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    Impression du texte

    Dossier: Sacrifice

    De la disparition du sacrifice

    Stéphane Stapinsky

    C’est le temps des Fêtes, le temps des cadeaux. Parmi les notions morales proches du don, il en est une qui a mauvaise presse depuis déjà bien longtemps : le sacrifice.

    Le mot jure avec les valeurs de l’époque. Dire qu’on s’est sacrifié pour quelque chose ou pour quelqu’un fait presque de vous un être qui a fait une erreur ou même raté sa vie. Car nous sommes à une époque qui valorise le libre choix en vue, d’abord et avant tout, de l’épanouissement personnel. “Pourquoi se sacrifier pour autrui ?“, titrait d’ailleurs le magazine du Monde dans un article sur la question (1). Le magazine Slate soutenait pour sa part, il y a quelques années, que les parents devraient bannir le mot «sacrifice» de leur vocabulaire” (2), car c’est un mot toxique, qui ne peut qu’engendrer malaise et culpabilité chez les enfants. « On peut se demander quel sentiment cette femme a d’elle-même pour s’annihiler à ce point-là ! » (3) -- voilà des mots qu’on entend à tout propos aujourd’hui, déclinés de diverses façons, au sujet des hommes et des femmes -- une femme qui met sa carrière entre parenthèses pour suivre son mari, ou pour avoir des enfants, ou pour s’occuper de membres de sa famille très malades; une homme, médecin, qui décide d’aller travailler dans le brousse et qui vit, séparés de longs mois, de sa famille; ou pour bien d’autres raisons.

    En vérité, même les théoriciens du don se méfient du sacrifice (cf. ce texte). Ils préfèrent les liens qui impliquent une certaine réciprocité. Et ça se comprend. Suprême ironie, parmi ceux qui le voient encore positivement et n’hésitent aucunement à le pratiquer, de manière jusqu’au-boutiste, se trouvent les terroristes islamistes qui se font sauter…

    Un mot piégé, une notion complexe et ambiguë

    A quoi fais-je référence en évoquant le mot sacrifice? C’est un terme qui recouvre une réalité complexe, qu’on peut aborder du point de vue philosophique, théologique ou psychanalytique.

    Le théologien anglais John Milbank rappelle par exemple, tout en prenant ses distances face à cette manière de voir, que la philosophie continentale européenne contemporaine fait une place de choix au sacrifice de sa vie (self-sacrifice) comme manifestation suprême de l’éthique:

    “And in some recent ethical thinking, this understanding of the highest good has been given a philosophically systematic and rigorous expression. For such thinkers as Jan Patocka, Emmanuel Levinas, Jacques Derrida, and, to a certain extent, Jean-Luc Marion, the highest ethical gesture is a sacrificial self-offering which expects no benefit in return. The good is, paradigmatically, a purified sacrifice, the purest sacrifice imaginable.” (4)

    Je ne souhaite cependant pas emprunter ces méandres philosophiques très subtils. La réflexion que je propose se veut bien plus prosaïque. Le mot "sacrifice", on le sait, vient du latin : sacrum facere, qui veut “faire, accomplir une chose sacrée”. Mais je n’aborderai pas non plus la question d’un point de vue religieux ou théologique. Je ne discuterai pas ici des sacrifices rituels, dans un contexte cérémonial, ni, entre autres choses, de la théologie du sacrifice dans le christianisme.

    Ce qui m’intéresse, c’est bien plutôt le sacrifice, dans notre existence quotidienne, en rapport avec la thématique du don, que ce sacrifice implique des biens matériels ou bien des actions, en faveur d’un être, d’une cause ou d’une idée -- actions qui, parfois, peuvent aller jusqu’à entraîner la mort de celui qui les pose. Pour le Larousse, le sacrifice, c’est le renoncement volontaire à quelque chose, une perte qu'on accepte, une privation. C’est du sacrifice ainsi compris dont il sera question ici.

