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La pollution hier et aujourd'hui

Rick Smith

  En 1952, un  smog s’est formé à Londres après une période très froide durant laquelle les Londoniens ont brûlé plus de charbon qu’à l’ordinaire. Plus de 4 000 personnes meurent en quelques jours, 8 000 autres décès surviendront dans les semaines et mois suivants. Cet événement illustre bien le passé de la lutte contre la pollution: une catastrophe incontestable, une cause qui saute aux yeux et aux narines, et deux ans plus tard,  une loi sur la qualité de l'air. La partie du chapitre 1 reproduite ici montre comment l'attention s'est portée progressivement vers les polluants infinitésimaux, tels les perturbateurs endoctriniens et leurs effets à long terme. Dans le même mouvement, on a commencé à s'intéresser aux produits toxiques présents dans le corps humain, autant qu'aux produits présents dans l'environnement. On est passé du fourre-tout environnemental à l'éponge humaine!

 Chapitre 1
La pollution hier et aujourd’hui

Cook pédalait en suivant des yeux le courant paresseux et les avions en phase d’atterrissage à l’aéroport national lorsqu’il a eu une inspiration qui a redéfini le débat sur la pollution aux États-Unis et partout dans le monde : E t si les gens découvraient tout ce qui s’est accumulé dans leurs tissus ? E t si l’EWG testait les corps des Américains plutôt que leur milieu de vie ? [...]

Quelques exemples aideront à comprendre ce qui s’est passé et ce que ces changements signifient pour le débat sur les produits toxiques.

La pompe de Broad Street


Même nos plus lointains ancêtres souillaient leurs cavernes. L’humanité a toujours eu du mal à se débarrasser proprement de ses déchets, qu’il s’agisse de ses excréments ou des sous-produits indésirables de son activité. Plus de quatre mille ans avant aujourd’hui, le sel était déjà la plaie de l’agriculture sumérienne. « La terre est devenue blanche9 », écrit un chroniqueur vers 2100 avant notre ère, témoignant de cette salinisation causée par de mauvaises pratiques agricoles et par l’érosion des sols. Les anciens Grecs ont inventé le dépotoir il y a environ 2 500 ans en imposant le dépôt des ordures à plus de deux kilomètres des murs de la ville10. Les effets de la pollution sur la santé humaine sont connus depuis des siècles. Des traités médicaux arabes du Xe au XIIe siècle dissertent longuement sur le sujet11. Beaucoup critiquent la pollution de l’air et de l’eau dans les zones très peuplées comme Bagdad, Damas et Le Caire. L’un d’eux prescrit l’emploi d’encens pour purger l’air de la pourriture, un autre propose de « placer les habitations en amont et hors du vent des zones contaminées12 ». Ibn Sina explique pour sa part comment traiter les maladies causées par l’eau croupie et la manière dont les excréments des animaux causent cette contamination.

Pendant presque toute l’histoire de l’humanité, la pollution a été un phénomène localisé qui sautait aux yeux (ou au nez) et faisait souvent des morts. Le meilleur exemple qu’on puisse en donner est celui de la pompe de Broad Street. En 1854, une épidémie de choléra dévaste le quartier londonien de Soho. Ce n’est pas la première, et il y en aura d’autres, mais sa virulence surprend : en dix jours seulement, plus de 500 cas sont recensés dans un petit quadrilatère. Un médecin, le docteur John Snow, parvient à localiser le foyer de contagion. Depuis la terrible épidémie de 1848-1849 qui a fait 50 000 morts en Angleterre13, il tente de prouver que le choléra est causé par une contamination de l’eau. La répartition géographique des cas lui révèle que l’infection provient de la pompe à eau du quartier. Il en convainc les autorités, le bras de la pompe est démonté, l’épidémie s’arrête. On découvre un peu plus tard que la pompe avait été souillée par des excréments humains récemment déversés tout près. Toute la tragédie se déroule dans un même lieu : rares sont les malades qui vivent à l’extérieur de Soho. Et ceux-là ont des proches qui y habitent ou y travaillent ou encore, se font livrer l’eau tirée à la pompe de Broad Street. Pendant la phase aiguë de l’épidémie, la puanteur se développe aussi vite que les symptômes visibles de la maladie. En l’espace de quelques heures, les yeux des malades s’enfoncent dans leurs orbites, leurs lèvres bleuissent, leurs chairs fondent. Leurs cadavres remplissent les charrettes qui brinquebalent dans les rues14. Snow est mort avant que le vecteur du choléra ne soit officiellement reconnu, mais son travail et l’affaire de Broad Street ont incité Londres à se doter d’un réseau d’égouts. D’autres villes en Occident reprendront l’idée afin d’assainir leur eau et d’améliorer l’hygiène publique.


