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Lewis Thomas

Wilfrid Noël Raby

Lewis Thomas, ce Montaigne américain et médecin.

Lewis Thomas. J'étais alors à ma table de travail, préparant ces examens qui trempent régulièrement le métal de tout apprenti-médecin. "Voilà une mort qui arrive au mauvais moment", me suis-je dis égoïstement. Alors que les circonstances et l'instinct de survie requéraient à la fois toute ma concentration et de copieuses doses de caféine, je me retrouvais ébranlé, ému, vidé, esseulé par la mort d'un homme à qui je n'avais jamais parlé. Habité par ses écrits depuis l'adolescence, je payais maintenant la rançon d'avoir lu avec passion: à savoir que le monde élargi du livre vous convie aussi à des peines lointaines. Lire, c'est courir le risque de devenir quelqu'un d'autre; les mots nous interpellent, nous bousculent, ultimement nous changent, parfois pour la vie. Lewis Thomas, comme le Larousse, semait les mots à tout vent. À en juger par le long éloge funèbre qu'on lui consacra dans le New York Times, la grippe de Pékin ne fut pas plus contagieuse que ses propos sur la science, la nature, et la simple expérience de vivre en ce siècle.

Chevauchant les époques
Lewis Thomas fut de son vivant médecin, immunologue et chercheur spécialisé en recherche sur le cancer, directeur du Memorial Sloan-Kettering Cancer Centre de New-York, chimiste spécialisé en chimie atmosphérique, biologiste, écrivain récipiendaire du National Book Award des États-Unis pour son livre The Life of a Cell, et auteur pendant dix ans d'une chronique célèbre sur la biologie et la médecine publiée dans le New England Journal of Medicine. Il reçut son doctorat en médecine de l'université Harvard en l937. Le temps qui passe, et les gens qui y passent font facilement oublier qu'à cette époque, la découverte des antibiotiques et des sulfamides fit naître une médecine qui, tant bien que mal, guérissait enfin quelque chose. Les miraculés de la syphilis et de la tuberculose suscitaient l'espoir que bientôt serait clos à jamais le cercueil de la maladie. "Nous nous croyions enfin maîtres des maladies humaines, disait-il en l991, tant les résultats de ces traitements étaient spectaculaires. Depuis, nos progrès sont décidément plus lents." Ces premières victoires contre la maladie allaient inciter Thomas, comme beaucoup d'autres de sa génération, à tenter l'aventure de la recherche, recherche tant des faits que d'une alliance avec une nature qui n'en finissait pas de l'étonner.

Chevauchant les disciplines
S'il existe une classification des esprits, celui de Lewis Thomas fait penser davantage à un buisson qu'à un herbier. Doué d'un bon sens mercantile lorsque l'intérêt médical le requérait, Lewis Thomas savait toutefois suivre son enthousiasme lorsque des détours inattendus se présentaient à lui.
Toute sa vie, la "simple" cellule fut son point d'ancrage intellectuel, et l'immunologie sa lunette d'approche. Traditionnellement, l'immunologie se préocccupait de la riposte que notre corps assenait à tout microbe qui l'infectait. Du vivant de Thomas, cette discipline allait se métisser avec la nouvelle science du cancer et d'une manière telle que l'idée la plus rattachée au nom de Thomas sera celle de la surveillance immunitaire. Au cours des années soixante et soixante-dix, les greffes de reins, de coeur, et plus tard de poumons prirent leur essor, surtout en raison de la mise au point d'immunosuppresseurs qui protégeaient l'organe greffé contre le rejet par les lymphocytes du malade receveur. Thomas et un autre immunologue - McPherson Burnet - notèrent que le taux de cancer de tout type augmentait substantiellement pendant la phase intensive du traitement immunosuppresseur. Par contre, l'autre fait - tout aussi remarquable - fut que certains de ces cancers disparurent spontanément au moment où le traitement immunosuppresseur était interrompu. Thomas et Burnet formulèrent l'hypothèse qu'à tout moment au cours de nos vies, nous puissions être porteurs de cellules cancéreuses qui sont naturellement éliminées par notre système immunitaire. Étant donné que chez les peuples occidentaux, le risque d'être atteint d'un cancer de quelque type que ce soit au cours d'une vie entière oscille autour de 25%, il semblerait que pour 75% d'entre nous, ce tampon immunitaire parvient à soulager nos vieux jours du joug si lourd du cancer. Pour les autres, une complexe danse entre les gènes que nous portons et l'environnement que nous créons semble mettre en échec nos gardes moléculaires; à ce sujet, la recherche se poursuit à vive allure. Burnet reçut le prix Nobel en 1964 pour cette théorie, mais plusieurs s'entendent pour dire que Thomas aurait également dû être cité pour sa contribution au concept de surveillance immunitaire.