    Le don et le sacrifice sont “les deux faces d'une même médaille. Le don est ce qu'on abandonne volontairement à quelqu'un sans rien recevoir en retour. La question du don se lie ainsi étroitement à celle de la réception, tout comme à celle de la générosité. Par conséquent, le don peut aussi s'inscrire comme une alternative à la logique utilitariste de l'intérêt qui informe les rapports interpersonnels et l'organisation du monde contemporain. (…) En ce qui concerne le sacrifice, (il est) un acte qui permet de se relier au divin et éventuellement de rentrer dans sa sphère. Le sacrifice peut être religieux, moral ou utilitaire et entraîne l'idée du renoncement, de l'échange (du point de vue de l'énergie spirituelle/créatrice), de la purification et des rapports entre le matériel et le spirituel, par exemple.” (5)

    Pourquoi un tel opprobre sur le mot?

    Pourquoi ce mot est-il à ce point couvert d'opprobres? D’une certaine façon, c’est surprenant. Car, dès lors que l’on fait un choix, il y a nécessairement sacrifice de quelque chose. Si je choisis de m’inscrire, par exemple, à l’université de Montréal, j’écarte l’UQAM ou la Sorbonne et Harvard. Je sacrifie tel ou tel parcours universitaire qui aurait pu me faire avoir une vie bien différente. Pourquoi donc le mot “sacrifice” est-il si décrié?

    “Le simple mot de "sacrifice" fait horreur à notre société contemporaine, tout axée sur la recherche du bien-être, du confort, du plaisir. Inévitablement on l'associe à l'idée de privation, ce que l'homme moderne ne peut supporter !”, écrit un auteur catholique. C’est vrai.

    Ajoutons cependant que la religion chrétienne a souvent fait, dans le passé (notamment au Québec), un mauvais usage, et un usage souvent exagéré, de cette notion. Invoquer le fait qu’on a accompli tel ou tel sacrifice, n’est-ce pas se hausser moralement face à autrui? L’usage abusif du mot, en ce temps-là, pour parler de ses propres actions a assurément contribué à le discréditer ultérieurement.

    La pratique rituelle du sacrifice, dans cette société catholique d’antan, a fait perdre de vue qu’il n’est qu’un moyen au service d’une fin plus haute. On n’a pas toujours fait preuve a cet égard, au sein de l’institution religieuse, de la plus grande clairvoyance. L’obsession pour une religion de pénitences et de mortifications a souvent pris une forme pathologique. Et il est vrai que cela a aussi pu mener à des vocations religieuses stériles et stérilisantes, qui, dans les meilleurs des cas, ont pris fin, mais qui, hélas, ont pu laisser en place, dans l’institution, des êtres mal épanouis susceptibles de commettre des gestes répréhensibles, notamment sexuels.

    Mais un nouveau contexte idéologique, en Occident, à partir des années 1950-60, devait contribuer à discréditer encore plus l’idée de sacrifice. Les valeurs individualistes, qui mettent au premier plan l’épanouissement personnel, le plaisir, la jouissance, l’hédonisme, cadrent en effet assez mal avec des notions comme le sacrifice, avec son idée de contrôle, de restriction et de privation.

    Et les psys, qui jouent un rôle si importants à notre époque, nous le rappellent: le sacrifice peut être une notion dangereuse. “(…) on fait preuve d’abnégation « afin de donner un sens à sa vie. Le sacrifice nous sert alors de socle pour vivre. Le risque est de le faire par mésestime de soi plus que par amour de l’autre, et d’être dans la dépendance affective »(6).

    Le sacrifice existe encore dans la vie des personnes…

    Et heureusement… Même s’il ne se présente pas toujours sous ce nom. On le retrouve, par exemple, chez les parents qui soutiennent totalement leur enfant atteint d’une maladie rare, ou chez ce militaire qui s’engage pour défendre sa patrie, ou chez les pompiers et les policiers lors de catastrophes comme l’attaque du World Trade Center en 2001 (comme on le sait, des centaines d’entre eux y ont laissé leur vie, en se rendant aux étages pour aider à l’évacuation, sachant fort bien qu’ils n’auraient pas le temps de redescendre à temps).
     
    Aujourd’hui, on dira plutôt qu’on a “fait le choix” de faire telle ou telle chose pour un être qui nous est cher, ou pour nos concitoyens. Ou pour la patrie. On privilégiera un vocabulaire plus positif. A la rigueur, on dira qu’on fait le don de sa personne.

