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Héros

 

Héros est un mot essentiel, comme sage, saint, génie, bonté, beauté et tous les autres mots qui proposent des objets à notre admiration. Le sens de notre vie dépend du sens de ces mots. Pour ce qui est du mot héros, il a été l’objet de la plus grande attention à l’origine de toutes les cultures puisque qu’Il était au centre des grands récits mythiques. Et en Occident, qui nous intéresse d’abord ici, dès le début de l’antiquité, les plus grands génies ont veillé sur lui : Homère, Hésiode, Eschyle, Sophocle…Par la suite si, à certains moments, on a pu croire le héros mort, on l'a vite rappelé à la vie, mais était-ce toujours le même héros? Voici quelques étapes de son histoire

Plutarque: Les vies des hommes illustres de l'antiquité

Baltasar Gracian: Le héros paré des vertus chrétiennes

Thomas Carlyle:
Le héros romantique

Max Scheler: Le saint, le génie, le héros

Daniel J. Boorstin: Le héros instantané: la célébrité

Jean-Philippe Costes: Luke Skywalker, de Star Wars, est-il un héros authentique?

 
Plutarque couronnera cette antiquité grecque par ses Vies en parallèle des hommes illustres. La postérité retiendra de cet écrivain du deuxième siècle après Jésus-Christ, qu’il fut davantage un moraliste qu’un historien tant il mettait de soin à souligner les vertus des grands hommes et à condamner leurs vices. De notre point de vue, ce défaut est presqu’une qualité puisque la mission de Plutarque consistait à présenter des exemples d’une grandeur faite de sagesse autant que de puissance.

Plutarque

Dans La vie de Périclès, on trouve cette histoire qui rappelle celle du bon samaritain. À la mort de Périclès, on constata que sa fortune ne s'était pas accrue. Il donna plus à sa cité qu'il ne reçut d'elle. La sollicitude dont il fit toujours preuve pour son meilleur ami, le philosophe Anaxagore, donne la mesure de son humanité. Ayant renoncé à ses terres, Anaxagore avait toujours vécu, bien modestement, de la générosité de Périclès. « On dit, raconte Plutarque, que dans sa vieillesse, se voyant négligé par Périclès, que ses grandes affaires empêchaient de penser à lui, il se coucha et se couvrit la tête de son manteau, résolu de se laisser mourir de faim. Périclès n'en fut pas plus tôt informé qu'accablé de cette nouvelle, il courut chez lui, et employa ses prières les plus pressantes pour le détourner de son dessein : "Ce n'est pas vous que je pleure lui disait-il, c'est moi qui vais perdre un ami dont les conseils me sont si utiles pour le gouvernement de la république." Alors, Anaxagore se découvrant la tête : - "Ceux qui ont besoin d'une lampe ont soin d'y verser de l'huile" »

Suivra une longue époque chrétienne, où le saint remplacera le héros sans cesser de participer à l’idéal d’héroïsme. Plutarque refera surface à la Renaissance et deviendra jusqu’au dix-neuvième siècle, l’éducateur de l’élite occidentale, y compris dans cette Amérique lointaine et égalitariste. Emerson lui rend ainsi hommage au début de son essai sur le héros : «Chacune de ses « vies » est une réfutation des doctrines désespérantes de nos théoriciens religieux et politiques modernes. Un courage sauvage, un stoïcisme naturel brillent dans chaque anecdote qu'il nous conte et justifient l'immense réputation de ce livre.» Shakespeare trouvera dans Plutarque le sujet de plusieurs de ses pièces : Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan.

Baltasar Gracián


De la Renaissance au XIXe siècle donc les héros de Plutarque resteront à l’ordre du jour parallèlement aux auteurs religieux qui continueront à proposer les saints en exemple. Le parallélisme entre les deux sources est porté à son plus haut degré dans Le héros du jésuite espagnol Baltasar (1601-1658) : «Constantin devenu chrétien fut au même temps le premier des empereurs surnommé le Grand : surnom inspiré, ce semble, pour marquer à la postérité que le parfait héroïsme se reconnut point en lui sans le christianisme»


On voit ici comment à cette époque l’idée de grandeur englobe celle d’héroïsme et celle de sainteté. Bossuet fera la même synthèse : «Ouvrez les yeux chrétiens et regardez ce héros dont nous pouvons dire ce que saint Paulin disait du grand Théodose, que nous voyons en Louis, non un roi, mais un serviteur de Jésus-Christ, et un prince qui s’élève au-dessus des hommes plus encore par sa foi que par sa couronne.»

