Eros chez Hésiode

Louis Painchaud

Ce passage est tiré d'un article de Dominique Côté intitulé : La figure d'Eros dans les homélies pseudo-clémentines, p. 135 à 165, faisant partie de l'ouvrage collectif présenté ailleurs dans ce document.

Chez Hésiode, la figure d'Éros fait partie, avec Terre et Chaos, d'une triade initiale ou, comme l'exprime Jean-Pierre Vernant, d'une «triade de puissances dont la genèse précède et introduit tout le processus d'organisation cosmogonique»39. L'Éros Πρεσβύτατος, c'est aussi l’Éros d’Acousilaos, puisque sur ce point, la primauté du dieu, Hésiode et Acousilaos s'accordent, selon Platon 40. De même, Parménide reconnaît, en ce qui concerne la cosmogonie, la priorité d'Éros sur les autres dieux et sur Aphrodite notamment, puisqu'il le considère comme le premier de tous les dieux 41. Phérécyde de Syros place également le dieu Éros à l'origine du processus cosmogonique et lui attribue un pouvoir d'unification 42. Zeus, enseigne-t-il, sur le point de créer le monde, se serait transformé en Éros, dans le but d'harmoniser les contraires 43. Plus loin, dans l'éloge, Apion souligne d'ailleurs ce pouvoir unificateur du dieu lorsqu'il décrit le caractère involontaire de la passion qui survient sur les ordres d'Éros. Le désir, qui préside à l'union et à la naissance des dieux, des hommes et des bêtes, obéit, en fait, à la volonté toute puissante d’Éros 44. Il est l'artisan et nous sommes ses instruments 45! Le grammairien reste dans le registre de la théogonie hésiodique qui qualifie le dieu, après l'avoir situé dans la triade initiale, de λυσιμελής, celui qui rompt les membres, celui qui «dompte le cœur et le sage vouloir» des hommes et des dieux 46. Il ajoute toutefois, avec la notion de νοΰς, une note philosophique: «Il est, à travers nous, l'artisan de tout ce qui est engendré: c'est lui l'intellect qui réside dans nos âmes»47. Faut-il entendre cette note dans un sens stoïcien, comme le propose J.R. Harris 48, ou plutôt dans un sens platonicien, quand on sait l'importance du terme dans la pensée de Plotin 49? La résonance nous paraît bien, en effet, être platonicienne. Deux fragments des Oracles Chaldaïques, un document aux affinités néo-platoniciennes évidentes, mettent d'ailleurs en rapport Éros et l'Intellect 50.

Notes:

39. Jean-Pierre VERNANT, «Cosmogoniques (mythes). La Grèce», dans Yves BONNEFOY (dir.), Dictionnaire des mythologies, vol. 1, p. 499.

40. DIELS — KRANZ, Die Fragmente der Vorsokratiker, 9 B 3 = PLATON, Symp, 178 c: «Enfin, entre Acousilaos et Hésiode il y a concordance. On voit ainsi que de plusieurs côtés on s'accorde à dire que l'Amour est tout ce qu'il y a de plus ancien» (trad. L. ROBIN, C.U.F.) =

‘Ησιόδω δέ καί ̉Ακουσίλεως όμολογεί. Οϋτω πολλαχόθεν όμολογείται ό ˝Ερως έν τοίς πρεσβύτατος είναι. L'affirmation fait partie du discours de Phèdre. Si les discours relèvent de la fiction littéraire, on peut penser, avec Claude CALAME, L'Éros dans la Grèce antique, Paris, Belin (coll. «L'Antiquité au présent»), 1996, p. 206, qu'ils mettent tout de même en scène «toute la tradition narrative, poétique et philosophique sur Éros».

41. PLATON, Symp. 178 b: «Quant à Parménide, voici ce qu'il dit de la génération: Le premier de tous les dieux, dont s'avisa (la Déesse), ce fut l'Amour» (trad. L. ROBIN). = Παρμενίδης δέ τήν γένεσιν λέγει̉ πρώτιστον μέν˝Ερωτα θεών μητίσατο πάντων. Voir DIELS — KRANZ, Die Fragmente der Vorsokratiker, 28 B 13 et la citation de PLUTARQUE: δτό Παρμενίδης άποφαίνει τόν ˝Ερωτα τώτ Άφροδίτης έργων πρεβύτατον έν τήι κοσμογονίαι γράφων πρώτιστον [ ] πάντων (Amat. 13).