    On retrouve ici l’ambiguïté de l’usage du mot sacrifice. “ (…) la notion même de sacrifice est très relative : ce qui apparaît comme un sacrifice à certains est ressenti comme un accomplissement par d'autres.” (7)

    La personne altruiste, qui se “sacrifie” pour quelqu’un ou quelque chose, ne décrira pas son action comme étant un sacrifice. “L'abnégation dite « sacrificielle » (…) n'est sacrifice que pour l'égoïste. Pour l'altruiste, elle devient une source d'épanouissement. La qualité de notre vécu ne s'en trouve pas diminuée, mais augmentée. (…) On ne peut donc plus parler de sacrifice puisque, subjectivement, l'acte accompli, loin d'avoir été ressenti comme une souffrance ou une perte, nous a, au contraire, apporté la satisfaction d'avoir agi de manière juste, désirable et nécessaire.” (8)

    Mais on peut, en évaluant les actions de cette personne, d’un point de vue extérieur, qualifier celles-ci de “sacrifice”, même si l’acteur récuserait ce terme. La personne qui se jette à l’eau pour sauver de la noyade un enfant, et qui perd la vie, si elle pouvait, par un miracle de la Providence, juger son action, ne le verrait probablement pas comme un sacrifice. Mais nous, nous le pouvons.

    Mais ce sacrifice qui existe encore sans dire son nom, comment le décrire?

    Les sacrifices “unilatéraux”, absolus, bien sûr, existent toujours. Mais, le plus souvent, le "sacrifice" n'aura pas lieu à n'importe quel prix pour la personne. A notre époque, on raisonne plus, on calcule plus, on fait à soi une plus grande part. Ce qui n'est pas nécessairement une mauvaise chose.

    Par ailleurs, la notion de sacrifice apparaît de plus en plus édulcorée. Le sacrifice implique, en effet, l’idée d’un renoncement à quelque chose, d’un renoncement réel. Il faut que quelque chose soit mis en jeu. En vue de quelque d’un bien supérieur: le bien d’un autre. Je ne suis pas sûr que ce renoncement réel soit toujours très présent.

    Nous avons assisté, il y a quelques jours, à la Guignolée annuelle des médias, une initiative bien entendu extrêmement louable. Une question se pose cependant : les gens sont nombreux à donner en cette période de l’année; mais combien, parmi ces dons, impliquent-ils véritablement le sacrifice de quelque chose de la part de ceux qui les font? Sans doute fort peu. Les dons paraissent aujourd’hui de plus en plus encadrés. C’est devenu un “secteur” de notre vie, un parmi plusieurs d’autres. Lors d’opérations de collecte de ce genre, on donne le plus souvent ce qui pour nous est superflu.
     
    Bien des enquêtes ont démontré que les gens moins fortunés sont souvent, proportionnellement, les plus généreux lorsqu’il s’agit de faire des dons lors de campagnes ou de téléthons. Dans leur cas, on peut parler d’un véritable sacrifice, puisqu’ils se privent d’une partie du peu qu’ils ont. Par contre, le milliardaire qui donne à un serveur qui l’a bien traité un très généreux pourboire de 1000 dollars fait peut-être un geste qui s’apparente à un don (il n’est pas obligé de donner autant), mais il ne fait pas de réel sacrifice.

    Le sacrifice existe donc encore, même s’il se dissimule derrière d’autres vocables et a quelque peu changé de forme.

    Mais il devient plus difficile à comprendre…

    Dans un article du Figaro paru il y a quelques années, le jeune écrivain Florian Zeller affirmait: «Ma génération a perdu la notion de sacrifice» (9). Que voulait-il dire par là? Je pense qu’il soutient que le sacrifice, aujourd’hui, tend à disparaître de l’horizon de la pensée et des "valeurs". L’idée que tout ne soit pas possible et qu'il faille parfois sacrifier, en conscience, tel ou tel aspect important de notre vie, en vue d'un plus grand bien, pour un autre ou pour soi-même, est une réalité qui nous est de plus en plus inacceptable, sinon étrangère.

