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    Emil Ludwig
    "L'étude que l'on va lire a fait l'objet d'une Conférence que M. Ludwig a prononcée pour les « Amitiés internationales » à l'Institut de coopération intellectuelle." (présentation de la revue)
    Chaque siècle se fait une idée différente des grands esprits du passé, et c'est un signe de leur grandeur. Ils ressemblent à de lointains soleils dont la révolution embrasse, non pas une année, mais des milliers d'années.

    Je ne crois pas qu'un génie français ait été jamais l'objet d'un malentendu aussi grand que Goethe. Pareille méprise ne se retrouve, en tout cas, pour aucun Allemand. L'entière indépendance, je dirai même l'isolement de son existence, a effrayé les hommes au lieu de les attirer : ils se sont retranchés derrière l'antipathie ou dans une creuse idolâtrie. C'est pour cela que l'histoire de sa renommée ressemble à celle de sa vie : jeune gloire et tardive reconnaissance ont déterminé l'une et l'autre.

    Quand un poète a la malchance d'être célèbre très jeune, il le paye plus tard. Dans le cas qui nous occupe, Goethe ne l'expia pas seul, mais avec lui l'Allemagne tout entière. L'appréciation de l'esprit de Goethe et l'image qu'on s'est faite de lui ont eu une profonde influence, non seulement sur l'histoire de la vie intellectuelle allemande, mais encore sur l'histoire de l'Allemagne elle-même. Oui, je crois qu'une Allemagne qui, au XIXe siècle, aurait accepté cet immense héritage et se serait emparée du trésor que Goethe laissa à sa mort, cette Allemagne se serait engagée dans une voie plus spirituelle. Schiller, plus froid, plus accessible, conquiert la nation. Goethe appartient seulement à quelques milliers de privilégiés. Vingt ans après sa mort, Gervinus, le plus connu des critiques littéraires, écrivit dans un ouvrage qui fit autorité pendant un quart de siècle, que toute la production des dix dernières années de Goethe, y compris le second Faust, se résumait en somme à certaines particularités psychologiques. Ce fut bien pis encore au temps de Bismarck, où Dubois-Reymond, Dühring, Bleibtreu combattirent Goethe. Bismarck l'évita autant qu'il put. « Goethe und Bismarck », ce rapprochement que l'on entend souvent faire en Allemagne, est aussi sacrilège que de nommer ensemble « Goethe und Schiller ».

    Lorsque à vingt-cinq ans, Goethe écrivit Werther, un livre passionnant mais qui ne compte pas parmi ses oeuvres maîtresses, la mode sentimentale porta ce petit livre aux rivages les plus lointains. Même les Chinois peignaient Werther et Charlotte sur leurs tasses. Un jeune romantique était donc né qui avait choisi dans la réalité un sujet dont la mode s'était emparée. Personne ne soupçonnait alors qu'il y avait, pêle-mêle dans les tiroirs du jeune avocat, voisinant avec ce délicat petit ouvrage, des projets formidables, des fragments de chefs-d’œuvre dont un seul, échappant aux furieuses tempêtes de la vie du poète, rentra au port : c'était Faust.

    Mais le monde simplifie toujours les hommes et les femmes remarquables pour s'y retrouver plus aisément et les lecteurs firent de même pour ce jeune écrivain, séduisant de sa personne et aimé des femmes. Ils en firent un don Juan, un Apollon et c'est sous de tels traits que l'image de Goethe s'envola de par le monde: romantique, passionné, favori des femmes et des dieux comme plus tard Byron. Il lui arriva ce qui arrive à certaines jeunes actrices qui ont été un jour ravissantes à voir sur la scène, mais auxquelles le public ne pardonne pas de ne plus jouer, au bout de cinquante ans, Rosine ou Manon. Lorsqu'on revit Goethe après trente ans, - trente ans pendant lesquels il était resté peu connu - on le retrouva les cheveux gris et clairsemés. De l'Apollon, on fit alors un Jupiter. On tua Goethe en faisant de lui un classique. Le voici désormais sur sa chaise curule, édictant des sentences.

    Aujourd'hui, en Allemagne, la jeunesse lettrée le rejette et les vieux littérateurs l'ont figé en une idole de plâtre. Au lieu de mener le pays, il appartient à une chapelle de quelques milliers de partisans. Ni la révolution, ni l'État nouveau, bien moins encore l'ancien, ne se sont souvenus de lui. La plupart des Allemands ont vu jouer ses pièces de second ordre telles que « Goetz de Berlichingen », « Clavigo », peut-être aussi « Iphigénie », plus rarement « Le Tasse ». On connaît ses lettres à madame de Stein, des fragments de « Fiction et Vérité », peut-être les « Affinités électives ». Le seul des chefs-d’œuvre qui a pénétré jusqu'au cœur de la nation, c'est Faust, vieux personnage populaire allemand. Cependant, elle n'a retenu que la première partie de l’œuvre. Deux douzaines de poèmes sont devenus célèbres parce qu'ils ont été mis en musique.

    Moi-même, j'ai atteint l'âge de trente-huit ans avant d'avoir lu d'autres ouvrages que ceux dont je viens de parler, les seuls d'ailleurs que l'on connaisse à l'étranger. Lorsque j'ouvris les oeuvres de Goethe pour ne plus jamais les refermer, je ne connaissais ni le second « Faust », ni « Pandore », ni les « Années d'apprentissage de Wilhelm Meister », ni la « Théorie des Couleurs », ni ses « Écrits scientifiques », ni son « Ode à la nature », ni ses « Lettres », ni ses « Conversations », sauf celles avec Eckermann. J'ignorais aussi le « Divan occidental et oriental » qui contient les plus beaux vers écrits en langue allemande.