Rivières mortes, brouillards assassins


Pendant presque toute l’histoire de l’humanité, la pollution a crevé les yeux. Les textes écrits à l’époque de la Révolution industrielle sont éloquents à cet égard. Les villes anglaises empestent. Dans La Maison Désolée, Charles Dickens évoque la fumée de novembre qui coule des cheminées, « légère bruine noire mêlée de particules de suie aussi grosses que des flocons de neige – portant le deuil, peut-on s’imaginer, du soleil mort ». À Manchester dans les années 1840, la rivière Irk est, dans les mots de Friedrich Engels, « un cours d’eau puant, noir comme le charbon, rempli de détritus et d’ordures que le courant dépose sur la rive droite, la plus basse des deux. Par temps sec, une longue série de flaques de vase d’un vert noirâtre des plus répugnants se forme sur cette berge, exhalant des bulles de gaz d’une pestilence insoutenable même sur le pont situé à 40 ou 50 pieds au-dessus du niveau de l’eau. » C’est un chimiste écossais, Robert Angus Smith, qui a créé l’expression «pluie acide» en 1852 pour expliquer le lien entre l’air pollué de la région de Manchester et l’acidité de ses pluies. Les lacs et cours d’eau du monde occidental sont restés atrocement pollués pendant une grande partie du XXe siècle. Ils étaient si mal en point qu’ils avaient une fâcheuse tendance à s’embraser. En juin 1969, par exemple, un incendie a éclaté sur la rivière Cuyahoga à la hauteur de Cleveland (Ohio). Nourries par la pollution pétrolière et chimique, les flammes ont atteint la hauteur d’un édifice de cinq étages. Ce n’était pas la première fois que cette rivière brûlait : le pire accident, en 1952, avait fait plus d’un million de dollars de dégâts. Entre 1965 et 1970, dans l’ancienne Union soviétique, l’Iset, à Sverdlovsk (auj. Ekaterinbourg), et la Volga ont également été la proie des flammes. Dans ces deux cas, le « carburant » contenait une importante quantité de pesticides. Dans un autre cas inusité, l’incendie d’une usine chimique suisse a provoqué le déversement de 30 tonnes de pesticides dans le Rhin, dont les eaux sont devenues rouges15. La pollution de l’air a atteint des niveaux scandaleux durant la première moitié du XXe siècle. En décembre 1930, par exemple, un brouillard épais, étouffant, envahit la vallée industrielle belge de la Meuse, tuant 60 personnes en trois jours. Pour la première fois de l’histoire, un lien entre la pollution de l’air et ses effets morbides est scientifiquement établi. Une commission d’enquête conclut en effet que le soufre dégagé par la combustion du charbon est le coupable et constate que la pollution soufrée a décuplé du fait de la croissance démographique et de l’industrialisation16. Les États-Unis ne sont pas épargnés. En 1949, un brouillard épais enveloppe la ville minière de Donora en Pennsylvanie. Pendant quatre jours, la ville est plongée dans une obscurité quasi totale. Durant ces journées noires, 20 personnes meurent ; environ 6 000 autres tombent gravement malades au fil des mois17.


Cinq ans après, c’est au tour de Londres d’être engloutie dans le « Grand Smog de 1952 » (smog est une contraction de smoke et de fog apparue au début du siècle). Plus de 4 000 personnes meurent en quelques jours, 8 000 autres décès surviendront dans les semaines et mois suivants. Le smog s’est formé après une période très froide durant laquelle les Londoniens ont brûlé plus de charbon qu’à l’ordinaire. Les milliers de tonnes de suie, de particules de goudron et de dioxyde de soufre dégagés par la combustion ont noyé les rues dans un brouillard dense18. L’adoption de la loi britannique sur la propreté de l’air, en 1956, est une conséquence directe de cette tragédie.