    C’est peut-être pour cette raison qu’on a de plus en plus de mal à comprendre la vie de ceux qui nous ont précédés. Qu’on pense à une société comme le Québec du début du 20e siècle, où une part importante de la population avait fait le choix de la vie religieuse (et des sacrifices qu’elle implique). Ou aux couples d’autrefois qui restaient, pour une large part, mariés jusqu’à la mort sans qu'il y ait entre eux un grand bonheur conjugual. Ou aux soldats qui se sont fait tuer lors des deux guerres mondiales. Ou à ceux qui, en Europe, se sont engagés dans la Résistance afin de libérer leur pays. Ou même, dans un tout autre registre, à ceux qui, à l'extrême-gauche, ont choisi l’engagement révolutionnaire au début du 20e siècle.

    À la jeune génération, qui vit à l’ère des médias numériques dans une société de liberté et d’abondance, les choix de vie de tous ces gens ne peuvent que paraître insensés. Comment peut-on consacrer son existence entière à Dieu? La vie religieuse d’autrefois, avec ses exigences d’obéissance, de chasteté, de pureté, etc., apparaîtra à beaucoup comme une folie.

    Comment peut-on se marier pour la vie et accepter tous les renoncements (du point de vue des rencontres possibles) que cela implique? Dans l’imaginaire de notre époque, c’est le “polyamour” qui prend la place de la vie conjugale traditionnelle.

    “On n’a qu’une vie à vivre, et on n’ira certainement pas se faire tuer dans une guerre à l’autre bout du monde, pour quelque cause que ce soit.” -- Cette incompréhension des générations actuelles face au passé, on a pu l’observer lors des commémorations de la Première Guerre mondiale. Dans la presse qui évoquait cet anniversaire, on constatait fréquemment une sorte d’incrédulité face aux convictions de ces soldats qui partaient, fleur à la boutonnière, pour aller se faire massacrer quelques jours, quelques semaines plus tard, en défendant leur patrie.

    Un destin comme celui de Péguy, mort au champ d’honneur en 1914, est-il encore seulement intelligible? :

    Heureux ceux qui sont morts
    Pour la terre charnelle.
    Mais pourvu que ce fut
    Dans une juste guerre.

    Heureux ceux qui sont morts
    Pour quatre coins de terre.
    Heureux ceux qui sont morts
    D'une mort solennelle.

    Heureux ceux qui sont morts
    Dans les grandes batailles.
    Couchés dessus le sol,
    A la face de Dieu. (…)

    Heureux ceux qui sont morts
    Dans une juste guerre
    Heureux les épis mûrs
    Et les blés moissonnés
    (10).

    Que peuvent encore dire à nos contemporains ces vers qui parlent d’un sacrifice que peu de gens ont connu (personnellement ou dans leur entourage, parmi leurs proches)? Qui pourrait encore, à l’ère des robots tueurs et des drones, comparer les soldats morts dans une guerre abominable aux fruits d’une récolte féconde -- aux “épis mûrs” et aux “blés moissonnés”?

    Comment peut-on, enfin, négliger sa vie personnelle pour un engagement politique ou idéologique? Tout cela implique des devoirs et des sacrifices qui, aujourd’hui, nous paraissent de moins en moins faciles à accepter. Nous vivons à l’époque où les hommes politiques invoquent plutôt le désir de retrouver leur famille dès que la charge devient trop lourde...

    Ma mère m’a souvent parlé du fameux docteur Rochon (rien à voir avec le ministre péquiste des années 1990), médecin itinérant exerçant près de Montréal au milieu du 20e siècle, qui s’est dévoué pendant des années auprès de ses malades au point d'y laisser sa santé et sa vie de couple. Un tel cheminement serait difficilement concevable aujourd’hui. En 2017, les médecins sont plus nombreux que jamais au Québec dans le système de santé, mais il est toujours difficile, pour des milliers de personnes, de trouver un médecin de famille. Un vieux praticien m’a dit un jour qu’une des causes de cet état de fait tient dans la composition des nouvelles cohortes de finissants : un plus grand nombre de femmes, et aussi certains hommes, qui ont d’autres valeurs et, objectivement, travaillent moins, en raison des congés qu’ils peuvent prendre (maternité, pour les femmes) mais aussi parce qu’ils mettent souvent de l’avant la recherche d’une qualité de vie pour privilégier un horaire réduit. L’épanouissement personnel, pour des raisons qui peuvent se défendre, passera toujours avant la vocation professionnelle.