    J'ai tenu à préciser ce point pour expliquer que ce n'est pas la faute de l'étranger si Goethe se dresse au loin, comme une tour impénétrable, suspect à l'incrédule qui se demande si vraiment cette façade dissimule tant de trésors.

    Je n'en fais pas reproche à l'Allemagne. Je constate seulement. Nietzsche, le plus grand esprit que l'Allemagne ou même l'Europe ait produit depuis Goethe, l'a constaté aussi.

    Ce qui fait la différence fondamentale entre la culture allemande et la culture française, c'est que la nôtre manque de continuité. En France, l'amour de la liberté et l'esprit conservateur se rencontrent dans toutes les classes. Chez nous, il n'y a ni l'une ni l'autre : rien que les efforts inquiets de quelques isolés qui se font les défenseurs des grandes pensées et des sentiments généreux. En France, l'État et l'Esprit sont étroitement liés. L'un a contribué au progrès de l'autre. Presque toujours, les périodes de grand épanouissement politique et de grand épanouissement intellectuel ont coïncidé. En Allemagne, l'État et l'Esprit sont nettement séparés depuis cinq cents ans. D'Erasme et Kepler, en passant par l'époque classique jusqu'à Einstein, vous trouverez toujours que l'État allemand fut, à l'intérieur, en proie au désordre quand l'esprit florissait et que la puissance de l'esprit déclinait quand celle du gouvernement s'accroissait. La raison et la conséquence de ce phénomène sont évidentes : la force n'ayant jamais appartenu aux hommes qui comprenaient les Arts, les manifestations de l'esprit furent considérées par eux d'un oeil sceptique et tout au plus tolérées.

    Dire que les princes furent les principaux protecteurs de l'Esprit, c'est une fable chère aux monarchies. La vérité est que, pendant cinq cents ans, la bourgeoisie fournit seule, à quelques exceptions près, les hommes marquants. Kleist, par exemple, issu de la noblesse, se dressa ouvertement contre sa propre classe.

    Tous les savants et les artistes que l'Allemagne produisit, sont, pour la plupart, sortis des couches moyennes dans lesquelles ils sont d'ailleurs restés.

    Les grands hommes qui ont formé la langue allemande, Luther et Goethe, la pléiade des musiciens allemands de Bach à Schubert, avec les constellations plus petites jusqu'à Wagner et Brahms; les peintres depuis Dürer et Holbein jusqu'à Feuerbach et Menzel; les poètes depuis Lessing jusqu'à Hebbel, les pionniers de la science, les jurisconsultes, les médecins, les chimistes, tous ceux qui ont porté dans l'univers l'esprit allemand, palladium de notre gloire, sont des hommes issus de la classe bourgeoise. Mais, les bourgeois n'ayant jamais fait partie de la classe dirigeante, les intellectuels se séparèrent tout naturellement des dirigeants qui, eux, se félicitaient de ne pas être dérangés.

    De cet état de choses découle le manque de sens politique chez l'Allemand; il porte la marque du destin. C'est à cause de cela que s'est formée dans le monde l'étrange impression d'une Allemagne double. Pendant la guerre, seuls les esprits avisés ont su discerner cette dualité.

    Mais ce n'est là qu'une des raisons pour lesquelles la carrière de Goethe fut sans précédent comme elle est restée sans suite.

    Voici donc un fils de la bourgeoisie, qui semble consumé par le feu de ses visions. Vers 1770, il se trouve en présence d'un État sur le point de crouler et il cherche en vain un tuteur sur lequel s'appuyer. Il n'y avait, à cette époque, ni État allemand, ni civilisation allemande; il n'existait même plus de ces florissantes villes libres dans l'une desquelles il était né. Fils d'un fonctionnaire aigri, petit-fils d'un tailleur pour dames, issu d'une famille physiquement tarée, Goethe, avide d'action comme tous les jeunes gens qui l'entourent, sent bouillonner en lui le révolutionnaire. S'il cherchait un soutien dans les classes dirigeantes?

    A peine un jeune prince a-t-il fait appel à ses talents, à peine Goethe est-il investi de la charge de ministre qu'il prend conscience de sa responsabilité et tente de se sauver et de sauver en même temps le petit royaume dans lequel il se trouve relégué, tout à coup, à vingt-six ans, comme par enchantement. Au lieu de vivre dans l'insouciance, il prête l'oreille à l'appel du destin et, après un rapide retour sur lui-même, il s'empare du marteau et se met à la besogne.

    Les dieux avaient, cette fois, institué un homme le propre artisan de son bonheur. Cet homme étant un poète, comprit le symbole de la mission supérieure dont il devenait l'instrument et en mesura toute la portée.

    Avec une rapidité étonnante, le jeune Goethe échange alors l'art des vers pour celui du commerce, la fantaisie pour la réalité et se jette, à corps perdu, dans l'effort qu'exige le présent. Avant qu'il s'en soit aperçu, la folle jeunesse l'a quitté. Au bout de deux ans, il est devenu le mentor, le conseiller financier de ce prince dont il devait tout d'abord être le compagnon de fêtes. Le duc, lui, atteindra quatre-vingts ans sans changer. Il ne se développera ni ne se cultivera davantage.

