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    Impression du texte

    Tout ce que tu voudras!...

    Léon Bloy
    Le texte présenté sur cette page a d'abord paru dans le journal Gil Blas de Juillet 1893 à Avril 1894, puis fut repris avec d'autres dans le recueil Histoires désobligeantes (Dentu, 1894 et Crès, 1914).
    Maxence, fatigué d'une longue soirée de plaisir, arrivait à l'angle de la rue et de la ruelle Dupleix, de l'autre côté de l'École militaire. L'endroit, simplement ignoble en plein jour, était, à une heure du matin, cette nuit-là, quelque peu sinistre. La ruelle noire, surtout, ne rassurait pas. Ce tronçon de voie fangeuse où l'on travaille à vil prix l'artilleur et le cavalier dans des garnos effrayants, inquiétait le noctambule.
    Il délibéra pourtant. Une rumeur arrivait du boulevard de Grenelle redouté des sages, et l'horreur de tomber dans un conflit de pochards l'inclinait à choisir le boyau malpropre à l'extrémité duquel il se croyait sûr de trouver un plus paisible vallon pour le cours de ses rêveries amoureuses.

    Il sortait des bras de sa maîtresse et sentait le besoin de cuver sa paillardise dans la somnolence d'un retour sans perturbation.
    - Eh bien ! te décides-tu, oui ou non ? dit une voix abjecte qui cherchait à se faire aimable.

    Maxence, alors, vit se détacher du mur le plus proche une grosse femme qui vint lui offrir la denrée précieuse de son amour.
    - Je ne te prendrai pas cher, va, et je ferai tout ce que tu voudras, mignon.

    Elle défila le programme. Le rôdeur immobile écoutait cela comme il eût écouté battre son coeur. C'était stupide, mais il n'aurait pu dire pourquoi cette voix le remuait. Il n'aurait pu le dire, le pauvre homme, quand même il se fût agi de sauver sa peau. Cependant son trouble était bien certain. Et ce trouble devint une angoisse insupportable, quand il sentit son âme s'en aller à la dérive sur ce boniment d'ignominie qui le portait comme un reflux vers les amonts les plus lointains de son passé.

    Souvenirs de suavité merveilleuse que cette façon de reparaître profanait indiciblement ! Les impressions de son enfance avaient été quelque chose de divin et sa vie actuelle n'était, hélas ! rien de glorieux.

    Lorsqu'il cherchait à se récupérer, en les évoquant après quelque noce, elles accouraient bonnement et fidèlement à lui, ces impressions, comme des brebis frileuses et abandonnées qui ne demanderaient pas mieux que de toujours suivre leur pasteur...

    Mais cette fois, il ne les avait pas appelées. Elles venaient d'elles-mêmes, ou plutôt, c'était une autre voix qui les appelait, une voix aussi écoutée, sans doute, que la sienne, et c'était abominable de n'y rien comprendre.


    ***
    - Tout ce que tu voudras ! je te ferai tout ce que tu voudras, mon trésor...

    Non, vraiment, ce n'était pas tolérable. Sa mère était morte, brûlée vive dans un incendie. Il se souvenait d'une main carbonisée, la seule partie qu'on eût osé lui montrer du cadavre.

    Sa soeur unique, son aînée de quinze ans, qui l'avait élevée avec tant de sollicitude et de laquelle il tenait ce qu'il y avait en lui de meilleur, avait fini d'une manière non moins tragique. L'océan l'avait avalée avec cinquante passagers ou passagères, dans un naufrage trop fameux, sur l'une des côtes les plus inhospitalières du golfe de Gascogne. Il n'avait pas été possible de retrouver son corps.

    Et ces deux créatures douloureuses le possédaient chaque fois qu'il s'accoudait, en regardant couler sa propre vie, sur le parapet de sa mémoire.

    Eh bien ! c'était horrible, c'était monstrueux, mais la gueuse qui le tenait là, sur ce trottoir, sur ce quai d'enfer, comme dit Maeterlinck, avait exactement la voix de sa soeur, de cette créature d'élection qui lui avait paru appartenir aux hiérarchies angéliques et dont les pieds, croyait-il, eussent purifié la boue de Sodome.

    Oh ! sans doute, c'était sa voix inexprimablement dégradée, tombée du ciel, roulée dans les sales gouffres où meurt le tonnerre. Mais c'était sa voix tout de même, à ce point qu'il fut tenté de s'enfuir en criant et en sanglotant.

    C'était donc vrai que les morts peuvent se glisser de la sorte parmi ceux qui vivent ou qui font semblant d'être des vivants !

    Au moment même où la vieille prostituée lui promettait sa viande exécrable, et dans quel style, justes cieux ! il entendait sa soeur, mangée par les poissons depuis un quart de siècle, lui recommander l'amour de Dieu et l'amour des pauvres.
    - Si tu savais comme j'ai de belles cuisses ! disait la vampire.
    - Si tu savais comme Jésus est beau ! disait la sainte.
    - Viens donc chez moi, gros polisson, j'ai un bon feu et un bon lit. Tu verras que tu ne t'en repentiras pas, reprenait l'une.
    - Ne fais pas de peine à ton ange gardien, murmurait l'autre.

    Involontairement, il prononça tout haut cette recommandation pieuse qui avait rempli son enfance.