Caveat emptor

Nous conclurons ce tour d’horizon par l’examen d’une source de pollution souvent négligée : les produits de consommation. Le fait est que les lois européennes, canadiennes et américaines sur la protection des consommateurs sont issues d’accidents aussi tragiques que ceux dont nous venons de parler. Prenons le radium découvert en 1898 par Marie Curie et son mari Pierre. Au début du  XXe siècle, il était utilisé comme médicament pour traiter aussi bien le cancer que l’anémie, la goutte et une kyrielle d’autres maladies. On y a vu une panacée… jusqu’à ce que les ouvrières qui peignaient les cadrans des montres se mettent à briller dans le noir. À l’époque, les hommes portent volontiers une montre de gousset, mais les soldats terrés dans les tranchées durant la Première Guerre mondiale doivent se battre pour l’extirper de leur poche et s’arracher les yeux pour lire l’heure. Luminescent, le radium semble tout indiqué pour éclairer les cadrans dans l’obscurité. Pendant le conflit, la U.S. Radium Corporation entreprend de fabriquer des montres-bracelets à cadran lumineux qui connaissent un succès foudroyant auprès des soldats, mais aussi de la population civile. Peindre les cadrans au radium est un métier spécialisé. Les femmes qui l’exercent au début des années 1920 portent à leurs lèvres leur pinceau trempé dans le radium pour effiler la pointe avant de tracer les chiffres. Beaucoup développent de graves problèmes dentaires, y compris des nécroses, et souffrent de maladies comme l’anémie. En 1927, la coupe déborde : cinq résidentes du New Jersey traînent la U.S. Radium Corporation en justice et l’accusent d’avoir mis la vie de ses ouvrières en danger. Elles affirment que leurs maladies sont causées par le radium qui s’est déposé dans leurs os. Les cinq plaignantes sont mortes de cancers induits par la radiation quelques années après le règlement de leur cause en 1928. Partout aux États-Unis, les dépotoirs avaient hérité des montres lumineuses jetées par leurs propriétaires inquiets.

Ce n’était pas la première fois en Occident que des ouvriers étaient victimes d’un empoisonnement grave. Au XIXe siècle, l’allumette « Lucifer » avait intoxiqué les travailleurs – surtout des femmes et des enfants – qui enduisaient son extrémité de phosphore blanc pour qu’elle s’enflamme en toute circonstance. Ce phosphore avait des effets très semblables à ceux du radium – anémie, fragilisation du tissu osseux, etc. – et ses vapeurs causaient une affreuse maladie caractérisée par la chute des dents, le gonflement des gencives et le pourrissement de l’os de la mâchoire. Cette « nécrose phosphorée » avait été diagnostiquée durant les années 1860 en Angleterre, et l’interdiction des allumettes au phosphore blanc était réclamée depuis les années 1870. Leur production a été prohibée en 1910 au Royaume-Uni, en 1912 aux États-Unis, mais le phosphore blanc a été utilisé dans la fabrication des feux d’artifice jusqu’au milieu des années 1920. Le mercure qui contamine notre poisson (notamment le thon) a également causé une maladie professionnelle chronique au début de l’ère industrielle. Au XIXe siècle, à Danbury (Connecticut), les ouvriers chargés du secrétage – lavage des fourrures destinées aux chapeaux de feutre dans une solution de nitrate de mercure – respiraient quotidiennement des vapeurs et des poussières qui provoquaient toutes sortes de symptômes : léthargie, dépression, perte d’appétit, maux de tête, ulcères gingivaux et, au dernier stade de l’empoisonnement, tremblements incoercibles. Le plus étonnant, c’est que l’emploi du mercure dans la préparation des feutres n’a été interdit qu’en 1941.