    Le ministre, par contre, se met à l'ouvrage pour prouver à l'Histoire et à lui-même qu'en Allemagne aussi il était possible que les Arts et l'État allassent de pair.

    Les dix meilleures années de cette superbe intelligence, - de trente à quarante ans, - sont perdues pour le monde parce que Goethe voulut gouverner de façon remarquable les duchés de Weimar et d'Eisenach. Dix ans avant 1789, il essaye de mettre en pratique, dans le petit État aux destinées duquel il préside, les doctrines les plus avancées de la Révolution française. Il était disciple de Voltaire, fervent admirateur de Diderot, et savait quels ferments levaient lentement au sein du peuple. Jusque dans sa petite principauté où aucun bouleversement ne s'était encore produit, arrivait le sourd écho du mécontentement qui grondait aux portes de Paris. A cette époque, Goethe osa se déclarer en faveur du morcellement des grandes terres. Il lutta contre son maître pour protéger les paysans contre les dégâts qu'occasionnaient, dans les champs, les chasses au sanglier. Il se prononça pour l'acquittement des mères d'enfants naturels. Il poursuivit les intermédiaires. Il chercha, par tous les moyens en son pouvoir, à dégrever le paysan. Mais Goethe, président de la Diète, avait contre lui quatre petits gouvernements et trois provinces qui tous étaient décidés, ne visant que leurs intérêts particuliers, à répartir inégalement les charges. Le duc, se rangea de leur côté. Goethe perdit sur tous les points la partie.

    Mais, poète, il savait que l'étendue d'un État ne signifie rien, que le royaume de Lilliput a son importance. Il se jette dans l'action avec la conviction que, dans la vie, seuls les symboles comptent. Lorsqu'il est question de la mise en état des mines d'Ilmenau, le ministre en personne est sur les lieux des journées entières. Et quand la fonte des glaces menace les villages, c'est encore lui qui, chaussé de grandes bottes, reste dans la neige du matin au soir dirigeant les équipes. Pendant des incendies, il grimpe aux échelles, transporte des seaux d'eau, se brûle et prétend ne s'être jamais mieux porté.

    Dès qu'il le pouvait, Goethe quittait la cour et les princes. Il irritait son souverain parce qu'il ne venait pas aux bals et qu'il lui reprochait de gaspiller l'argent pour des mascarades.

    Le ministre dit son fait à la cour dans de petites satires mordantes et ses lettres confidentielles sont pleines d'amère ironie à l'adresse des princes. Lorsqu'à trente-deux ans, il est anobli, ce qui était encore quelque chose à cette époque, il écrit : « Je suis ainsi fait, que je n'en vois guère la valeur. »

    Durant cette période de dix années, Goethe subordonne toute volonté platonique à celle de l'action. Étant son propre ministre de la Guerre, il veut tout faire lui-même, - il lève et toise ses troupes en personne - il se réfugie un soir dans un vieux château-fort pour écrire le quatrième acte d'une de ses pièces. Quand la famine éclate à Apolda, il se rend sur les lieux pour porter des secours et mettre bon ordre à la panique. Mais il a Iphigénie en tête et écrit, à moitié désespéré, à son amie : « Le roi de Tauris doit parler comme si personne ne mourait de faim à Apolda. »

    Résigné enfin à se démettre de ses fonctions, il est tellement pris dans leur engrenage, qu'il recourt à la fuite pour retrouver sa liberté. Il quitte Weimar comme un conspirateur, après y être arrivé, onze ans auparavant, comme un aventurier. Ce n'est pas sa première fuite, mais la cinquième. Toute la jeunesse de cette nature énigmatique est une succession de fuites. Il fuyait une femme et, en même temps, il fuyait l'étape révolue, prêt à entrer dans une nouvelle période.

    En Italie, il se garde aussi de la dissipation. Il vit plongé dans l'étude, évitant le monde. Quand il se met à peindre, il étudie l'anatomie, celle-ci l'amène au dessin. Comme il déplore que la politique trace des frontières entre les différents pays, il s'emploie à abattre les frontières entre les diverses branches du savoir. S'apercevant qu'il n'aurait de quiétude que dans un cercle restreint et que l'Allemagne seule peut lui offrir les conditions de vie qui lui conviennent, il fuit le pays méridional qu'il adore et retourne dans le Nord pour y rêver sans cesse aux lieux qu'il a quittés.

    C'est seulement à son retour d'Italie qu'il s'ancre à Weimar. Il prend pour maîtresse une fille du peuple et dément ainsi le reproche que lui ont adressé plus tard ses compatriotes d'avoir été le laquais des princes. Cette femme saine, active, gaie, lui donna cinq enfants et devint ensuite son épouse. Du gouvernement, Goethe s'est réservé les charges d'un petit ministère : le musée, l'université et les écoles devenaient son domaine. Voici Goethe, à quarante ans, vieilli avant l'âge. Il a maintenant appris à renoncer aux grandes choses; il va commencer à jouir de celles qui lui restent.

    Les dix années qui viennent de s'écouler, quelque pauvres qu'elles aient été en manuscrits, n'ont pas été perdues. Goethe en sort affermi et rasséréné. Il affronte aujourd'hui avec plus de sang-froid le démon dont il fut jadis la proie et presque la victime. Il ne l'a pas vaincu encore et nous savons, du reste, que jamais il ne le vaincra tout à fait. Il vivra dorénavant avec lui comme un dompteur vit avec ses félins qui obéissent à leur maître, à condition que celui-ci ait la prudence de ne jamais leur tourner le dos.