    La quémandeuse, à ces mots, reçut une secousse et se mit à trembler. Levant sur lui ses vieux yeux liquides, sanguinolents, - miroirs éteints qui semblaient avoir reflété toutes les images de la débauche et toutes les images de la torture, - elle le regarda avidement, de ce regard effroyable des noyés qui contemplent, une dernière fois, le ciel glauque, à travers la vitre d'eau qui les asphyxie...

    Il y eut une minute de silence.
    - Monsieur, dit-elle enfin, je vous demande pardon. J'ai eu tort de vous parler. Je ne suis qu'un ancien chameau, une paillasse à voyous, et vous auriez dû me jeter à coups de pied dans le ruisseau. Rentrez chez vous et que le Seigneur vous protège.

    Maxence confondu la vit aussitôt s'enfoncer dans les ténèbres.


    ***
    Elle avait raison, après tout, il fallait rentrer. L'attardé se dirigea donc vers le boulevard de Grenelle, mais avec quelle lenteur ! Cette rencontre l'avait assommé littéralement.

    Il n'avait pas fait dix pas que la vieille mangeuse de cervelles reparut, courant après lui.
    - Monsieur, je vous en supplie, n'allez pas par là.
    - Et pourquoi n'irais-je pas par là ? demanda-t-il. C'est mon chemin, puisque j'habite Vaugirard.
    - Tant pis, il faut revenir sur vos pas, faire un détour, quand vous devriez marcher une heure de plus. Vous risquez de vous faire assommer en traversant le boulevard. Si vous voulez le savoir, la moitié des souteneurs de Paris se sont réunis là pour leurs affaires. Il y en a depuis les Abattoirs jusqu'à la Manufacture des tabacs. La police leur a cédé la place. Vous n'auriez personne pour vous protéger, et on vous ferait certainement un mauvais parti.

    Maxence fut tenté de répondre qu'il n'avait pas besoin d'être protégé, mais il sentit, par bonheur, la sottise d'une telle bravade.
    - Soit, dit-il, je vais remonter du côté des Invalides. C'est un peu fort tout de même. Je suis éreinté et ce supplément de vadrouille m'exaspère. On devrait bien lancer de la cavalerie sur ces marlous...
    - Il y aurait peut-être un moyen, dit la vieille, après un instant d'hésitation.
    - Ah ! voyons ce moyen.

    Très humblement, alors, elle exposa qu'étant fort connue dans ce joli monde, il lui serait facile de faire passer quelqu'un...
    - Seulement, ajouta-t-elle avec une douceur surprenante, il faudrait qu'on pût croire que vous êtes une... connaissance, et pour cela il serait indispensable de me laisser prendre votre bras.

    Maxence, à son tour, hésita, craignant quelque piège. Mais une force inconnue agissant en lui, son hésitation fut courte, et il put traverser sans injures la foule immonde, ayant, à son bras et près de son coeur, cette créature que félicitèrent au passage plusieurs bandits, et qui était vraiment à décourager le Péché même.

    Pas un mot, d'ailleurs, ne fut échangé entre eux. Il remarqua seulement qu'elle pressait son bras, se serrait contre lui beaucoup plus que ne l'exigeait strictement la situation et même qu'il y avait quelque chose de convulsif dans cette étreinte.

    Le trouble extraordinaire qu'il avait senti s'était dissipé maintenant qu'elle ne parlait plus. Il en vint naturellement à supposer une sorte d'hallucination, car tout le monde sait combien est commode ce précieux mot par lequel sont élucidés tous les sentiments ou pressentiments obscurs.


    ***
    Quand vint le moment de se séparer, Maxence formula je ne sais quel banal remerciement et prit son porte-monnaie dans le dessein de récompenser l'étrange compagne silencieuse qui venait peut-être de le sauver.

    Mais celle-ci, l'arrêtant d'un geste :
    - Non, monsieur, ce n'est pas cela.

    Il vit alors seulement qu'elle pleurait, car il n'avait pas osé la regarder depuis une demi-heure qu'ils marchaient ensemble.
    - Qu'avez-vous ? dit-il, très ému, et que puis-je faire pour vous ?
    - Si vous vouliez me permettre de vous embrasser, répondit-elle, ce serait la plus grande joie de ma vie, de ma dégoûtant vie, et il me semble qu'après cela, j'aurais la force de mourir.

    Voyant bien qu'il y consentait, elle sauta sur lui, grondante d'amour, et l'embrassa comme on dévore.

    Une plainte de cet homme qu'elle étouffait la désenlaça.
    - Adieu, Maxence, mon petit Maxence, mon pauvre frère, adieu pour toujours et pardonne-moi, cria-t-elle. Maintenant je peux crever.

    Avant que son frère eût le temps de faire le moindre mouvement, elle avait la tête broyée sous la roue d'un camion nocturne qui passait comme la tempête.

    Maxence n'a plus de maîtresse. Il achève en ce moment son noviciat de frère convers au monastère de la Grande-Chartreuse.

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Léon Bloy
    Léon BLOY, écrivain français né à Périgueux le 11 juillet 1846, décédé à Bourg-la-Reine le 3 novembre 1917.
    Extrait
    "Maxence, fatigué d'une longue soirée de plaisir, arrivait à l'angle de la rue et de la ruelle Dupleix, de l'autre côté de l'École militaire. L'endroit, simplement ignoble en plein jour, était, à une heure du matin, cette nuit-là, quelque peu sinistre. La ruelle noire, surtout, ne rassurait pas. Ce tronçon de voie fangeuse où l'on travaille à vil prix l'artilleur et le cavalier dans des garnos effrayants, inquiétait le noctambule..."
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