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    Impression du texte

    Dossier: Vigny Alfred de

    Les Français au Canada

    Alfred de Vigny
    Selon le poète et homme politique québécois Gérald Godin, qui publia ce texte en 1976 dans la revue Possible, Vigny s’intéressa à la Nouvelle-France « parce qu'il déplorait la décadence de la France, et qu'il publia même un essai sur la supériorité maritime des Anglais sur les Français, dont il voyait dans la perte du Canada, un des effets. »

    Vigny avait par ailleurs épousé vers 1820 une jeune Anglaise du nom de Lydia Bunbury. À l’époque des rébellions, soit en 1838-1839, il se trouve à Londres à la suite de la mort de son beau-père. Comme le précise encore Godin, « le hasard des circonstances fait qu'il est toujours à Londres en mars 1839, au moment où le célèbre Lord Durham présente son rapport à la Chambre des Lords. Pour Vigny, témoin de la séance, le sens des propos de Durham est clair: il porte sur "la nécessité absolue d'étouffer une nation française de 450,000 âmes". Et il note aussi que le Rapport est accueilli favorablement par les Pairs de Lord Durham. Un peu plus tard, dans les salons de lady Blessington, il rencontrera Lord Durham, qui tentera de le con-vaincre de la justesse de son point de vue, mais en vain. De retour à Paris, il s'assurera de rencontrer Louis-Joseph Papineau, un des chefs de la Rébellion de 1837, qui y est de passage. »