    Maintenant que Goethe est plus détaché du monde, il passe des problèmes sociaux à l'étude des animaux. La contemplation de colonnes et de constructions l'incite à remonter à l'origine des choses. Son esprit scrutateur cherche toujours à découvrir les racines profondes des apparences. Il regardait d'abord, - pensant pour ainsi dire avec ses yeux - et tirait ensuite ses conclusions. Ayant un tour d'esprit essentiellement non-philosophique, Goethe, à l'époque où il avait acquis une certaine tranquillité d'âme, se tourna vers les phénomènes visibles de la nature. Le jour où il embrassa l'étude des sciences, il livrait le dernier combat à son démon.

    Ne nous étonnons pas que, là encore, Goethe fasse oeuvre productive. A Venise, il ramasse sur la plage un crâne de mouton et découvre entre les mâchoires un os que personne avant lui n'avait remarqué. A Palerme, en voyant un palmier, il découvre la plante primitive. Se tenant à l'écart des plaisirs de la cour, il va beaucoup à l'université d'Iéna où il explore toujours d'autres domaines des sciences naturelles. Il fonde une nouvelle théorie des couleurs, découvre en géologie de nouveaux minéraux. Le premier, entre les biologistes d'Europe, il pose les bases des recherches de Lamarck et de Darwin, mais, sur ces sujets, il n'écrit que de courts articles et on ne trouve que des notes dans ses Lettres et ses Carnets.

    Raillé de ses contemporains, il fait autorité longtemps après et les théories actuelles sur les couleurs se rattachent à celles qu'il a établies. Il poursuit ses investigations à la façon d'un Léonard de Vinci, observant, préparant la voie, mais ne concluant jamais. Goethe a dit : « Peu m'importait de faire des assiettes ou des pots. »

    Ne croirait-on pas entendre un de nos savants modernes quand nous lisons une phrase comme celle-ci, tirée de ses Écrits sur la minéralogie : « Notre opinion est qu'il convient fort bien aux hommes d'accepter l'inexplicable, à condition qu'ils n'aient pas à fixer de limites à leurs recherches. Et si même la Nature a l'avantage sur l'homme et semble lui cacher bien des choses, l'homme, lui, a le pouvoir de la dépasser. Mais nous avons déjà pénétré assez avant dans la Nature quand, ayant remonté aux phénomènes primitifs dont nous connaissons les merveilles inexplicables, nous tournons de nouveau nos regards vers le monde de ses manifestations. »

    Dans toutes ses recherches scientifiques, Goethe resta aussi seul que dans ses efforts poétiques.

    Quand il revient aux grands projets de sa jeunesse, il ne rencontre aucune sympathie et n'est soutenu que par un petit nombre d'amis. Le duc, lui, n'est préoccupé que d'amourettes, de chasse et de revues militaires. Devant le monde, le prince et son ministre se témoignent de l'estime, mais dans leurs entretiens privés, Goethe lance de tels sarcasmes, qu'un collégien en resterait éberlué. Goethe, partisan de l'ordre, accable de son ironie mordante les mauvais princes, les courtisans, les rois légitimes. Par contre, il se fait glacial devant un autre de ces princes pour abréger une entrevue qui l'importune. Quel trou à cancans que cette petite ville dans laquelle il doit végéter : quelques dames de la cour, quelques vieux courtisans, des blancs-becs qui se moquent de ce ministre, collectionneur d'os et de pierres! Seuls, deux hommes de génie le comprenaient. Herder avec lequel il n'y a pas moyen de vivre, - ils s'étaient brouillés - et Schiller qui détestait Goethe. Pas d'argent pour réaliser ses idées sur l'esthétique, pas assez de sérieux dans son entourage pour que ces idées tiennent lieu d'argent, - résidence de province où s'étalaient toutes les mesquineries d'une petite cour.

    Au moment où Goethe prend en mains le théâtre, quelques traits de son caractère nous deviennent plus sensibles : beaucoup de réserve, un certain embarras et je ne sais quel plaisir de se dissimuler. Il créera la meilleure scène d'Allemagne, mais il y fera de plus en plus rarement représenter ses propres pièces. Le théâtre de Goethe, comme du reste sa vie et ses vers, étaient faits pour une scène idéale. Ni le petit duché, ni le théâtre de Weimar ne pouvaient y suffire.

    Peu à peu, à force de douloureux soubresauts, Goethe avait appris à profiter de l'instant même et à se faire un bonheur ici-bas. A cette époque de sa maturité où il devint gros et pédant et pendant laquelle il ne commença ni ne termina aucun de ses chefs-d’œuvre, à cette époque où il étudia, collectionna, critiqua, se placent les admirables Dialogues, pour la plupart Lettres à Schiller. De ces entretiens, Schiller sortait au fond presque toujours victorieux car Goethe, d'essence plus rare, s'effaçait. Parler ici de cette amitié ambiguë nous conduirait trop loin. Ces dix années de la vie de Goethe sont les plus renommées mais les moins intéressantes. Le poète avait acquis plus de paix intérieure et accueillait avec plus de calme les biens de ce monde : sa femme, la fortune, la bonne chère. Il voyait, sans plus s'en émouvoir, combien son pays et les autres étaient mal gouvernés.

    Ce n'est qu'après la mort de Schiller et une grave maladie, à l'âge de soixante ans, que Goethe rajeunit soudain. Il entrait dans la période qui le mena au faîte de sa vie.

