Le cadre historique du manichéisme

Louis Painchaud

Pour ce qui est de leurs rapports avec le pouvoir politique, les manichéens étaient plus conciliants que les gnostiques. Ils reconnaissaient l'autorité instituée. Cette attitude s'explique par leur mythe cosmogonique qui fait du monde une réalité non radicalement mauvaise, mais ambivalente.

Ce passage est tiré d'un article de Claudio Gianotto, intitulé : Pouvoir et salut: quelques aspects de la «théologie politique» des gnostiques et des manichéens, p. 339 à 355, faisant partie de l'ouvrage collectif présenté ailleurs dans ce document.

Le manichéisme est né en Mésopotamie, mais il a atteint très rapidement une vaste extension géographique 11. Mani lui-même, suivant le modèle de l'apôtre Paul, s'est engagé en première ligne dans la mission. Avec l'aide de ses disciples, son enseignement s'est répandu d'abord en Iran, en arrivant jusqu'aux Indes; et puis, à travers les voies de communication du croissant fertile, il a pris la direction de l'Occident, d'une part, vers le cœur même de l'Empire romain, et, d'autre part, par la voie de la soie, il est arrivé jusqu'en Chine, où, en assumant au fur et à mesure une facies extérieure bouddhiste ou taoïste, il est resté une présence significative jusqu'au XVIe siècle 12. Dans ce dernier contexte, le manichéisme est devenu la religion officielle des Turcs Ouïgours, quand ceux-ci ont porté secours à la dynastie chinoise T'ang pour régler de graves désordres intérieurs (762-840) et, plus tard, quand ils ont fondé les royaumes de Kan-su et de Turfan, à la frontière nord-occidentale de la Chine (siècles IXe-XIIIe). L'esprit universaliste est une caractéristique de la nouvelle religion dès les temps de son fondateur, puisqu'elle n'a jamais été liée à une nation particulière, même pas à ses origines. Mani lui-même s'est montré conscient de la nouveauté qu'il avait introduite par rapport aux grands fondateurs de religions qui l'avaient précédé:

Celui qui a choisi son église en Occident, son église n'a pas atteint l'Orient; le choix de celui qui a choisi son église en Orient n'est pas venu en Occident [...]. Mais mon espoir ira vers l'Occident et aussi vers l'Orient. Et ils entendront la voix de son message en toutes les langues et l'annonceront dans toutes les villes. Mon église est supérieure sur ce point aux églises précédentes, parce que ces églises précédentes furent choisies dans des pays particuliers et dans des villes particulières. Mon église est diffusée dans toutes les villes et son évangile atteindra tout pays (Keph.154) 13.

Cependant. le manichéisme n'a pas réussi à atteindre le statut de religion universelle (comme cela a été le cas pour le christianisme et, plus tard, pour l’islam), parce que l'identification avec un état dynamique en expansion est essentielle pour la diffusion d'une religion universaliste 14. De toute façon, Mani devait bien être conscient de l'importance d'entretenir de bons rapports avec l'autorité politique, comme en témoigne un passage autobiographique où, au moment d'abandonner la secte baptiste à l'intérieur de laquelle il avait grandi, il confie à son jumeau spirituel ses peurs et ses perplexités et lui demande d'être rassuré et conforté:

Si donc ceux-là (les chefs et les anciens de la secte baptiste) ne m'ont pas donné l'espace nécessaire pour soutenir la vérité, de quelle façon le monde m'accueillera-t-il, ou ses chefs ou les écoles de pensée, quand il s'agira d'écouter ces secrets et d'apprendre ces préceptes, qui sont lourds? De quelle façon [...] devant les rois [...] et [...] du monde et aux chefs religieux? Certes, ils sont les seigneurs absolus pour leur richesse, leur autorité, leurs biens, tandis que je suis seul au monde et dépourvu de tels moyens (CMC 103-104) 15.