Au XIXe siècle, les pigments de peinture et de papier peint contenaient une série de substances chimiques (arsenic, plomb, mercure, chrome et cadmium). L’arsenic, notamment, entrait dans la composition d’un vert très apprécié, mais si toxique que l’éminent périodique médical britannique The Lancet exigea son interdiction. William Morris, fondateur du mouvement britannique Arts and Crafts, l’a pourtant incorporé dans sa gamme de papiers peints au milieu des années 1860, faisant fi du risque d’empoisonnement. Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, Robert Clark Kedzie, médecin et membre du conseil de santé publique du Michigan, part en guerre contre le papier peint à l’arsenic. Inquiet de ses effets toxiques, il rassemble des échantillons, les fait relier sous le titre Shadows from the Walls of Death et distribue des exemplaires de ce livre empoisonné à toutes les bibliothèques du Michigan (l’un d’eux est conservé dans un contenant étanche au département des collections spéciales des bibliothèques de l’Université d’État). À l’époque, beaucoup de pays européens ont déjà adopté des lois contre les pigments toxiques, mais l’industrie américaine prétend que les règlements d’hygiène publique contreviennent aux libertés fondamentales. Les États américains ne limiteront le taux d’arsenic dans le papier peint qu’après 1900 19.

Les premières luttes en faveur des droits des consommateurs américains ont abouti en 1933 à la fondation de la Consumers Union. Trois ans après, Arthur Kallet et Frederick Schlink publiaient un livre révolutionnaire intitulé 100,000,000 Guinea Pigs: Dangers in Everyday Foods, Drugs, and Cosmetics « non seulement pour dénoncer la nocivité généralement insoupçonnée de la nourriture, des médicaments et des cosmétiques, mais aussi, dans toute la mesure du possible, pour donner au consommateur des moyens de défense contre ces menaces20 ». À cette époque-là, les produits de consommation provoquaient régulièrement des accidents mortels. La loi américaine sur les aliments, médicaments et cosmétiques de 1938, par exemple, est le fruit d’un empoisonnement massif à l’« élixir de sulfanilamide ». Employé contre le traitement des streptococcies, ce médicament était normalement administré sous forme de comprimé, mais pour répondre à la demande pressante du marché, le fabricant avait concocté et livré une version liquide sans vérifier sa toxicité. Plus de 100 personnes en étaient mortes21. Les premiers règlements sur les produits de consommation inflammables ont été adoptés à la suite d’une série d’accidents mortels provoqués par certaines fibres introduites dans les tissus après la Deuxième Guerre mondiale. Les « chandails torches » qui ont embrasé les fêtes de fin d’année en 1951 étaient faits de rayonne brossée et explosaient parfois au contact d’une étincelle22. Les enfants n’étaient pas à l’abri d’un accident. Le jeune Michael Blessington a grillé vif dans son costume de cow-boy parce que les jambières étaient en rayonne inflammable23. L’accident le plus terrible et peut-être le plus étrange de tous s’est produit durant une fête de fin d’année quand le jupon de nitrocellulose (ingrédient clé de la poudre) d’une invitée a détoné, la brûlant gravement24. Cette série noire a inspiré la loi américaine sur les tissus inflammables de 1953.