    On a beaucoup parlé de l'harmonieux Goethe. Comme il recherchait la tranquillité et ne se livrait pas volontiers, il a contribué lui-même, pour une bonne part, à cette légende. Puisque si souvent des hommes d'État, froids et ambitieux, se sont donné des airs d'hommes passionnés pour paraître plus intéressants, pourquoi une nature complexe ne se donnerait-elle pas pour plus froide et plus fermée qu'elle n'est en réalité? Les masques que les êtres portent sont innombrables. L'un choisit-il un masque impénétrable, on le prend pour son vrai visage. Goethe avait bien sujet de se cacher, car si, par l'effet d'un instrument magique, il avait aujourd'hui le malheur de connaître ce qui a été écrit sur lui, il composerait certainement de nouvelles épigrammes.

    S'il revenait sur terre, il verrait quel mal on s'est donné pour prouver que sa plus grande résolution était de faire de sa vie un chef-d’œuvre. On lui imputa ce dessein parce que, en effet, elle finit par être un chef-d’œuvre. Rien n'est plus faux, car Goethe, au contraire, erra devant lui, à tâtons, sans guides, dans le brouillard épais d'une forêt jusqu'à ce qu'il eût découvert les clairières. Goethe désapprouva d'ailleurs dans sa vie, aussi bien que dans son oeuvre, la formule « l'art pour l'art ».

    A l'époque où nous sommes arrivés, il savait, par expérience, qu'il ne lui était pas donné de jouir d'un bonheur qu'il n'eût chèrement acheté. Il allait à présent cueillir les premiers fruits merveilleux de l'arbre du renoncement. Lentement, il commence, à l'âge de soixante ans, à surgir de son époque, à se détacher sur le fond de l'histoire de la littérature allemande comme un personnage de bronze éclairé par un soleil nouveau et qui, dressé au-dessus de la mêlée, semble dire, en regardant le dragon vaincu à ses pieds : Je ne te crains plus, Gorgone!

    Goethe était un homme qui pensait toujours en réaliste et qui agissait toujours en idéaliste. Il avait trouvé le moyen de sortir victorieux de la lutte entre les résolutions qu'il avait prises et celles que lui imposait le destin, entre la liberté et la servitude, entre la foi et la science, entre sa force de vivre et les déceptions qui lui livraient assaut. Maintenant qu'il avait échappé à ses crises, il paraissait rajeuni et plus audacieux. Il conserve sa sérénité bien que conscient de l'insuffisance des moyens dont il dispose. Une puissance d'action qui jamais ne s'est démentie, le garde du reproche d'avoir été un rêveur.

    Il s'en tiendra toujours à cette activité, grâce à laquelle il s'est maintenu à la surface. Jamais il ne l'a considérée comme un principe de morale. Il l'a toujours proclamée indispensable à sa vie. L'une de ses idées fondamentales était que la Nature est amorale. Adolescent, il écrit déjà à Lavater, s'élevant contre le moraliste : « Tout ton idéal ne m'empêchera pas d'être vrai, bon et méchant comme la Nature. »

    Plus il avançait dans la vie, plus il se fiait à son intuition. Il rapproche ses théories éthiques et esthétiques de l'intuition et écrit : « Nos aspirations sont les pressentiments des possibilités que nous portons en nous; elles présagent ce que nous sommes capables d'accomplir. Notre imagination projette dans l'avenir, hors de nous, ce que nous désirons et ce que nous pouvons. Nous tendons vers ce que nous possédons déjà en puissance. C'est ainsi que le désir passionné transforme en réalité le rêve que nous avons fait ». Remarquons à ce propos, que nous trouvons dans maints passages subtils de son oeuvre, dans les « Affinités électives» en particulier, la psychanalyse moderne.

    C'est une des raisons pour lesquelles Goethe aimait les Français. Il les jugeait des psychologues-nés. N'en était-il pas un lui-même? « Je ne crains rien pour les Français, dit-il dans sa vieillesse. Il se sont placés si haut intellectuellement que du point de vue de l'Histoire du monde, l'esprit, en France, ne pourra plus jamais être opprimé. »

    Goethe a d'ailleurs analysé avec pénétration les Français, car il a dit : « C'est le caractère, c'est-à-dire la résultante des instincts primitifs humains qui détermine et soutient les autres forces de l'âme. Les Français ont ces qualités de l'intelligence parce qu'ils ont ce caractère. Ils dominent le monde, non par cette intelligence, mais par ce caractère, auquel leur intelligence est subordonnée; elle exprime donc leurs penchants et leurs tendances originelles ».

    Insensiblement, au cours des années, ses efforts gigantesques avaient creusé leurs marques dans ses traits. D'un lustre à l'autre, ils s'accentuaient et formaient petit à petit le vrai Goethe. De même que nous sommes habitués à préférer les oeuvres de vieillesse de Rembrandt, de Beethoven, voire du Titien, de même notre état d'esprit actuel nous porte à préférer les derniers accords de la sagesse de Goethe. Un Français dit, un jour, sur lui un mot que le poète vieillissant se plaisait à répéter : « C'est un homme qui a eu de grands chagrins. »

    A cette époque de sérénité si durement achetée, au point culminant de sa vie où il écrit « Pandore », «Les Affinités électives », et surtout « Le Divan occidental et oriental », se place la rencontre de Goethe avec Napoléon.

