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La technique et le sens

Christian Lamontagne

Où l'on reconnaît le fondateur du site Passeport Santé: Les études statistiques sur l’état de santé mentale et physique des populations permettent d’affirmer que les gens dont la vie est guidée par un sens transcendant (altruiste ou spirituel) sont en meilleure santé, vivent plus longtemps et supportent mieux les épreuves. Ce n’est pas parce que la santé est la récompense d’un sens donné à la vie, mais parce que le sens est la nourriture spirituelle de la vie.

Le réductionnisme matérialiste de la science a ouvert la voie à la disparition des valeurs mais cela ne se serait peut-être pas produit sans être accompagné du triomphe de la technique et du capital. La technique, moins encore que la science (qui peut encore se justifier par la poursuite de la connaissance), ne connaît pas la valeur. La technique a comme principe de faire tout ce qu’il est possible de faire: plus fort, plus gros, plus destructeur, plus vite, plus haut, plus puissant, meilleur, plus rapide, etc. Pour justifier toutes ses avenues, la technique doit abolir la valeur. C’est une limite que certains scientifiques, dont Albert Jacquard, ont décidé de ne pas franchir.

«D’une manière tout à fait générale, en tout espèce de domaine, il est inévitable que le mal domine partout où la technique se trouve soit entièrement soit presque entièrement souveraine6», écrit Simone Weil. La raison en est très simple: la technique n’existe que par rapport à des fins particulières et ces fins doivent être soumises à des impératifs de valeur. Si cela n’est pas le cas, la technique se comporte comme une force incontrôlable et elle génère le chaos comme tout moyen qui ne se subordonne pas à sa fin. Apportant un autre point de vue aux conclusions identiques, Martin Buber écrit que la technique «chosifie7» le monde et brise la relation que nous pouvions avoir avec lui. Une fois cette relation brisée, l’homme se détache du monde.

Troisième pôle de désorganisation: la logique du capital. Du point de vue des fins, il n’y a pas de différence entre la technique et le capital. Ce sont deux moyens impérativement liés à des fins. Essentiellement, le capital est une réserve d’énergie humaine qui peut se matérialiser sous diverses formes. S’il devient sa propre fin, il sera nécessairement destructeur. Il formera une boucle de rétroaction positive jusqu’à éclatement. Les déstabilisations mondiales de la fin des années 1990 et la grande crise financière de 2008, provoquées par les spéculations des marchés financiers, sont l’exemple éclatant de l’aboutissement de cette logique. Cela n’est pas une conséquence de la propriété privée mais du fait qu’un moyen est pris pour une fin, les techniciens (les spéculateurs) étant laissés à eux-mêmes.


La triade matérialisme-technique-capital ne peut dominer les esprits sans faire disparaître la question des valeurs et du sens. Le résultat s’en fait sentir autant dans la psyché individuelle que dans les représentations collectives. Individuellement, la perte de sens n’apparaît pas tant qu’on s’occupe, se divertit, s’étourdit, et tant qu’on peut croire que les fruits d’une activité fébrile apporteront finalement le bonheur. Il n’est pas sans signification que la psychothérapie humaniste soit apparue dans la période de grande prospérité qui a suivi la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour la première fois de l’histoire, les psychologues voyaient arriver dans leurs bureaux des gens qui ne souffraient d’aucune maladie mentale mais ressentaient simplement la perte de sens de leur vie.

D’autres, qui ne se posent pas ce genre de question, imagineront l’apothéose de leur vie comme une longue période de loisirs où ils frapperont éternellement une balle de golf. À mon avis, ce n’est pas là qu’on trouvera le sens qu’on a perdu.

Il y a quelques années, une recherche sur les valeurs identifiées par les jeunes Québécois comme semblant orienter le sens de la vie a donné la liste suivante: «l’argent, la sexualité, l’individualisme et la revendication de ses droits à soi, le pragmatisme et l’économique vécus comme fins et substituts de la pensée, le pluralisme de nivellement au sens où toutes les valeurs se valent, le pouvoir des très riches et de quelques personnes qui contrôleraient le monde politique et la liberté de tout et de rien8». Sans être exhaustive, cette énumération pourrait facilement commencer la liste des «qualités» et des conséquences entraînées par l’hégémonie de la triade matérialisme-technique-capital. Il n’est pas surprenant que ce contexte idéologique laisse les individus déboussolés, déprimés, désemparés, tout prêts à s’étourdir plutôt que de considérer le gouffre d’insignifiance qui les précipite dans un vertige angoissé. Pour les plus sensibles ou les plus éclopés, la drogue devient l’ultime refuge: rien ne leur offre une meilleure sensation du monde. Une fois le sens évacué, la Vie n’a même plus de valeur en elle-même. Les études statistiques sur l’état de santé mentale et physique des populations permettent d’affirmer que les gens dont la vie est guidée par un sens transcendant (altruiste ou spirituel) sont en meilleure santé, vivent plus longtemps et supportent mieux les épreuves. Ce n’est pas parce que la santé est la récompense d’un sens donné à la vie, mais parce que le sens est la nourriture spirituelle de la vie.

6. Simone Weil, L’enracinement, Paris, Gallimard, «Folio essais»,
1990, p. 259.
7. Martin Buber, Je et Tu, Paris, Aubier, 1938.

8. Maurice Champagne, «Non à la médiatisation des suicides», La
Presse, 31 janvier 1997. Maurice Champagne s’est suicidé à l’automne 1998. La note qu’il a laissée derrière lui faisait état de son «désarroi».

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