La fée des dents

Si l’eau de la pompe du quartier tue vos voisins, que vous voulez réduire le smog craché par une cheminée d’usine ou que les chiffres radioactifs de votre montre déchaussent les dents, le diagnostic est simple. Le remède aussi, car la cause du mal est évidente : il suffit de démonter le bras de la pompe, de nettoyer la cheminée ou d’utiliser une peinture non toxique pour régler le problème. La question que se posait Ken Cook en 1998 était bien différente : que faire contre une pollution mondiale essentiellement invisible qui, s’ajoutant à d’autres doses infimes de composés chimiques, affecte la santé de manière chronique, mais peu évidente ? « On ne mesure que des traces de ces polluants planétaires, mais nous savons que même ces quantités minuscules affectent gravement l’organisme, notamment les systèmes endocrinien et immunitaire, dit Cook. Ils peuvent causer des réactions neurologiques, entre autres. Aux empoisonnements violents et aux morts brutales par pollution de l’air ont succédé une intoxication lente et des maladies chroniques à déclencheur chimique. » Si vous êtes un militant résolu à éliminer cette pollution insidieuse, comment donner à votre argument la « forme concrète » que chacun pourra « rapporter à la maison » comme le réclame Emerson dans l’exergue à ce chapitre ? Quelques exemples tirés de l’histoire récente montrent la voie à suivre. En 1970, l’Environmental Defense Fund publie dans le New York Times une annonce au titre mordant et provocateur : « Le lait maternel est-il propre à la consommation ? » L’annonce est publiée en 1970 par l’EDF dans le New York Times. Cook ne l’oubliera pas. C’est l’une des premières fois qu’on emploie un tour aussi personnel pour sensibiliser le public à la pollution et réclamer un changement. L’EDF a découvert que le taux de DDT du lait maternel est jusqu’à sept fois plus élevé que celui du lait vendu en épicerie. L’annonce s’inscrit dans sa campagne contre le DDT – campagne qui aboutira à l’interdiction de cet insecticide aux États-Unis en 1972 25. L’image employée par l’EDF est saisissante, mais l’idée de mesurer la charge corporelle n’est pas neuve : un groupe citoyen inventif l’a appliquée dix ans plus tôt dans le cadre d’une « enquête de la fée des dents » associant de surprenante manière la dentisterie à la campagne antinucléaire. Les années 1950 tirent à leur fin, la guerre froide bat son plein, et les États-Unis font régulièrement exploser des bombes atomiques à l’air libre. La peur des retombées est à son paroxysme quand un groupe de citoyens inquiets a une idée originale pour réclamer une autre politique. Les bombes sont testées dans le désert du Nevada, mais les vents dominants dispersent au loin toutes sortes de particules dont du strontium 90, sous-produit de la fission entre l’uranium et le plutonium. On sait que le strontium est nocif, mais ses effets sur l’organisme humain sont mal connus parce qu’on croit qu’il reste en suspension dans la stratosphère, donc qu’il ne peut pas nuire26. Hélas, il retombe au sol bien plus vite que prévu. Il s’avère que les propriétés chimiques du strontium 90 ressemblent beaucoup à celles du calcium. Cette découverte suscite des inquiétudes dans les milieux scientifiques, car la santé du bétail élevé en pâturage pourrait être affectée. En 1956, la commission américaine de l’énergie atomique doit avouer que, de tous les aliments destinés à la consommation humaine, le lait est la source la plus importante de strontium 9027. Des articles sont publiés sur l’accumulation du strontium dans l’organisme humain, notamment dans les dents et les os pour lesquels il a tant d’affinité28. Au même moment, à Saint-Louis, ville du Missouri située à plus de 1 500 kilomètres du site des explosions dont elle est séparée par quatre États, le Citizens Committee for Nuclear Information (CNI) organise des conférences pour sensibiliser la population aux risques du nucléaire. Les chiffres sur l’accumulation du strontium 90 dans les dents lui inspirent une idée géniale : collectionner des dents de lait pour mettre en relief la menace que cet isotope radioactif fait peser sur les générations futures. L’objectif de l’opération est ambitieux. On ne se contentera pas d’une poignée de dents ; il en faut 50 000 pour produire des données statistiquement significatives sur le taux de strontium chez les enfants29. Comme l’explique bien un article publié dans The Nation en 1959, « les dents de lait actuellement perdues par les enfants constituent une source irremplaçable de connaissances scientifiques sur l’absorption du strontium 90 par le corps humain, d’où l’urgence de les conserver. Il y a une dizaine d’années, le strontium 90 issu des explosions atomiques a commencé à retomber sur terre et à contaminer nos aliments. Les dents de lait qui tombent aujourd’hui sont faites des minéraux ingérés par les mères et les nourrissons entre 1948 et 1953 – les premières années après le début des retombées – et représentent de ce fait un étalon d’une valeur inestimable auquel pourront être comparés les os et dents prélevés ultérieurement. Si on n’entreprend pas sur-le-champ cette collecte, la science sera privée de toute possibilité d’évaluer la quantité de strontium 90 absorbée par les êtres humains durant les premières années de l’ère atomique30. » La campagne démarre lentement, mais finit par enflammer les imaginations. Une bonne couverture médiatique pousse des enfants de partout aux États-Unis et au Canada à envoyer leurs dents à la « fée de Saint-Louis ». En échange, ils reçoivent un macaron saluant leur « don à la science ». Les premiers résultats de l’enquête, diffusés en 1961, révèlent une hausse constante de la concentration de strontium chez les enfants. Les dents de 1951-1952 contiennent environ 0,2 microcurie par gramme. La concentration est deux fois plus élevée dans l’échantillon de la fin 1953 et quatre fois plus importante dans celui de 1954. Les dernières analyses prouvent que l’intensification des essais nucléaires a fait grimper de 300 % le taux de strontium 90 entre 1951 et 195531. L’enquête de la fée des dents montre aussi qu’une exploitation ingénieuse de la méthode scientifique peut faire progresser le débat politique. Des savants, des dentistes et des médecins ont participé à la campagne et ont collaboré avec les parents canadiens et américains dont les enfants, en faisant don de leurs dents, ont rendu cette opération possible. Elle a eu de remarquables effets. Le comité organisateur n’avait aucune affiliation politique, mais les résultats de son enquête étaient si incontestables qu’ils ont pesé lourd dans le débat sur les retombées nucléaires. Mobilisée, la population a exercé des pressions de plus en plus fortes sur l’administration Kennedy pour abolir les essais nucléaires atmosphériques. Le traité les interdisant a été signé en 1963. À cette date, la collection du comité comptait 132 000 dents, un nombre ahurissant32. Dans un discours prononcé un an plus tard, le président Lyndon Johnson inclurait nommément la contamination des dents de lait au strontium 90 dans la liste des horreurs auxquelles devait parer le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires. Macaron et carte de membre de l’Operation Tooth Club33 qui étaient postés aux enfants ayant fait don d’une dent au CNI.

