Merci d'encourager L'Agora
Faites un don via Paypal
Le site est en cours de modernisation. Nous vous invitons à utiliser la recherche pour repérer les contenus qui vous intéressent. Merci de votre patience et bonne lecture.

L'écho de nos actes et de notre être

Christian Lamontagne

La théorie de la responsabilité est au domaine de l’esprit ce que la théorie du chaos est à celui de la matière: là un papillon bat de l’aile sur une île du Pacifique et demain un ouragan ravage les Antilles (ou ce battement stabilise une zone de haute pression sur un continent!), ici, quelqu’un ramasse un vieux sac et le sort du monde en est changé.

Les strates successives de notre vie sont si étroitement superposées que dans l’ultérieur nous trouvons toujours l’antérieur, non pas aboli et réglé, mais présent et vivant. Je comprends ce phénomène, mais je le trouve parfois difficilement supportable.

Bernhard Schlink, Le liseur

«Chacune de nos actions, même les plus petites, influence l’univers entier et ceci pour l’éternité», dit Michel Bovay, un enseignant zen. Le méditant et le romancier voient la même chose: l’écho de nos gestes ne disparaît jamais tout à fait. Il peut être entendu à tout jamais dans l’espace/temps et se mêle à tout moment à notre existence présente. Il existe différents types d’échos. Certains, lorsqu’ils prennent
la forme d’une oeuvre marquante, gardent une présence vivante apparente qui semble ne jamais devoir disparaître. Ils sont comme une source perpétuellement jaillissante qui désaltère ceux
et celles qui y boivent, génération après génération.
Évidemment, la plupart des échos ne font pas l’histoire et deviennent vite inaudibles. Comme la plupart de nos actes n’ont pas de signification particulière et ne marquent rien, ni pour nous ni pour les autres, leur écho se fond simplement dans le bruit ambiant. Le repas que j’ai préparé aujourd’hui, les paroles que j’ai échangées avec mes proches, mes collègues ou mes voisins, et la manière dont j’ai accompli mes tâches quotidiennes seront oubliés bien rapidement. Dans ces circonstances, l’écho n’est pas tant celui de ce que nous faisons que celui de ce que nous sommes. C’est de nous-mêmes que nous laissons la trace et, tant que nous serons vivants, l’écho de ce que nous aurons laissé autour de nous par notre présence nous accompagnera partout, nous précédant ou nous rattrapant de la manière la plus inattendue — «dans l’ultérieur nous trouvons toujours l’antérieur, non pas aboli et réglé, mais présent et vivant».
Par contre, les actes significatifs, ceux qui laissent des traces dans la mémoire des vivants, gardent une présence singulière. Exploit ou forfait, acte d’héroïsme ou crime, exemple d’altruisme ou d’égoïsme, la présence vivante de ce type d’actes est apparente dès que nous sortons du cercle habituel de nos relations. Et on ne sait jamais à quel moment leur écho sera entendu, pour notre bonne fortune ou notre plus grand malheur.
Nos actes sont sous notre responsabilité directe, mais leur écho manifeste les conséquences «secondaires» de ce que nous avons réalisé. Cet écho montre que «tout se tient», que rien ne peut être séparé. La notion de responsabilité se rapproche ici de celle de karma. La notion de karma n’est pas un simple emprunt à la culture indienne: la sagesse populaire occidentale la connaît et l’exprime spontanément sous forme de dictons: «Qui sème le vent récolte la tempête », «Nos actes nous rattrapent toujours », etc. Il s’agit là de la simple observation que, si le passé est derrière nous, ses conséquences, qui nous échappent, continuent d’exister à tout jamais, même si c’est sous une forme de plus en plus ténue et embrouillée.
Dans ce sens, notre responsabilité se prolonge dans l’espace/ temps, même si cette façon de voir les choses ne saurait entraîner de conséquences juridiques. Tout geste, toute parole entraîne des chaînes de causalité et de potentialité que nous avons le pouvoir de déclencher mais non d’arrêter.
