limites imposées par la physique.

    NOTES

    1. Matthieu Auzanneau: petrole.blog.lemonde.fr/2014/11/19/petrole-le-calme-avant-la-tempete-dapres-lagence-internationale-de-lenergie
    2. Natural Resource Wealth is Bad for Democracy: www2.ids.ac.uk
    3. http://idealog.co.nz/venture/2014/11/singapore-which-owns-among-worlds-largest-sovereign-funds-starting-take-interest-new-zealand-assets-owns-shares-yashili

    Date de création : 2015-03-04 | Date de modification : 2015-03-04
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    Andrée Mathieu
    Extrait
    Le seul moyen pour le Québec d'échapper à l'érosion progressive de la démocratie passe par la souveraineté politique, mais pas n'importe laquelle. La souveraineté des États est érodée par les processus de mondialisation économique. On ne voudrait pas acquérir la souveraineté pour y renoncer immédiatement en signant le premier accord de libre-échange venu. Car la souveraineté politique est une illusion si elle n'est pas assortie de la possibilité de nous affranchir du pouvoir du pétrole et du dogme de la croissance économique sans limites, qui méprise les limites imposées par la physique.
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