Le toxome humain

Tout comme la campagne de la fée des dents, les tests de biosurveillance ont fait boule de neige depuis que l’EWG a lancé l’idée en 2001. À peu près à l’époque où Ken Cook soumettait son idée à ses collègues, des écologistes d’Europe décidaient eux aussi de se concentrer sur les êtres humains plutôt que sur la pollution ambiante. Du jour au lendemain, des deux côtés de l’Atlantique, la collecte d’échantillons de sang et d’urine a propulsé le débat dans la même direction. L’effort européen démarre en 2003 quand le Fonds mondial pour la nature sonde les reins et les vessies de 155 volontaires dans le cadre d’une campagne au Royaume-Uni. En partenariat avec l’antenne néerlandaise de Greenpeace, il teste ensuite des vedettes, de simples citoyens et des députés de divers pays de l’Union européenne (dont un nombre appréciable de ministres de l’Environnement). Dès 2006, le concept de biosurveillance se propage comme un feu de brousse. Aux quatre coins des États-Unis – de l’État de Washington au Connecticut en passant par le Massachusetts, l’Alaska, le Maine, l’Illinois, le New York, l’Oregon, la Californie, le Minnesota et le Michigan – des associations multiplient les tests sur leurs concitoyens, comme nous-mêmes au Canada dans le cadre de la campagne Une nation toxique. Ces analyses démontrent que toute la population est contaminée, peu importe l’âge, l’appartenance ethnique, le lieu de travail ou de résidence. Le mal frappe même celles et ceux qui mènent la vie la plus saine possible, même les enfants à naître : leurs corps aussi contiennent des centaines de produits chimiques, preuve que les toxines sont transmises non seulement par le lait maternel durant l’allaitement, mais aussi par le placenta durant la grossesse. Nous avons épluché les 27 études de biosurveillance réalisées par des groupes écologistes dans le monde entier pour dresser notre constat. Le nombre de sujets et de poisons varie d’une enquête à l’autre, mais au total, plus de 690 personnes et de 500 produits ont été testés. Jusqu’à 413 mesures ont été effectuées sur un même sujet. On a trouvé des PCB et des pesticides organochlorés partout où on les a cherchés, y compris chez des jeunes nés après l’interdiction des PCB. Les concentrations de certains produits – polybromodiphényléthers (PBDE), phtalates et bisphénol A, notamment – sont très irrégulières, fortes ici, indétectables là. Ces écarts s’observent non seulement au sein des villes, mais également au sein des familles, signe que les sources de contamination sont très spécifiques et mal connues. Certaines tendances sautent aux yeux. La concentration des perfluorocarbones (PFC) est plus élevée chez les enfants que chez leurs parents et grands-parents : dans certains cas, donc, la pollution s’aggrave. Mais le tableau n’est pas tout noir. Des composés désuets ou interdits se retrouvent en concentrations moindres chez les jeunes. Ken Cook y voit la preuve que le problème n’est pas insoluble. « Quand nous agissons, notre sang se nettoie. Nous avons banni le plomb de l’essence, et sa concentration dans le sang des Américains a baissé – elle n’est pas devenue nulle, mais la situation s’est nettement améliorée. Même chose pour les PCB : nos tests les détectent toujours parce qu’il y en a encore dans l’environnement, mais les concentrations sanguines sont moindres. Idem pour les taux de DDT [interdit il y a plusieurs décennies]. » En Europe, le travail de biosurveillance des écologistes a joué un rôle clé dans la campagne qui a donné naissance au programme REACH (réglementation sur l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques). De notre côté de l’Atlantique, le nouveau plan canadien de gestion des produits chimiques est dû en bonne partie aux tests menés dans le cadre d’Une nation toxique. Aux États-Unis, grâce aux pressions des associations qui font de la biosurveillance et au leadership de l’EWG, un projet de loi visant à protéger les enfants de la pollution chimique a été déposé au Congrès. « Si un produit est détecté dans le sang du cordon ombilical, explique Ken Cook, il sera réputé nocif tant que son innocuité ne sera pas démontrée. On n’a pas le droit à l’erreur avec des nouveau-nés et des enfants. Renverser le fardeau de la preuve [selon la loi actuelle, un produit est réputé sûr tant que sa nocivité n’est pas démontrée] et faire de la charge corporelle mesurée un instrument de décision : c’est la finalité de la biosurveillance. »