J’aime imaginer la scène suivante: des passants déambulent sur le trottoir et foulent aux pieds un vieux sac de plastique. Une personne ramasse le sac et le met dans un panier. Un enfant de dix ans voit toute la scène et est profondément touché par la nature civique du geste. L’humble acte de cette personne lui redonne foi dans la nature humaine dont il doutait souvent en face de toutes les absurdités, de la violence et des guerres dont il était en train de prendre conscience. Jeune adulte, cette foi l’amène à s’impliquer dans l’action communautaire. Plus tard on l’invite à représenter ses concitoyens comme député. Il inspire ses commettants parce qu’il fait toujours appel à ce qu’ils ont de meilleur en eux et qu’il a un comportement congruent avec ses valeurs. Il devient un grand réformateur social. Et vous pouvez continuer l’histoire…
Ainsi, un simple passant, dont personne ne connaît le nom, aura eu une formidable influence sur l’histoire d’une ville, d’un pays, du monde. La théorie de la responsabilité est au domaine de l’esprit ce que la théorie du chaos est à celui de la matière: là un papillon bat de l’aile sur une île du Pacifique et demain un ouragan ravage les Antilles (ou ce battement stabilise une zone de haute pression sur un continent!), ici, quelqu’un ramasse un vieux sac et le sort du monde en est changé. Et pourtant, il serait absurde d’essayer d’attribuer la responsabilité de ce tournant de l’histoire à ce citoyen anonyme même si, effectivement, son geste a pu être l’étincelle provocatrice. Personne ne pourra jamais démêler l’enchevêtrement des fils du destin: ils forment une toile tissée d’un seul morceau. La nature infinie de la responsabilité tient à ce qu’un geste n’est pas seulement la cause directe d’une conséquence, mais se prolonge dans un écho qui se répercute dans l’univers. Imaginez l’onde d’un caillou lancé dans un grand lac tranquille et puis deux, trois, des milliers d’ondes qui se croisent et s’entrecroisent. Voilà probablement la métaphore visuelle la plus exacte de notre responsabilité.
Sauf dans les cas de dépendance totale d’un «objet» envers un sujet, la responsabilité n’est d’ailleurs jamais complètement univoque, c’est-à-dire celle d’une seule personne.
Le danger, comme le souligne Etchegoyen, c’est qu’à revendiquer et assumer la responsabilité, on en vienne à «déresponsabiliser l’ensemble des hommes qui agissent hors de nous1». Or si je revendique une responsabilité qui se prolonge à l’infini, il devient essentiel d’introduire dans la réflexion une responsabilité identique pour quiconque a le statut de personne responsable.
Devient alors apparente l’interdépendance radicale des êtres dans le monde.
À la fin de mon enfance, vers l’âge de dix ou onze ans, je me souviens de m’être dit et d’avoir dit ouvertement que «je n’avais jamais demandé à venir au monde». Je me sentais alors très malheureux mais surtout totalement étranger au monde dans lequel j’étais arrivé. J’évoque ce souvenir parce qu’il témoigne du fait que nous héritons de la vie et de son contexte particulier et que nous la léguons de la même manière à nos descendants: sans que personne l’ait demandée.
En fait nous héritons, à notre naissance, de toute l’histoire du monde, de toute la conscience humaine jusqu’à ce jour. Nous héritons plus particulièrement de nos ancêtres immédiats et de ce que porte la lignée familiale: par le sang, par les rapports humains et par la culture. Pensez un instant à l’héritage qui sera celui des nouveau-nés serbes, bosniaques, croates et kosovars pour les prochaines générations, alors que leurs parents ont été témoins des pires horreurs. À celui des Israéliens et des Palestiniens, à celui des Hutus et des Tutsis. Après les années de formation et d’apprentissage, pensez à la quasi-impossibilité de s’extraire de sa culture d’origine. Tous les êtres portent l’héritage de leur peuple et de leur famille, qui pèse souvent très lourd dans l’histoire personnelle à venir. Ainsi, alors que nous croyons être maîtres de notre destin, notre existence individuelle «originale» est très peu développée. Pour la grande majorité des gens, portée par les modes, hypnotisée2 par le spectacle télévisuel, l’«originalité» est quasi inexistante. Pouvons-nous un seul instant nous considérer comme responsables d’avoir créé ce dont nous avons hérité et que nous n’avons jamais demandé? Le sens commun dit non et, à moins d’introduire des notions de réincarnation et de karma3, nous ne trouvons aucun lien de causalité entre nous et ce que nous avons reçu à la naissance, que ce soit individuellement (le bagage génétique, l’environnement familial) ou collectivement (l’état de l’environnement, la technique, etc.): nous semblons apparaître ex nihilo. Mais cette création que nous sommes, en plus d’avoir ses propres caractéristiques, hérite de ses créateurs, sans aucune possibilité de refus. Devenue autonome et consciente, elle acquiert à son tour la responsabilité de gérer ce qu’elle a reçu et de poursuivre la création de l’Être-du-monde.