Sa curiosité scientifique allait au-delà des bornes de la médecine. Une activité peu connue de Thomas fut sa constante contribution à la chimie atmosphérique. À l'aide de radars au laser, il scrutait les cieux à la recherche des poussières spatiales ou terrestres qui s'y promenaient. Il fut aussi un observateur astucieux des transformations de cette chimie livrée aux atomes de la pollution humaine, s'exprimant à ce sujet avec la rigueur du chimiste et l'énergie propre à l'homme d'action soucieux d'avertir du danger d'une couche d'ozone criblée de trous.

Une vie comme oeuvre d'art
Lewis Thomas doit cependant sa renommée à ses livres et à ses chroniques où il entrelaçait avec plaisir science, poésie, littérature, technologie et une savante dose de bon sens et d'humour. Discutant par exemple du concept d'individualité chez la cellule, il confessat: "il n'y a rien de simple dans la vie d'une simple cellule, malgré qu'en toute franchise je n'en sache vraiment rien. Voyez-vous, il y a si longtemps que j'ai moi-même été une simple cellule que je ne me souviens guère de ce stade de ma vie".

Lewis Thomas voulait être un intellectuel sur la place publique. Lui-même incarnait sa philosophie de recherche du bonheur par l'éducation et l'étude et il en parlait volontiers. "Il est important que nous soyons de plus en plus à l'aise avec la complexité du monde qui nous entoure. Lorsque notre propre Terre nous semblera moins étrangère, alors nous pourrons résoudre intelligemment nos problèmes planétaires, et nous laisser amuser et émerveiller sans effroi par les curieux mouvements de cet univers ma foi si complexe." Philosophe jusqu'à la fin, Thomas croyait fermement qu'il avait fait à son âme un tort irréparable, si un jour de sa vie se passait sans qu'il ait contemplé la beauté du monde. "Sa compréhension des petits compromis ou des folies de la vie quotidienne, tout autant que des complexités subtiles de la vie rendait quiconque un peu plus heureux de faire partie de la race humaine", pouvait-on lire dans son éloge funèbre...

Un panégyrique court toujours le danger de sombrer dans la flatterie la plus basse. Or, vous aurez deviné lecteur, combien je cache mal mon admiration pour l'homme qu'il fut. À mon avis, nous devons à Lewis Thomas le rare exemple d'une vie mue par l'enthousiasme, le service, l'élan créateur, la générosité, et la faim; faim de découvrir, faim de partager, faim d'un bonheur sans cesse élargi. Cet amoureux de Montaigne disait souvent souhaiter "une vie bien en chair mais non pas obèse". Lorsque je fends la nuit noire pour rentrer à l'hôpital, tôt le matin, je me prends souvent à penser à lui. "Que faire d'autre, me dis-je alors, sinon s'incliner très bas devant cet homme, puis retrousser ses manches et continuer de forger sa vie selon les rêves qui nous hantent?" Et aussi, peut-être, de temps à autre lever les yeux vers son étoile qui file de loin en loin, dans cet univers qu'il convoitait tant et tant.

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