Notre expérience toxique

Ce qui nous amène au but de ce livre.

Tous les bioindicateurs confirment que nous marinons dans les substances chimiques. Mais d’où viennent-elles exactement ? De quels produits commerciaux ? Est-il possible d’y échapper ? Pouvons-nous améliorer sensiblement notre état en changeant nos habitudes – ou mieux en modifiant la réglementation des produits problématiques ? Dans les chapitres qui suivent, nous examinons sept substances plus dangereuses que jamais (à l’exception du mercure). Leur production augmente, le nombre des produits où on en retrouve aussi. Résultat : une accumulation croissante dans nos organismes. Nos expériences simulaient ce que beaucoup de gens font tous les jours. Elles démontrent que les activités les plus banales peuvent provoquer une hausse mesurable de la pollution corporelle. Pour les réaliser, nous (Rick et Bruce) nous sommes exposés volontairement et sciemment à toute une gamme de polluants. Pendant ce temps-là, des milliers de gens se contaminaient pareillement sans le savoir ni le vouloir. Pour que les fluctuations des taux de contamination soient plus facilement détectables, nous avons réduit notre exposition aux toxines ciblées avant les tests. Bruce s’est abstenu de manger du poisson pendant un mois ; Rick, d’utiliser des produits contenant des phtalates, du bisphénol A ou du triclosan pendant deux jours (48 heures). Nous avons mesuré les hausses et les baisses par prélèvement de sang et d’urine avant et après chacune des activités au programme. Jugeant préférable de faire l’expérience à deux, nous avons passé nos deux journées de contamination volontaire chez Bruce, enfermés pendant 12 heures dans notre « laboratoire », une pièce d’environ trois mètres par quatre similaire aux chambres, salles de télé et bureaux à domicile de la plupart des appartements nord-américains. Nous y vivions à peu près comme d’habitude, sauf que nous ne sortions pas de la journée. C’est là que nous avons manipulé nos charges corporelles en « composés chimiques courants » comme les phtalates et le triclosan des produits de soins corporels, le bisphénol A des biberons, le mercure du thon et les gaz dégagés par les moquettes. Rick s’est douché, a fait la vaisselle, a bu du café dans une tasse de polystyrène et a mangé le contenu d’un plat réchauffé au micro-ondes pendant que Bruce ingurgitait du thon, du thon et encore du thon. Nous avons imperméabilisé la moquette du laboratoire. C’est à peu près tout. Vous pourrez le constater en lisant le programme ci-dessous. Entre les tests et les visites de l’infirmière qui prélevait nos échantillons de sang et d’urine, nous avons lu, beaucoup regardé CNN et joué à Guitar Hero. Enfin, nous avons quitté le laboratoire et avons retrouvé nos habitudes. Nos échantillons de sang et d’urine ont été expédiés à Axys Analytical Services, un laboratoire réputé de Sidney (Colombie-Britannique) qui travaille pour les pouvoirs publics et corps policiers de tout le continent. Ployant sous notre surcharge corporelle, nous avons repris le train-train quotidien en attendant les résultats.

