L'inondation de la Nouvelle-Orléans

Jacques Dufresne
Le 26 août 2005, la ville de la Nouvelle Orléans fut détruite à 80% par une inondation consécutive à l'un des plus violents ouragans de l'histoire de cette région, le Golfe du Mexique. La catastrophe donna lieu à de nombreux actes criminels. Pendant quelques jours la ville, ce qu'il en restait, fut en proie au pire désordre.
« Les philosophes ont tenté d’imaginer à quoi l’état de nature pouvait ressembler. Nous le voyons en ce moment à l’intérieur des États-Unis et la chose est réellement brutale. » Alan Wolfe, politologue.

Telle était la citation du jour dans le Globe and Mail du 2 septembre 2005. Le monde venait d’apprendre que dans cette ville inondée, de nombreux survivants se comportent comme les occupants du Radeau de la Méduse.

Hobbes aurait donc raison contre Aristote : l’homme est un loup pour l’homme et non un animal sociable. Et si l’on cesse de le tenir en respect par la force, c’est le loup en lui qui s’impose plutôt que l’animal créateur de solidarité.

Est-ce vraiment l’homme à l’état de nature qui se manifeste la Nouvelle Orléans ou un homme dénaturé par une certaine civilisation? Il y a dans l’histoire de nombreux exemples d’une admirable solidarité dans le malheur extrême. Les habitants de Numance, en Espagne, réduits à la famine dans leur ville assiégée par les Romains, ont choisi de mourir jusqu’au dernier au combat plutôt que de livrer leur ville ou de s’entredéchirer pour le dernier morceau de pain.

Mais la barbarie intérieure - le bourbier des instincts dont parlait Platon - existait sans doute encore dans l’âme de ces héros et elle aurait pu surgir n’eût été de la pression sociale associée au patriotisme. Nul n’est exempt de ce mal radical, la culture la plus raffinée ne parvient pas à l’éradiquer.

Alors? Devons-nous accepter l’avance de devenir loup à notre tour quand l’occasion se présentera? Le barbare en nous peut être tenu en respect par un acte de la pensée en tant qu’ouverture sur le transcendant. Mais cet acte n’a le plus souvent que la durée de l’éclair. Comment prolonger cette durée? La réponse à cette question serait notre principale occupation, si la paix sociale favorisée par la richesse ne nous donnait pas l’illusion d’échapper à la barbarie intérieure. Voici à ce propos un texte à méditer :

«Dans son essai de 1939 sur l'Iliade où elle mettait en accusation la barbarie des Grecs et des Troyens, Simone Weil faisait remarquer que, à l'encontre de la violence qui se manifeste de façon continue et irrépressible, « un temps d'arrêt » peut nous permettre de reconnaître « nos égards envers nos semblables ». L'acte de penser définit ainsi non pas le critère logique, mais le critère éthique de l'humanité dès lors que chacun parvient à susciter en soi, en suspendant la poussée de la haine et le fracas des armes, comme Diomède et Glaucos, «entre l'élan et l'acte, ce bref intervalle se loge la pensée ». Et si la chape de plomb de la barbarie retombe trop vite, c'est parce qu'il est ardu de soutenir longtemps cet éclair de pensée à partir duquel l'âme se rassemble et rassemble les autres autour de soi : « L'homme n'échappe aux lois de ce monde que la durée d'un éclair. Instants d'arrêt, de contemplation, d'intuition pure, de vide mental, d'acceptation du vide moral. C'est par ces instants qu'il est capable de surnaturel»', c'est-à-dire, comme nous allons le voir, de Bien. Ainsi l'Iliade, en dépit de sa violence, nous présente-t-elle des moments lumineux, «moments brefs et divins les hommes ont une âme»
Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Presses universitaires de France, Paris 1999, p 150-151.

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