    Le texte ne fut pas publié du vivant de l’auteur.
    Le long siège de Québec en 1719, où la défense des Français fut glorieuse et désespérée, est un événement presque entièrement oublié de nos jours, comme semble l'être aussi de nous la nation canadienne tout entière. La ville bombardée et incendiée se défendit par ses hommes, ses femmes et ses enfants, comme Carthage et Saragosse. M. de Montcalm, le général français, fit une sortie à la tête de 4,000 hommes et y fut tué en même temps qu'il portait la mort au général anglais Wolfe. La France ne fit aucun effort pour secourir une colonie qui se conservait française avec tant d'héroïsme, tandis que l'Angleterre, avec sa persévérance accoutumée, ne cessait d'y multiplier ses flottes et ses armées. L'année suivante, le 8 septembre,
    Montréal tomba, et tout le Canada fut contraint de suivre sa chute. Le traité de 1763, que la voix publique en France nomma "la paix honteuse", consacra les droits d'une possession que l'insouciance du gouvernement avait abandonnée à l'ennemi, et cela se nomma "cession", quand il n'était plus temps en effet de faire autre chose que de céder ce qui était pris. C'était l'époque où commençaient les dissensions entre l'Angleterre et ses colonies, qui forment aujourd'hui les Etats-Unis. Le Canada ne contenait alors qu'une population de 100,000 âmes à peine. Tous les habitants avaient été longtemps en guerre avec les anciennes colonies anglaises et n'éprouvèrent pour elles aucune sympathie; lorsqu'elles se révoltèrent, ils demeurèrent passivement soumis à l'autorité de la Grande-Bretagne, gouvernés sans institutions qui leur fussent propres comme une colonie française conquise. Mais, lorsque vint la Révolution française de 1789, le Gouvernement britannique sentit la nécessité de prévenir le mécontentement de la population canadienne par la concession volontaire de quelques institutions. M. Pitt fit passer au Parlement cet acte connu en Amérique sous la dénomination d'"acte constitutionnel", par lequel la colonie fut divisée en Haut et Bas-Canada. L'idée qui présida à cette conception fut d'organiser ces pays d'après le modèle de la constitution de la Grande-Bretagne: au Roi correspondait un gouverneur; au Cabinet, le Conseil exécutif; à la Chambre des Lords, le Conseil législatif; à la Chambre des Communes, une assemblée représentative. La colonie fut divisée afin de peupler le Haut-Canada d'émigrants venus de la Grande-Bretagne et de contre-balancer ainsi la colonie française du Bas-Canada. De grands vices étaient inhérents à cet "Acte constitutionnel", et le premier de tous était que le Canada ne possédait, pas plus que toute colonie américaine, une aristocratie héréditaire assez forte en nombre et en poids pour correspondre à la Pairie d'Angleterre. Le Conseil législatif était donc dérisoire s'il n'exerçait pas ses fonctions indépendamment de l'assemblée, et s'il s'en séparait, il devait être odieux à la colonie, n'étant plus que l'instrument de la Couronne, qui nommait tous ses membres. Plus les Canadiens s'accrurent, plus ils désirèrent améliorer la condition de leur pays, mais le Conseil législatif, s'opposant à toute réforme, se montra le conservateur immobile de tous les abus. Cet état de choses dura jusqu'en 1812, où la guerre entre la Grande-Bretagne et les États-Unis porta l'Angleterre à les employer contre leurs alliés naturels les Américains. Cependant les mécontentements et le malaise du Canada n'ont cessé d'augmenter jusqu'au moment où, en 1834, l'Assemblée représentative expose solennellement les griefs de la colonie par les célèbres 92 Résolutions. Le sentiment de fierté nationale de la race française n'avait cessé d'être blessé dans ses droits les plus vrais et dans ses plus justes prétentions par l'oppression du gouvernement, qui se faisait sentir partout, dans la législation, dans l'administration et jusque dans la manière dont la justice était rendue. La source des abus dont a souffert ce malheureux pays est lointaine et profonde. Dès l'époque de la cession, des seigneurs français, qui possédaient les biens selon les coutumes et les droits du temps de la minorité de Louis XIV, découragés, ne voulant pas vivre sous le joug de l'Angleterre, cédèrent à vil prix leurs terres et leurs droits à des Anglais nouvellement débarqués à la suite de l'armée britannique. Les nouveaux possesseurs accrurent démesurément le prix de concession de terrains qu'ils avaient droit d'accorder dans leurs seigneuries, s'emparant des justices de paix, des charges publiques les plus importantes, et s'y rendirent odieux par leur partialité pour la race anglaise. Le gouvernement britannique s'était lui même déclaré seigneur de tout le Haut-Canada et, faisant de sa main tous les dons de terrain aux colons nouveaux qui affluèrent de tous les points d'Angleterre, n'eut en eux que des vassaux fidèles et soumis à ses volontés dans toutes les délibérations de l'assemblée représentative. Dès lors, la minorité anglaise ne cessa d'opprimer la majorité française et en vint à entraver l'éducation des enfants. Ce fut un des coups les plus sensibles, parce qu'il préparait à l'avilissement par l'ignorance. On voit que la domination de la race anglaise n'était pas le fruit de sa supériorité de lumières et d'activité, mais le résultat de ses transactions avec une partie de la haute classe française du Canada qui lui avait vendu ses droits héréditaires. Les nouveaux possesseurs se donnèrent bientôt les emplois les plus richement rétribués. Les derniers rapports faits par l'administration provinciale avant la déclaration de ces 92 Résolutions du Bas-Canada portaient les noms de 157 officiers salariés d'origine anglaise et 47 d'origine française, tandis que la population française est de 525,000 âmes et l'anglaise de 75,000 seulement.

