L'autorité en démocratie. Émission "Répliques", France Culture. Animateur : Alain Finkielkraut.
Invités : Invité(s) : Jean-Claude Monod, philosophe Chercheur au CNRS et enseigne à l’École normale supérieure; Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences en philosophie politique à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), président du Collège de philosophie. On peut en faire l'écoute en cliquant ici.
D'une personne qui a de l'autorité, on dit qu'elle pèse lourd ou qu'elle a du poids. Le verbe latin augere, d'où viennent les mots auctoritas et autorité, signifie augmenter. La qualité qui, augmentant une personne, constitue son autorité, peut venir de ses ancêtres, de ses vertus publiques ou de ses succès, à la guerre ou aux élections. L'augmentation peut être ajoutée de l'extérieur par un poste dans une hiérarchie, elle peut aussi être organique. Dans ce cas, elle est parfois telle que la personne qui en est l'objet n'a qu'à paraître pour inspirer le respect et l'obéissance. «Le monde en le voyant eut reconnu son maître» (Racine à propos de Louis XIV).
Hannah Arendt, pour qui l'autorité c'est la capacité d'obtenir l'obéissance «sans recourir à la contrainte par la force ou à la persuasion par arguments,» met l'accent sur l'augmentation apportée par le passé. Dans un passage sur les origines romaines du concept d'autorité, elle écrit: «Les actions du peuple sont, comme celles des enfants, exposées à l'erreur et demandent donc une augmentation et une confirmation de la part du conseil des anciens (Montesquieu). Le caractère autoritaire de l'augmentation des anciens se trouve dans le fait qu'elle n'est qu'un simple avis, qui n'a besoin pour se faire entendre ni de prendre la forme d'un ordre, ni de recourir à la contrainte extérieure. Aussi, les précédents, les actions des ancêtres et les coutumes qu'elles engendraient, étaient toujours liants. »
Hannah Arendt rappelle ensuite qu'en abandonnant à César ce qui était à César l'Église romaine a conservé pour elle l'autorité tout en reconnaissant à l'État le droit d'exercer le pouvoir. Elle rappelle aussi que, dans l'hypothèse, devenue celle de Platon après la mort de Socrate, où ni les anciens ni la religion n'ont suffisamment d'autorité et où la persuasion ne peut les remplacer, il reste un recours, la vérité: un ensemble d'idées et de règles que l'on propose au peuple avec l'espoir qu'il recevra son assentiment. «Il est apparu à Platon que la vérité est plus forte que la persuasion et l'argumentation. Le substitut de la persuasion proposée par Platon est l'introduction aux lois, dans laquelle leur intention et leurs buts doivent être expliqués aux citoyens.
Soit le savoir du spécialiste inspire confiance, de sorte que ni la force, ni la persuasion ne sont nécessaires pour obtenir l'acquiescement, ou bien celui qui commande et celui qui obéit appartiennent à deux catégories d'êtres complètements différents, dont l'un est déjà implicitement assujetti à l'autre.»
Les chartes de droits s'inscrivent dans cette perspective. Dans la mesure toutefois où elles se limitent aux droits, elles ne disent qu'une infime partie de la vérité que Platon avait à l'esprit quand il écrivait la République.
HANNAH ARENDT, Folio Culture, 1994 (1972), pp. 121à 252.
«La notion d’autorité est très ancienne. L’étymologie l’atteste: le mot qui nous vient du latin, auctoritas, témoigne que le concept existait déjà dans l’Antiquité. L’idée et le mot nous ont été légués par Rome avec la notion d’État. Mais, si le concept a pris dans la tradition juridique romaine un sens précis et un contenu spécifique, la chose et l’idée ne sont pas propres à Rome. Avant d’être une notion, l’autorité a été une réalité, un fait social dans toutes les sociétés. C’est une donnée apparemment universelle.
Elle répond à la conviction – fondée ou non, c’est une question et on y reviendra – qu’aucun groupement humain, si petit qu’il soit, de la famille à la société la plus vaste et la plus complexe, ne peut se passer d’autorité: elle est indispensable pour maintenir la cohésion du groupe, pour imposer aux volontés individuelles le respect d’un intérêt présumé supérieur ; autrement ce serait la dissolution du groupe, la perte de la liberté collective, dès lors assujettie à une domination extérieure. L’admission de l’autorité comme une nécessité, un impératif catégorique, s’accompagne – est-ce inévitable? C’est une deuxième question – d’un autre postulat: l’autorité, ne pouvant être le fait de tous, implique un partage et une séparation tranchée entre un petit nombre appelé à détenir l’autorité et à l’exercer et tous les autres, voués à l’obéissance, sauf à être rejetés par le groupe. Aussi la notion d’autorité est-elle ordinairement associée à celle de hiérarchie et d’inégalité: il en est pour commander et d’autres dont le lot est d’obéir. Dans ces conditions, comment s’étonner que la notion d’autorité ne fasse pas naturellement bon ménage avec les valeurs proclamées et instaurées par la démocratie et qu’elle inspire aux démocrates moins de sympathie que de répugnance et d’inquiétude?
L’idée même d’autorité, avec pour conséquence qu’une minorité doive l’exercer dans l’intérêt du groupe et subsidiairement aussi de celui des individus qui le composent, n’est pourtant pas nécessairement en contradiction avec la conception et la pratique de la démocratie. Les détenteurs de l’autorité peuvent ne pas être toujours les mêmes: s’ils se renouvellent à des rythmes rapprochés, surtout s’ils tiennent leur pouvoir du choix par tous, si donc ils l’exercent par délégation, l’autorité trouve son fondement et son principe dans la référence à la démocratie.»
René Rémond, La société française et l'autorité, no 112, Figures de l'autorité, mars 1998, VEI Enjeux -Migrants formation