1. Colborn, Theo, Dianne Dumanoski et John Peterson Myers. Our
Stolen Future
, New York, Dutton, 1996.
2. E n 1834, la ville de Londres a poursuivi une usine de gaz de charbon
pour avoir pollué la Tamise en y rejetant du goudron de houille. Cette
action en justice, Rex v. Medley, a produit la première condamnation
pour nuisance de l’histoire. (http://www.radford.edu/wkovarik/
envhist/4industrial.html)
3. « Thames ‘Clean Enough’ for Salmon », BBC News, 26 mars 2007.
4. http://www.great-lakes.net/teach/pollution/water/water5.html
5. http://archives.cbc.ca/environment/pollution/topics/1390-8682/
6. http://en.wikipedia.org/wiki/The_Lorax
7. BROO KS, David. « Clearing the Air », New York Times, 20 avril 2004.
8. PONTING, Clive. A Green History of the World : The Environment and
the Collapse of Great Civilizations, Londres, Sinclair-Stevenson, 1991,
p. 359.
9. www.en.wikipedia.org/wiki/Timeline_of_environmental_events
10. royt e, Elizabeth. « Twenty Things You Didn’t Know about Garbage »,
Discover, 26 juin 2006.
11. GARI, Lutfallah. « Arabic Treatises on Environmental Pollution up to
the End of the Thirteenth Century », Environment and History, vol. 8,
no 4, 2002, p. 475-488.
12. Ibid.
13. JOHNSON, Steven. The Ghost Map : The Story of London’s Most Terrifying
Epidemic – and How It Changed Science, Cities and the Modern World,
New York, Riverhead Books, 2006.
14. Ibid., p. 55.
15. « Chemical Spill Turns Rhine Red ». On This Day, BBC, 1er novembre
1986. (http://news.bbc.co.uk/onthisday/hi/dates/stories/november/1/
newsid_467900).
266
Vilain petit canard
16. NEMERY, Benoit, Peter H.M. Hoet et Abderrahim Nemmar. « The Meuse
Valley Fog of 1930 : An Air Pollution Disaster », The Lancet, vol. 357,
mars 2001, p. 704-708.
17. MILLS, Clarence A. « The Donora Episode », Science, vol. 111, janvier
1950, p. 67-68. L’auteur commente la tragédie un an après les faits.
18. http://eoearth.org/article/London_smog_disaster,_England
19. WHORTON, James C. Before Silent Spring : Pesticides and Public Health
in Pre-DDT America, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1975.
http://www.radford.edu/wkovarik/envhist/5progressive.html
20. Consumers Union of United States, Inc. Our History:1930s. Éditeur à
but non lucratif des Consumers Reports.
21. BALLENTINE, Carol. « Taste of Raspberries, Taste of Death : The 1937
Elixir Sulfanilamide Incident », FDA Consumer Magazine, juin 1981.
22. ASCH, Peter. Consumer Safety Regulation : Putting a Price on Life and
Limb, New York, Oxford University Press, 1988, p. 20.
23. MILLER, Jerome. « Dressed to Kill : The Flammable Fabrics Act of 1953
– Twenty Years in Retrospect », Cumberland Law Review, no 358, 1973.
24. Ibid.
25. L’annonce est parue dans la section Week in Review du New York Times
du 29 mars 1970, p. 6.
26. E GAN, Michael. Barry Commoner and the Science of Survival: The
Remaking of American Environmentalism, Cambridge (MA), MIT Press,
2007, p. 51.
27. bid. p. 66.
28. NEWMAN, Andy. « In Baby Teeth, a Test of Fallout: A Long-Shot Search
for Nuclear Peril in Molar and Cuspid », New York Times, 11 novembre
2003.
29. E GAN, Michael. Barry Commoner, p. 72.
30. WYANT, W.K. Jr. « 50,000 Baby Teeth », The Nation, 13 juin 1959,
p. 535-537.
31. E GAN, Michael. Barry Commoner, p. 72.
32. Ibid., p. 71.
33. Tiré de la Western Historical Manuscript Collection de l’Université du
Missouri à Saint-Louis.

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