    Je n'ai pas besoin de raconter cette scène. Elle est assez connue. Goethe a même dernièrement paru de nombreuses fois sur l'une des scènes parisiennes. M. Sacha Guitry, en Napoléon, s'entretenait tous les soirs avec un Goethe ressemblant de traits et de langage et qui eût été tout à fait vraisemblable sans un manteau un peu étrange.

    Si nous considérons cette scène à la façon de Goethe, c'est-à-dire symboliquement, sa signification et la leçon qui s'en dégagent, est claire. Une entrevue semblable se joue, pour ainsi dire, sur deux plans, comme les luttes homériques. Sur l'un de ces plans, Achille vainc Hector et pleure Patrocle. Sur l'autre, les dieux aussi se combattent et se réconcilient. Si, en effet, les dieux se sont intéressés aux démêlés des Troyens et des Grecs, nous pouvons bien admettre, sans présomption, qu'ils ont suivi aussi avec intérêt les luttes entre Français et Allemands. Les parties adverses n'invoquent-elles pas chacune, respectivement, la protection de Dieu pendant la guerre?

    Voici l'Empereur des Français qui n'est pas un Français. Voici l'Allemand, qui est plus qu'un Allemand. Tandis que ses armées foulent le sol de l'Allemagne, Napoléon regarde en face le ministre d'un prince qui l'a irrité, le représentant d'un petit pays conquis et dit : « Voilà un homme! » L'Empereur, de son regard, a scruté des milliers d'hommes, aucun ne lui avait arraché un tel mot. Goethe, qui reçut bien des compliments, n'en avait jamais entendu un pareil de la bouche d'un Allemand. L'Empereur ignorait presque tout du poète. Il avait lu le roman de sa jeunesse, mais celui-ci remontait si loin qu'il ne répondait plus à leur état d'âme. Il ignorait tout de son oeuvre, de ses recherches et de sa vie.

    Le poète, au contraire, avait suivi avec grand intérêt la vie de Napoléon, depuis les premières victoires de Bonaparte, et lui avait voué une admiration qu'aucun de ses contemporains et peu de figures de l'Histoire lui avaient inspirée. Il se trouvait devant le conquérant de sa patrie et du petit royaume qu'il avait gouverné lui-même pendant une dizaine d'années, devant Napoléon en personne, devant le fils de la Révolution. Goethe avait eu ce mot inquiétant : « Je supporterai plutôt une injustice que le désordre », car s'il avait d'abord défendu les idées de la Révolution, il avait ensuite répudié ses formes. Goethe avait trop longtemps lutté contre les révoltes de son être pour se faire le partisan de celles du dehors, au moment où il était enfin en pleine possession de son équilibre moral.

    Parabole magique que cette rencontre. La France eut avant et après de grands penseurs; l'Allemagne eut de grands hommes de guerre, mais jamais le génie des deux nations n'a été représenté plus manifestement qu'en cette circonstance.

    N'était-ce pas essentiellement français qu'un homme fût porté au faîte de la nation par l'amour d'un peuple pour la liberté, et français encore, la rapidité avec laquelle il conquit le monde, uniquement par sa valeur?

    Tout ce qui avait fait la grandeur de la France, la réalisation des idées par l'action, les conquêtes foudroyantes par les armes en même temps que par les idées, tout cela était personnifié en cet homme et Goethe en fut vivement frappé. Nous pouvons admettre que Goethe symbolisait un peuple longtemps opprimé dont l'inertie qui entravait tout effort, permettait aux génies isolés, affranchis de préjugés, de se maintenir au-dessus du nationalisme.

    C'est grâce à ces circonstances particulières que Goethe devint le prophète d'une époque nouvelle.

    Quand il assigne aux Allemands le rôle de médiateur entre les pays de haute culture, quand il se félicite de leur manque de préjugés nationaux, il leur trace par là même, des limites que l'on ne respecte pas volontiers à certaines époques. Goethe était libre de toute prévention et cette scène montre, par un exemple immortel, que l'Esprit n'a pas de patrie, qu'il appartient à tous.

    Goethe n'adresse aucune flatterie au vainqueur. Il ose même lui dire quelques vérités et décline son invitation d'aller à Paris. Cela encore ne fut possible que par l'attitude de l'Empereur. Celui-ci ne se posa pas en conquérant, mais en homme qui, le premier, a fait le rêve des États-Unis d'Europe et qui devine une disposition d'esprit analogue chez son interlocuteur. La gaieté virile avec laquelle Goethe affronta l'Empereur, la pénétration de Napoléon, me prouvent assez que les dieux y ont été pour quelque chose.

    Nous voici arrivés à la dernière et à la plus intéressante époque de la vie de Goethe, où nous avons la rare fortune d'être éclairés par mon excellent ami le professeur Lichtenberger qui a, plus qu'aucun autre, approfondi la sagesse de Goethe. Il la connaît bien et, avec lui, quelques centaines de fervents. Mais où se terre-t-elle? Dans cent cinquante volumes où l'on se meut â tâtons, dans une demi-obscurité, comme on ferait dans les innombrables salles, tours et corridors d'un immense château. Dans les coins les plus poussiéreux, là où personne ne peut les soupçonner, brillent, tout à coup, des joyaux extraordinaires. Il y en a dans le roman ardu des « Années d'apprentissage » écrit sur le tard, dans la partie historique de la Théorie des couleurs, dans des articles épars sur les sciences naturelles, dans des Notes, dans des Lettres à Zelter, dans des conversations avec le chancelier Müller. Pour les mettre en lumière, pour les divulguer au monde entier, je m'emploie à en faire une édition pratique.