Les peuples autochtones d’Amérique, dit-on, ne prenaient jamais de décision sans se demander quelles seraient ses conséquences pour les sept générations à venir. Une façon de dire qu’ils essayaient de mesurer toutes les conséquences de leurs actes dans un monde qui ne bougeait pas beaucoup. Ils avaient donc pleinement conscience que tout acte s’intègre à l’Être-du-monde et que son écho se prolongerait bien au-delà de leur existence.
Débattant de la responsabilité envers les générations futures, une autre réflexion en vient à limiter la perspective à une sorte de responsabilité contractuelle envers la seule génération qui suit, celle-ci étant effectivement la seule directement dépendante de celle qui la précède4. Le danger d’une telle vision, limitée à la fonction utilitariste d’une génération pour une autre, est sa pauvreté morale. Avons-nous une vue si courte que nous planterions un arbre seulement s’il peut être transformé en planches en moins de cinquante ans? Quel est le sens de la majesté d’un arbre de trois cent cinquante ans sous lequel on peut méditer sur la fugacité de l’existence et la beauté du monde?
Notre responsabilité dans l’Être-du-monde est directe mais mêlée à celle de tous les êtres ayant existé et de ceux qui viendront. Nous héritons, nous créons et nous léguons. L’écho de nos existences se réverbère à l’infini dans l’espace-temps, inséparable de toutes les autres existences. La nature de la responsabilité se révèle identique à celle de la conscience, comme si elle était de la conscience vue sous un autre angle. Elle ne se montre pas comme quelque chose qui nous appartient mais ce dans quoi nous baignons et dont nous ne pouvons jamais nous séparer. La responsabilité ne concerne que les humains mais elle n’est pas humaine. Le simple fait de re-connaître le rôle de notre agir conscient dans la fabrication de la toile de l’existence nous donne la véritable perspective de notre position dans l’Univers: nous en sommes les co-créateurs.
Notes
1. Alain Etchegoyen, Le temps des responsables, Paris, Julliard, 1993,
p. 75.
2. Je ne connais pas d’autre terme pour décrire la condition de ceux qui passent plusieurs dizaines d’heures par semaine assis devant un écran qui a comme effet immédiat de faire disparaître la pensée.
3. La théorie du karma, érigée en système social en Inde, me semble surtout permettre aux âmes bien nées (peu importe ce que cela veut dire pour vous) d’expliquer leur situation privilégiée par une vie antérieure particulièrement méritoire. Quant à ceux qui naissent handicapés, dans une famille pauvre, atteints de maladies héréditaires débilitantes, devraient-ils remonter à leur vie antérieure pour tenter d’expliquer l’origine de leur situation difficile et d’en comprendre le sens? Or je ne crois pas compter
davantage de grandes âmes et de personnes inspirantes chez ceux qui ont des conditions matérielles privilégiées que chez les autres. Ce qui démontrerait au moins une chose: que les vies méritantes ne se poursuivent pas d’une incarnation à l’autre et qu’il est possible de régresser…
4. Sylvie Bourdois, «La responsabilité morale envers les générations
futures», Dire, revue des cycles supérieurs de l’université de Montréal, vol. 4,
no 2, hiver 1995.

À lire également du même auteur

La technique et le sens
Où l'on reconnaît le fondateur du site Passeport Santé: Les études statistiques sur l’état de

Habiter le monde par la responsabilité
Dans ce que nous appelons notre être, il y a bien un grain de poussière venu des origines du monde

L'écho de nos actes et de notre être
La théorie de la responsabilité est au domaine de l’esprit ce que la théorie du chaos est à ce

Les deux dimensions de la responsabilité
Ces deux dimensions sont l'horizontalité et la verticalité. Si la responsabilité se réduisait à