42. Sur l'accord de la cosmologie de Phérécyde avec les autres cosmologies grecques, cf. Hermann S. SCHIBLI, Pherekydes of Syros, Oxford, Clarendon Press, 1990, p. 59: «Herein the cosmology of Pherekydes concurs with Greek cosmological accounts from Hesiod to Plato and beyond, all of which posit at the world's beginning, at the creation of the fruitful, life-giving earth, this daedala tellus, a sexual principle, έρως».

43. DIELS — KRANZ, Die Fragmente der Vorsokratiker, 7 B 3. Passage cité Proclus, dans son commentaire du Timée 32 c: ό Φ. Ελεγεν είς Έρωτα μεταβεβλήσθηναι τόν Δία μέλλοντα δημιουργείν, ότι δή τόν κόσμον έκ τώτ έναντίων ουνιστάς είς όμολογίαν καί φιλίαν ήγαγε. Cf., là-dessus, la remarque de C. CALAME, L'Éros dans la Grèce antique, p. 205: «le pouvoir générateur et démiurgique d'Éros semble donc se dédoubler en deux aspects complémentaires: il est à la fois unificateur et différenciateur. De la division générée par l'union naît un ordre où, pour reprendre l'idée néo-platonicienne, s'harmonisent les différences».

44. H V 10, 6: «Ce n'est donc pas de notre propre mouvement, mais sur son ordre, que nous désirons accomplir son dessein» (trad. A. SIOUVILLE, Paris, Verdier, l99l) = όθεν ούκ αύτοί θέλοντες, άλλ̉ όταν ύπ̉ αύτού κελευσθώμεν, τό έκείνου βούλημα ποιείν έπιθυμούμεν et plus loin: «Il n'est pas possible de mettre un frein à l'Amour quand il prend possession d'une âme. La passion des amants n'est pas volontaire» (trad. A. SIOUVILLE) = ˝Ερωτα γάρ έπιδημήσαντα ψυχαίς ούκ έστιν έπισχείν. Ού γάρ έστιν έκούσιον τό τών έρώντων πάθος (H V 11, 2).

45. H V 10, 5-6: πάντες γάρ τοι όργανά έσμεν τού Έρωτος.

46. Voir n. 38 pour le texte d'HÉSIODE. Sur l'importance du thème de l'Éros violent dans la poésie mélique (Sappho, Archiloque, Anacréon, Ibycos), voir C. Calame, L'Éros dans la Grèce antique, chapitre 1, «L'Éros des poètes méliques», surtout les pages 25 à 35.

47. H V 10,6: αύτός δέ ό δι̉ ήμών τεχνίτης, παντός τού γεννωμένου ψυχαίς έπιδημών, έστί νούς.

48. J.R. HARRIS, «Notes on the Clementine Romances», Journal of Biblical Literature 39 (1920), p. 145. Bernard POUDERON, «La littérature pseudo-épistolaire dans les milieux juifs et chrétiens des premiers siècles. L'exemple des Pseudo-Clémentines», dans Epistulae Antiquae. Actes du 1er colloque «Le genre épistolaire antique et ses prolongements», Louvain/Paris, Peeters, 2000, p. 231-234, réfute avec raison cette proposition.

49. Sur la notion de νούς dans la pensée de Plotin, voir Richard T. WALLIS, «ΝΟΥΣ as Experience», dans R. BAINE HARRIS (éd.), The Significance of Neo-platonism, Norfolk (VA), International Society for Neoplatonic Studies, 1976, p. 121-153. Sur l’importance d'Éros chez PLATON et dans la tradition platonicienne, voir John M. Rist, Eros and Psyche. Studies in Plato, Plotinus and Origen Toronto, Toronto University Press, 1964 et Patricia Cox MILLER, «Plenty Sleeps There': The Myth of Eros and Psyche in Plotinus and Gnosticism», dans Idem, The Pœtry of Thought in Late Antiquity. Essays in Imagination and Religion, Aldershot, Ashgate, 2001, p. 107-121, qui porte plus spécifiquement sur Plotin.

50. Oracles Chaldaïques, frag. 39: «Quand en effet, il eut conçu ses œuvres, l'Intellect paternel (πατρικός νόος) né de lui-même insémina en toutes le lien lourd de feu de l'Amour (δεσμόν πυριβριθή έρωτος), pour que la totalité des choses continuât» et frag 42: «par le lien de l'admirable Amour (δεσμώ ˝Ερωτος άγητού) qui jaillit le premier de l'Intellect (έκ νόου), vêtant son feu unissant du feu (de l'Intellect)» (trad. É. des Places, C.U.F.).

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