    Rien de tout cela, pour ainsi dire, n'est traduit. Une grande partie pourtant en est traduisible. Les oeuvres de Goethe, comme toute oeuvre d'un poète, comportent deux parties. Tout ce qui est vers, demeure au fond intransposable, mais toute la prose est transcriptible dans la proportion de 90 p. 100, comme les quatuors sur le disque. Le second « Faust », quoique en vers, peut être traduit en grande partie. Le « Divan », c'est impossible. Nul autre qu'un Allemand ne peut apprécier l'éclat des vers qui commencent ainsi : Dammrung senkte sich voit oben,
    Schon ist alle Nahe fern... Il est inutile de les traduire, car chaque peuple a dans sa langue des trésors aussi précieux. Voilà pour une partie.

    Pour ce qui est de l'autre, elle appartient à l'univers. Je crains cependant que la vie de Goethe, consacrée à la réflexion et à l'action, et qui pourrait nous servir de modèle, ne soit un peu incompréhensible pour un Parisien. Goethe n'a jamais fait un voyage qu'à Rome. Il n'a connu ni Berlin, ni Vienne, pas même Paris et Londres. Il restait tapi, dit Lord Byron, comme un renard dans son terrier, et n'osait en sortir. Mais son savoir et son intuition lui ont permis de comprendre les autres peuples. Il était déjà un Européen accompli quand il rencontra Napoléon. Dans des centaines d'écrits, il se déclara Européen avec une netteté et une fermeté sans pareilles à son époque. C'est justement une des raisons pour lesquelles il ne devint jamais un poète national comme Schiller.

    Tout ce qui s'est dit dans nos milieux, au cours des dernières années, en faveur de l'entente des peuples, de la Société des Nations, du pacifisme, contre le nationalisme, nous le trouvons dans l’œuvre de Goethe, dans de superbes épigrammes, en vers ou en prose, pathétiques ou ironiques, d'intérêt général aussi bien que pratique. Si l'on regarde Kant avec raison comme le champion de la paix éternelle, il faut citer Goethe bien avant lui. « C'est dans ce sens, est-il dit dans les «Années d'apprentissage », que nous pouvons nous considérer comme faisant partie d'une société universelle. L'idée en est grande, la mise en pratique facile si nous nous y employons avec force et intelligence. Que l'homme apprenne à se connaître indépendamment du monde extérieur, qu'il cherche les conséquences, non pas dans les circonstances, mais en lui-même. » Et il dit encore, à l'âge de quatre-vingts ans : « Le libre échange des opinions et des sentiments contribue autant à la richesse et au bien-être de l'humanité que celui des produits matériels. Si nous n'en sommes pas là encore, la faute en est au manque de lois et de principes dans les relations internationales. »

    Trente ans auparavant, pendant la Révolution, - on croirait à l'entendre que ce fut hier - Goethe écrit : « Au moment où l'on essaye partout de fonder de nouveaux pays, le sage qui conserve sa liberté de penser et voit au delà du temps, reconnaît que la patrie est partout et nulle part. Le patriotisme et la bravoure individuelle ont fait leur temps, tout comme l'aristocratie et la domination de l'Église. »

    Jamais Goethe n'a témoigné d'une façon plus évidente son esprit « surnational » que le jour de la bataille de Valmy en 1792. Pour la première fois dans l'Histoire, une armée formée d'hommes du peuple avait battu les rois légitimes. Goethe se trouvait en sa qualité de ministre et d'ami, dans la tente de l'un de ces princes vaincus. Lorsque, au soir de cette défaite, princes et généraux échangent leurs opinions, on demande aussi au silencieux poète ce qu'il pense de cet événement. Il ose répondre textuellement : « Aujourd'hui, ici, s'ouvre un nouveau chapitre de l'Histoire et vous pourrez dire que vous avez assisté à sa naissance! »

    Les idées du Goethe de l'âge mûr sont du XXe siècle. Il n'est pas étonnant qu'elles aient sommeillé durant le XIXe, attendant leur heure. Cela est tout à fait dans l'esprit de Goethe qui se retirait de tout ce qui ne le concernait pas. Irrité par la guerre de 1814, il étudie la géologie de la Chine.

    Plus tard, à l'âge de quatre-vingts ans, il est encore plus détaché de la politique. En juillet 1830, après la révolution à Paris, un de ses jeunes disciples arrive en courant chez lui. En le voyant, Goethe s'écrie : « Eh bien, que pensez-vous de cette grande affaire? Voilà tout en combustion, ce n'est plus une affaire à huis clos, le volcan vient d'éclater! - La chose est terrible, lui répond le jeune homme. Une aussi misérable famille donne bien peu d'espoir, appuyée d'un aussi misérable ministère. On finira par les chasser! - Mais je ne parle pas de ces gens-là, que m'importe ! il s'agit de la grande querelle entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire! »

    Le démon de sa jeunesse n'était pas mort. Après une période de grande harmonie, le vieillard retombe sous ses violentes atteintes et est encore une fois dévoré de ses feux. A soixante-treize ans, devenu veuf, il veut épouser une jeune fille de dix-huit ans, ce qui suscite de vives querelles avec son fils et le duc de Weimar. Les entretiens avec Müller où nous le voyons tel qu'il fut, et non pas ceux avec Eckermann où il apparaît tel qu'il souhaitait qu'on le vît, nous donnent une idée impressionnante de l'ardeur dévorante des passions qui l'étreignaient encore.