Un prince qui s’élève au-dessus des hommes! Il sera plus difficile de tenir ce langage après la Révolution. Un ordre social fondé sur l’inégalité se sera effondré. On commencera à penser que ce sont les peuples qui font l’histoire et non les héros et que les grands hommes sont le produit de leur éducation et non de la nature. Merveille de la nature, c’était là jusqu’à la Révolution une caractéristique commune à tous les héros, raison pour laquelle on les associait spontanément aux dieux. L’éducation existait certes dans l’antiquité, mais sa mission était d’achever la nature. Chaque enfant avait ce que Platon appelait son «naturel»: naturel cordonnier, naturel marin, naturel philosophe. D’un gland ne pouvait sortir qu’un chêne.

Cette idée sera progressivement discréditée, ouvrant ainsi la voie au man made man, puis au self made man. Notons ici un paradoxe : à mesure qu’il tiendra son être de ses semblables et de lui-même, l’homme s’en désintéressera pour concentrer son attention sur ses actions.
Un grand n’était pas grand d’abord par ce qu’il avait fait, mais par ce qu’il était; son action d’éclat découlait de sa grandeur naturelle plutôt que d’en être la cause. Le passé était garant de cet état de chose. Le temps faisait la noblesse.

Le grand homme existe toujours, mais l’idée de grandeur rattachée à l’être est tombée en discrédit. On est grand désormais par ce qu’on fait et non par ce qu’on est. La galerie des grands est devenue celle des prix Nobel, des milliardaires, des vedettes du sport et du cinéma.

Carlyle

Juste retour des choses. À force de ne rien faire pour se justifier, la grandeur, à la cour de France au XVIIIe siècle, était devenue une coquille vide. C’est dans ce contexte que Thomas Carlyle a entrepris sa réhabilitation du héros au milieu du XIXe siècle. L’empire anglais, comparable à celui d’Alexandre et de César, se prêtait bien à cet exercice. On peut difficilement imaginer qu’un esprit libre ait jamais eu dans le passé une idée aussi haute du grand homme, lequel s’incarne à ses yeux dans les chefs d’industrie, qui remplacent les faux aristocrates et dans les gens de lettres qui remplacent un clergé devenu incapable d’assurer l’ordre moral.

Aussi Carlyle a-t-il pu soutenir dans On Heroes, que « l'histoire universelle, l'histoire de ce que l'homme a accompli dans le monde, c'est au fond l'histoire des grands hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été les conducteurs des hommes, ces grands hommes; les modeleurs, les patrons, et, en un large sens, les créateurs de tout ce que la masse générale des hommes a pu s'efforcer de faire ou d'atteindre; toutes les choses que nous voyons accomplies dans le monde sont proprement le résultat matériel extérieur, la réalisation pratique et l'incarnation des pensées qui habitèrent dans les grands hommes envoyés dans le monde - l'Âme de l'histoire du monde entier, on peut justement l'admettre, ce serait leur histoire. »

Les héros que Carlyle présente comme modèles, il les cherche dans le passé, comme il se doit. Il en distingue six types : 

 Le héros comme divinité, le héros scandinave Odin en est le plus bel exemple à ses yeux.
Le héros comme prophète. Mahomet
Le héros comme poète. Dante, Shakespeare
Le héros comme prêtre. Luther : réforme, Knox : puritanisme
Le héros comme homme de lettres. Johnson, Rousseau
Le héros comme roi. Cromwell, Napoléon 

 Si soucieux que Carlyle ait été de l’ordre social et moral, on note que ces grands hommes ne se reconnaissent pas comme ceux de Gracian et de Bossuet par un mélange d’héroïsme et de vertu chrétienne : ils ne sont que des héros qui créent les valeurs plutôt que d’être définies par elles, des géants que le chaos enfante pour qu’ils y introduisent l’ordre et la puissance, tel Mahomet qui en quelques décennies transforme des bédouins vivant dans l’anarchie en une grande puissance impériale.

Carlyle a été le père de l’idée impériale anglaise. Son héros étant puissant sans nécessairement être vertueux, il ne faut pas s’étonner qu’il ait été lui-même raciste au point de s’opposer à l’abolition de l’esclave et d’approuver la plus cruelle oppression des paysans noirs dans les Antilles anglaises.

Au sommet des peuples, il plaçait les anglo-saxons d’Europe et d’Amérique, les Germains et les Russes. Il n’avait que mépris pour les peuples qui parlent plus qu’ils n’agissent, les Français par exemple. Son admiration pour les Germains l’a incité à écrire une biographie de Frédéric le Grand appelée à devenir le livre préféré de Goebbels, un proche d’Hitler. On dit que Goebbels a lu des passages de ce livre à Hitler juste avant sa mort, ce qui aurait ému le Führer jusqu’aux larmes. On ne sait pas si Carlyle a eu une influence directe sur lui, mais est-il nécessaire de le savoir pour comprendre que le héros amoral de Carlyle est aussi condamnable sur le plan théorique que l’œuvre d’Hitler sur le plan pratique? Propos qu’il faut situer en rappelant que le culte du héros a été à la mode en Europe pendant tout le dix-neuvième siècle. L’édition de 1911 de l’encyclopédie Britannica contient une foule de biographies détaillées de grands hommes et peu d’articles sur l’histoire générale et l’histoire sociale.