    L'opération était facile; on pouvait être assuré que la France ne s'en agiterait pas, qu'elle n'étendrait pas même sa main paresseuse pour demander quelque carte du globe, afin de s'enquérir dans quel coin de l'Amérique du Nord est blottie cette tribu désolée. Comme un vaisseau qui laisse derrière lui toute une famille dans une île déserte, la France a jeté au Canada une population malheureuse, qui s'appela quelque temps la nation canadienne et qui parle la langue que j'écris. Sur les bords du fleuve Saint-Laurent, s'allongent et se prolongent ses habitants et ses villages comme une suite interminable de la même rue. Québec et Montréal sont ses villes; la religion romaine est son culte; les lois féodales composent son code; son clergé reçoit la dime; ses propriétaires sont des seigneurs; ses paysans sont des vassaux. Selon son ancien et prudent usage, l'Angleterre a tout conservé à la population française, lorsque le Canada lui fut cédé en 1763. Elle était alors de 60,000 âmes; les naissances seules, sans aucune arrivée de leurs compatriotes, l'ont portée à plus de 400,000. De même que l'Angleterre laisse les lois de Mahomet et de Brahma aux Indes orientales et permet de brûler les veuves et de se faire écraser sous le char de Wishnou, elle a laissé les églises romaines aux colonies de fondation catholique conquises ou acquises, et les codes des fondateurs règlent la loi civile. Aussi faut-il des sciences toutes spéciales aux avocats de Grande-Bretagne. Pour les colonies d'origine espagnole, ils consultèrent à Madrid; à Amsterdam pour les Hollandaises; pour le Canada, ç'eût été à Paris au temps de Louis XIV, mais où trouver ces lois que la France avait laissées mourir et dont on n'a brûlé le cadavre qu'en 1789? Le Conseil privé d'Angleterre voit chaque jour avec surprise des. contestations entre les vassaux et les seigneurs, des plaids de redevances féodales, de foi et hommage lige... comparaître à son tribunal suprême, et ne cesse de s'étonner des spectacles que lui donne ce coin de monde qui se révolte plutôt que d'être dépouillé de ses coutumes et qui garde leur poussière aussi saintement que si c'était la cendre des aïeux.

    Cependant ce n'est pas qu'elles lui soient précieuses par elles-mêmes, et les Canadiens commencent, diton, à soupçonner qu'il peut bien y avoir de notre côté, en Europe, quelques institutions meilleures. Mais, s'ils aiment leurs vieilles lois, c'est qu'elles sont contraires aux coutumes anglaises; s'ils les défendent, c'est surtout pour désobéir et demeurer français; nous devons bien peut-être quelque indulgence à ce crime. Mais ce sentiment qui fait leur résistance a glacé leur activité, et c'est par lui qu'ils sont demeurés immobiles au milieu d'un monde progressif qui les entoure et les maudit. Ce sentiment, ils l'ont élevé autour d'eux comme un fort, mais il les emprisonne. Des familles nouvelles arrivent tous les jours d'Angleterre et sont pour eux des pépinières de nouveaux ennemis qui ne tarderont pas à être les plus nombreux, même dans le Bas-Canada. C'est une querelle de race. Abandonnés par nous, ces paisibles laboureurs n'ont plus ni passé, ni présent, ni histoire, ni journaux. Isolés par quatre-vingts ans de séparation de la mère-patrie et ne comprenant rien à notre monde nouveau qui a remplacé en France celui qu'ils connaissaient et dont leur petit monde est resté la copie et le satellite (?) isolé, ils n'ont plus de littérature ni de théâtre, et l'ignorance complète leurs misères.

    C'était donc de cette nationalité mourante qu'il s'agissait ce soir au Parlement. On parlait froidement de lui donner le coup de grâce devant moi, Français inconnu, debout au pied du trône vide de la Reine. C'est une de ces simples et rapides conversations dont aucun journal ne rend compte que par trois mots et qui durent quelquefois cinq heures...

    O Athéniens de Paris, mes compatriotes, Athéniens sans atticisme, souvent je vous ai raconté cette histoire afin de vous apprendre ce que c'est que le Canada et la vie de ses habitants et leur infortune future. Que ne me demandez-vous ce que vous avez fait et ce que fait Philippe?
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Alfred de Vigny
    Écrivain français du 19e siècle. Voir le dossier qui lui est consacré dans l'Encyclopédie.
    Mots-clés
    Canada français, francophonie nord-américaine, Conquête, survivance française, langue française
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