    L'image d'un Goethe olympien s'effrite alors à nos yeux, et, derrière le buste en plâtre que l'on place d'habitude sur sa bibliothèque, apparaît le lutteur faustien que personne n'a représenté aussi admirablement que David d'Angers. Goethe, jusqu'à son dernier souffle, livra des combats acharnés.

    Le vieillard accueille avec bienveillance tout ce qui est nouveau : l'Amérique nouvelle, le premier chemin de fer, les grandes constructions de canaux. Il dit qu'il voudrait vivre encore cinquante ans pour voir le canal de Suez et celui de Panama qui, en 1830, étaient déjà à l'étude. Voilà notre vieux magicien, à quatre-vingts ans, dans son grand salon bleu, dit salon de Junon, entouré de cartons et d'atlas géographiques, d'après lesquels il étudie, questionne, s'informe et se renseigne sur les digues et les travaux d'agrandissement du port, au nord de Brême. Entre temps, il passe dans son cabinet de travail et dicte, par petits morceaux, la fin du second « Faust ». Reprendre du terrain à la mer, opposer une digue à la poussée des eaux, voilà qui lui semble le but le plus beau de l'activité humaine.

    Les événements qui se déroulent dans cette petite pièce, pendant les deux dernières années de la vie de Goethe, concourent à l'achèvement de la plus grande épopée que les Allemands possèdent. L'âpre lutte de laquelle est sortie la fin de cette oeuvre, commencée soixante ans plus tôt, est aussi la lutte suprême de son être, accrue par la passion spirituelle. Certains jours, dont nous connaissons exactement l'emploi, qui se résumait à rien pour ainsi dire, étaient pourtant si riches en incidents intérieurs qu'on peut les comparer aux derniers quatuors de Beethoven. Parfois, Goethe prenait son manteau et sa canne et s'en allait seul à travers champs. On le voyait alors errer parmi les rocs de granit, tenant en mains le petit marteau avec lequel il arrachait ses secrets à la Nature.

    On me pardonnera d'avoir tenté de donner en quelques pages un aperçu de l'évolution de cet être remarquable. J'y ai consacré trois volumes qui ne sont aussi qu'un fragment.

    Nous formons en Allemagne une minorité qui ne redoute pas une ligne de démarcation d'avec l'Allemagne d'avant-guerre. Nous ne tolérerons plus que les intellectuels se séparent des dirigeants et vivent à part dans un rêve romantique. Depuis que, de sujets, nous sommes devenus des citoyens, la question est changée. En Allemagne, un ministre ne sera plus ridicule parce qu'il écrit des livres ou même des vers. Il sera désormais permis à un poète d'entrer dans l'arène politique. Il nous est loisible aujourd'hui de revenir à Goethe sur ce nouveau plan. Mais ce Goethe n'est pas celui qu'on nous a fait connaître. L'Apollon, le Jupiter, le favori des dieux, le don Juan dont on nous a parlé, ce n'est pas lui que je propose en exemple à notre époque, mais bien le lutteur qui acquit, par sa propre énergie, beaucoup plus qu'il ne reçut en partage. Ce n'est pas un problème allemand. Il n'a rien à voir avec l'idée nationale.

    Lorsque « Helena » parut, Goethe écrivit qu'on la comprenait mieux à Paris et à Saint-Pétersbourg qu'en Allemagne. Nous nous réjouissons évidemment qu'il ait été un Allemand, puisque c'est ainsi seulement que nous pouvons goûter pleinement la partie versifiée de son oeuvre, mais comme nous sommes ses disciples, nous ne le revendiquerons jamais comme bien national.

    Goethe sera le guide de ce siècle parce que les problèmes qui agitent le monde : la lutte des classes, l'antagonisme de l'action et de la spéculation, la lutte entre l'Art et la Mécanique ont été non seulement étudiés, mais vécus profondément par lui. Ses moyens différaient puisqu'il n'assista à aucun mouvement intellectuel révolutionnaire en Allemagne. Son idéal était celui-là même qui, de nouveau, brille à nos yeux : l'antique et sain équilibre du corps et de l'esprit, la modération et la maîtrise de soi, que nous souhaitons posséder nous-mêmes et enseigner à nos enfants, l'entraide sociale, - bref : concilier la liberté et l'esprit conservateur à la manière française.

    Dans tous les domaines où il porta son attention, Goethe a entonné l'hymne d'un idéal qui n'a pas peur des réalités. Il est l'anti-romantique, tel qu'il se dresse aujourd'hui de toutes parts. Il est l'annonciateur de l'activité qu'il mit toujours au-dessus de la pensée comme fait la jeune génération actuelle.

    Il est l'homme qui obéit docilement à son destin, sans alourdir ni encombrer sa vie de résolutions inutiles. Il est le savant qui récolte l'expérience dans les domaines les plus divers. Il est l'adversaire des systèmes, des spécialistes, il est le grand aventurier dans le royaume de l'Esprit. Il est, avant tout, le grand éducateur qui, au déclin de sa vie, exprime dans « Wilhelm Meister » des idées d'une telle modernité, d'une telle fraîcheur, qu'elles annoncent les «Éclaireurs » et qu'elles font penser à certains principes de l'éducation néorusse.

    Nous nous emploierons avec ardeur à débarrasser cette figure de tout le fatras sous lequel nationalistes et spécialistes ont caché l'or pur de sa sagesse.

    Goethe appartient à l'Europe. Sa musique exceptée, l'Allemagne n'a pas de plus beau trésor à lui offrir.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Emil Ludwig
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