    Et c’est sans compter ces médecins spécialistes, très grassement payés, qui, dans un contexte de crise budgétaire, sont incapable de "sacrifier" une simple prime de ponctualité… Car aujourd’hui, on veut toujours être gagnant, du côté des gagnants, et le sacrifice est bel et bien synonyme de perte.

    Comment imaginer le dévouement de ces enseignants et enseignantes d’autrefois? La persévérance et la ténacité de nos paysans de jadis? Des colons qui ont défriché ce pays? De ces mères de famille qui élevaient dix, quinze enfants tout en s’occupant d’une maisonnée, tout en mettant parfois de côté leurs aspirations professionnelles? Comment donner un sens à leurs actes et à leur vie sans faire référence à la notion de sacrifice?

    On ne peut évidemment pas revenir en arrière. Et ce n'est pas souhaitable, pour les raisons que nous avons énoncées plus haut. Mais la dévaluation du terme «sacrifice» et l’incompréhension qui touche une partie de la réalité qu’il recouvrait autrefois pose néanmoins certains problèmes. Une culture qui fait ainsi disparaître la notion de sacrifice de l'horizon de la pensée commune, de l'horizon de ses "valeurs", ne perd-elle pas quelque chose d'important? Lorsque la notion de sacrifice ne peut plus être comprise, lorsqu'elle n'est plus vue comme légitime en elle-même, ne perd-on pas une certaine compréhension du passé? N’effaçons-nous pas du même coup une certaine conception de la grandeur? Je le crois.

    Par ailleurs, cette répulsion que bien des gens éprouvent, aujourd'hui, à la seule vue du mot "sacrifice", n'explique-t-elle pas, en partie, les difficultés que, par exemple, nous éprouvons lorsqu'il s'agit de nous engager concrètement en faveur de la protection de l'environnement? Une des raisons pour lesquelles des thèmes comme une vie "simple" ou la "décroissance", tardent à s'imposer ne viendrait-elle pas de leur proximité avec la notion de sacrifice, au sens de renoncement et de perte?

    En évacuant une notion comme le sacrifice (et ce n’est pas la seule de cet ordre), on risque aussi de perdre contact avec quelque chose de plus essentiel encore. Dans un autre article de cette livraison, Jacques Dufresne, pose, à propos des voeux, une question cruciale : “le besoin d’absolu dont témoignaient les vœux, parmi d’autres mobiles plus terre à terre, a-t-il disparu ?” Cette question, on peut également se la poser à propos du sacrifice.

    Notes

    (1) http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/09/15/qu-est-ce-qui-pousse-a-se-sacrifier-pour-autrui_4998374_4497916.html
    (2) http://www.slate.fr/story/106773/parents-sacrifice
    (3) http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/09/15/qu-est-ce-qui-pousse-a-se-sacrifier-pour-autrui_4998374_4497916.html
    (4) https://www.firstthings.com/article/1999/03/004-the-ethics-of-self-sacrifice
    (5) http://www.fabula.org/actualites/representations-du-sacrifice-et-du-don-dans-la-litterature-et-l-art-francophones_65441.php
    (6) http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/09/15/qu-est-ce-qui-pousse-a-se-sacrifier-pour-autrui_4998374_4497916.html
    (7) http://www.matthieuricard.org/blog/posts/l-altruisme-n-exige-pas-de-sacrifice
    (8) Ibid.
    (9) http://www.lefigaro.fr/theatre/2012/09/06/03003-20120906ARTFIG00360-florian-zeller-ma-generation-a-perdu-la-notion-de-sacrifice.php
    (10) http://sdonac32.pagesperso-orange.fr/epis.htm

    Date de création : 2017-12-19 | Date de modification : 2017-12-22
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    L'auteur

    Stéphane Stapinsky

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