Nous savons que les premiers succès de la mission manichéenne en Iran sont dûs aux bons rapports de Mani avec la cour et le souverain lui-même, Shapour I; au cours de la mission à l'étranger, l'annonce cherchait à atteindre les élites, les classes dirigeantes, les souverains (parmi les documents qui nous sont parvenus, il y a, par exemple, les comptes rendus de la conversion du roi du Toghran et du prince de la Mésène 16 et nous savons que le manichéisme a joui de faveurs particulières à la cour des Turcs Ouïgours du VIIIe au XIIIe siècle). En revanche, nous savons aussi que, pendant les dernières années de sa vie, Mani a perdu les appuis qu'il avait auprès de la cour et qu'il a fait l'objet d'une opposition de plus en plus sévère de la part de la hiérarchie religieuse mazdéenne, jusqu'à mourir comme martyr, et ses disciples ont continué à être persécutés après sa mort, pratiquement partout où le manichéisme s'est répandu.

On enregistre, donc, deux éléments qui ont caractérisé les rapports du manichéisme avec les autorités et les institutions politiques pendant toute la période de son développement et de sa diffusion: d'une part, l'acceptation de la légitimité du pouvoir politique, la reconnaissance de son autorité et la recherche d'une collaboration, qui a même amené le manichéisme à devenir une sorte de religion d'état chez les Turcs Ouïgours; et, d'autre part, au cas où la recherche de ces bons rapports aurait échoué, la persécution et l'oppression plus ou moins sévère de la part de ces mêmes institutions politiques, appuyées surtout par d'autres religions, elles aussi très liées au pouvoir en charge, qui voyaient dans le manichéisme un antagoniste dangereux; dans ce dernier cas, cependant, l'attitude des manichéens n'a pas été celle de la révolte contre le pouvoir, visant à sa délégitimation, mais plutôt celle de la dissimulation, dans le but de faire passer leur message de salut même au prix de renoncer à la visibilité extérieure de leur propre identité religieuse 17. Si l'on compare cette attitude des manichéens face aux autorités politiques à celles des gnostiques, dont nous avons vu le refus radical de tout pouvoir en tant que manifestation du pouvoir archontique, on est mené à se poser la question: d'où vient cette tendance au compromis, si typique des manichéens? Est-elle due tout simplement à des raisons contingentes ou bien faut-il chercher des raisons plus profondes?


Notes
11. Je reprends ici les réflexions que j'ai ébauchées dans «Aspetti et politica nel manicheismo», in P. BETTIOLO, G. FILORAMO (ed.), Il Dio mortale, p. 205-213

12. Cf. S.N.C. Lieu, Manichaeism in the Later Roman Empire and Medieval China, Mohr, Tübingen 2 1992.

13. Cité en G. FOWDEN, Empire to Commonwealth. Consequences of Monotheism in Late Antiquity, Princeton University Press 1993; je renvoie aux pages de la traduction Italienne: Gli effetti del monoteismo nella tarda antichità. Dall'impero al Commonwealth, Jouvence, Roma 1997, p. 91-92.

14. Cf. G. FOWDEN, Gli effetti del monoteismo, p. 94.

15. L’édition du Codex Manichaicus Coloniensis est celle de L. KŒNEN et C. Römer (Hrsg.), Der Kölner Mani-Kodex. Über das Werden seines Leibes. Kritische Edition aufgrund der von A. Henrichs und L. Kœnen besorgten Erstedition, Westdeutscher Verlag, Opladen 1988 (avec traduction allemande); une traduction italienne par Maria Grazia Lancellotti se trouve en A. MAGRIS (a cura di), Il manicheismo. Antologia dei testi, Morcelliana. Brescia 2000 (ici à la p. 78).

16. Cf., W. SUNDERMANN, Mitteliranische manichäische Texte kirchengeschichtlichen Inhalts, Akademie Verlag, Berlin 1981, p. 21-22; F.W. MÜLLER, «Handschriftenreste in Estrangelo-Schrift aus Turfan», APAW 1904, p. 83-84.

17. Cf. S.N.C. LIEU, Manichaeism, p. 219-304.

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