Carlyle de même que ses maîtres et ses homologues allemands n’ont pas réhabilité le grand homme, ils l’ont perverti. Hitler et Staline achèveront de discréditer le culte du héros. L’opinion publique penchera désormais en faveur de la thèse défendue par Tolstoï dans Guerre et Paix : ce n’est pas le grand homme qui fait l’histoire, mais les millions de volontés individuelles orientées dans une certaine direction, idée reprise aujourd’hui par les théoriciens de l’auto organisation.

Emerson

 Carlyle eut une longue correspondance avec Ralph Waldo Emerson lequel partageait son intérêt pour le héros mais avec des réserves sur certaines de ses prises de position, sur l’esclavage notamment. Chose étonnante dans cette section de l’histoire réservée aux hommes, Emerson aborde la question de l’héroïsme des femmes, lequel consiste à ses yeux à défendre son autonomie :

«Sapho, Mme de Sévigné, Mme de Staël, les âmes religieuses les plus géniales n'ont jamais satisfait pleinement ni notre imagination, ni la sereine Thémis ; une femme ordinaire croira-t-elle pour cela qu'elle-même ne peut réaliser cet idéal ? Pourquoi ne le pourrait-elle pas ? Toute femme a à résoudre un problème nouveau qui, pour elle est peut-être celui de la plus heureuse nature qui se soit jamais épanouie sous le soleil. Laissons la jeune fille à l'âme droite, suivre avec sérénité son chemin, profiter de chaque nouvelle expérience, faire tour à tour l'essai des dons que Dieu lui a départis ; elle apprendra ainsi le pouvoir de ce charme qui, pareil à une nouvelle aurore rayonnant du fond de l'espace, émane de son être renouvelé. La belle jeune fille qui repousse toute intervention en choisissant elle-même les influences qui pourront la diriger, décidée et fière, si indifférente à plaire, si pleine de volonté et de fierté, inspire à chacun de ceux qui la contemplent quelque chose de sa propre noblesse.» Source


En Europe, une seconde réhabilitation du héros et du grand homme s’ébauchera au début du XXe siècle suite à la découverte et à l’étude des cultures archaïques. S’imposera alors, sous l’influence de Rudolf Otto et en réaction contre le matérialisme et le scientisme de la fin du dix-neuvième siècle, l’idée d’une sphère du sacré ou plutôt du numineux précédant toutes les autres formes de connaissance :


« L'analyse anthropologique... nous montre d'une façon péremptoire que le mythe est toujours premier dans tous les sens du terme et que, bien loin d'être le produit d'un refoulement ou d'une quelconque dérivation, c'est le sens figuré qui prime le sens propre. Qu'on le veuille ou non, la mythologie est première par rapport non seulement à toute métaphysique, mais à toute pensée objective, et c'est la métaphysique et la science qui sont produites par le refoulement du lyrisme mythique. » 1

Dans cette réflexion sur le sacré que poursuivront notamment Joseph Campbell et Mircea Eliade, on ne cherche pas les modèles du grand homme qui fait l’histoire, mais des figures archétypales qui donnent sens à la vie et vie au sens. Dans l’histoire d’Antée par exemple, c’est l’importance du contact avec la terre qui est mise en lumière non les caractéristiques d’un grand homme.

 1-Jean-Jacques Wunenburger, La fête, le jeu, le sacré,Éditions universitraires, Paris 1977, p.31

Essentiel

«Éther divin, vents à l'aile rapide, eaux des fleuves, sourire innombrable des vagues marines, Terre, mère des êtres, et toi, Soleil, oeil qui voit tout, je vous invoque ici: voyez ce qu'un dieu souffre par les dieux.» Eschyle, Prométhée enchaînée. «Le plus haut héroïsme, pour un individu comme pour un peuple, est de savoir affronter le ridicule ; mieux encore, c'est de savoir se poser en ridicule et de ne rien craindre de lui. » Unamuno, Le sentiment tragique de la vie, p. 360 (Idées/Gallimard no68)

Articles


Le culte des héros dans la Grèce ancienne

Cy. (signature d’un auteur non identifié)
Passage extrait d'un compte rendu de l'ouvrage de Paul Foucart intitulé Le culte des héros chez les Grecs, publié en 1918.

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