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    Impression du texte

    Dossier: Monde

    Gaia ou la vision artistique du monde

    Jacques Dufresne

    La première vision du monde, su sens propre du terme.


    À Andrée Mathieu, qui m'a patiemment initié aux sciences de la complexité

    Ce que j'appelle vision du monde correspond à ce que l'historien et urbaniste Lewis Mumford appelait idée formative, dont on pourrait dire qu'elle est, à l'échelle des civilisations, l'équivalent de ce qu'est l'inspiration chez l'artiste. Elle est, selon Mumford, la principale caractéristique du phénomène humain. À chaque civilisation, et à chaque grande étape dans l'histoire d'une civilisation, correspond une idée formative particulière qui en est, en quelque sorte, l'essence. Cette idée formative imprègne tout. Elle est la signature d'une époque. Elle commence toutefois par façonner les choses, outils ou oeuvres d'art, avant d'envahir la pensée. Elle se matérialise avant de s'éthéréaliser. Ce sont les mots que Mumford lui-même emploie. Dans la Grèce antique, par exemple, l'idée formative, dont le mot harmonie rend bien compte, s'est d'abord matérialisée dans les cités, les temples, les sculptures avant de s'éthéréaliser, de se spiritualiser sous la forme de l'idée d'harmonie, telle que Platon l'explicite pour définir la perfection à laquelle l'homme est appelé. Platon vient toujours après Phidias, la pensée après l'art. « L'oiseau de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée du jour », dira Hegel.

    Il y a dans les civilisations des caractères ascendants, des caractères dominants et des caractères récessifs comme dans le cas de l'hérédité. Ainsi, l'horloge apparaît dans les monastères quatre ou cinq siècles avant que Descartes n’en fasse le modèle de sa conception du monde. Au début, elle est un caractère ascendant, mince filet d'eau nouvelle au milieu d'un monde dont le caractère dominant est un sentiment religieux tel que « tout ce qui n'est pas de l'éternité retrouvée est du temps perdu » Aujourd'hui, tout ce qui est mesure quantitative, du temps, de l'espace, de la réalité en général apparaît, sinon comme un caractère récessif, du moins comme un caractère dominant perdant progressivement son hégémonie. On ne pourrait plus dire, comme il y a cinquante ans « Hors de la mesure quantitative point de science ». Du moins, celui qui présente la connaissance subjective comme un complément nécessaire à la connaissance objective
    - le savant qui réhabilite les sciences de la qualité à côté des sciences de la quantité - n'a plus à craindre d'être ostracisé par l'ensemble de ses collègues.

    Quelle est donc cette vision du monde qui réhabilite la connaissance subjective? Elle existe à l'état d'ébauche depuis longtemps, mais surtout depuis la diffusion, en 1969, des premières photos de la terre prises depuis un vaisseau spatial en orbite autour de la lune. Quarante ans plus tard, cette image continue de nous éblouir et de nous inspirer. La vision du monde dont elle est devenue le symbole pourrait assurer la renaissance des écoles, leur donner un élan semblable à celui qu'elles ont reçu de la vision antérieure à leur origine, au seizième siècle. Mais avant de présenter cette nouvelle vision des écoles, il nous faut faire un long détour par l'histoire des visions du monde, au risque d'exposer des idées déjà familières à plusieurs.

    Tantôt sur un fond religieux, à l'origine surtout, tantôt sur un fond laïc, depuis le XIXe siècle en particulier, Descartes, Newton, Laplace et Darwin ont occupé une place centrale dans la vision antérieure du monde. Le mot réductionnisme la résume bien. Le grand projet de la modernité, conforme à la méthode Descartes, a été en effet de réduire la réalité à ses composantes les plus simples, l'atome, le gène, le neurone, l'individu... pour expliquer ensuite à partir de ces éléments, les chose les plus complexes : l'univers, les organismes, le cerveau, la société; en les situant dans le cadre rassurant de l'hypothèse déterministe que Laplace a formulée ainsi:
    « Nous devons envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »1
    Newton, par sa loi de la gravitation universelle, avait donné une aura céleste à cette mécanique du monde, dans laquelle Darwin fera bientôt entrer la vie. Comment? En expliquant l'origine des espèces par le succès de certains êtres vivants, au détriment de certains autres, suite à une mutation positive qui confère des avantages dans un milieu déterminé. Les découvertes de la génétique au XXe siècle, dans le prolongement des travaux de Mendel, donneront naissance au néo-darwinisme, lequel réduira l'évolution à l'histoire des gènes contenant le programme de chaque organisme.

    Pendant toute l'histoire du darwinisme, ancien et nouveau, on pensait qu'il y avait d'un côté la biosphère, les êtres vivants et en face, sans liens organiques avec eux, la matière inanimée, étudiée par les chimistes, les physiciens et les géologues: l'eau, le roc, l'oxygène, les métaux. Nous ne pouvons plus voir les choses ainsi désormais.

    L'accent mis sur la compétition, sur la survie du plus apte est une autre caractéristique de la vision ancienne dont nous ne pouvons plus nous satisfaire. Une théorie scientifique n'est jamais une chose purement scientifique. Elle s'inscrit dans une culture qui a souvent sur elle un effet plus déterminant que les hypothèses vérifiées. Ainsi en est-il de la compétition, une idée à la mode dans l'Angleterre du XIXe siècle que Darwin a empruntée aux sciences économiques naissantes pour l'intégrer à sa biologie. La compétition existe certes dans la nature, mais les interactions créatrices entre les organismes et en eux sont sans doute plus déterminantes. Hélas, nous en sommes encore à la compétition et nous commençons à peine à en mesurer les effets dans un contexte où elle est combinée avec l'idée, fausse, d'un environnement inerte. Mettez ensemble le gène glorifié, l'individu déifié, lancez-les à la conquête d'un milieu inerte, déprécié, désacralisé, simple matière première offerte au pouvoir transformateur de ses conquérants, et vous obtiendrez une espèce humaine dont chaque membre aura toutes les raisons du monde de considérer la limite, non comme une chose naturelle qu'il faut respecter, mais comme une borne artificielle qu'il faut dépasser. Ce qui a pour effet, sur le plan psychologique, que chacun se prend pour le centre du monde, illusion constamment renforcée par mille petits événements et expériences de la vie quotidienne. Réchauffer ou refroidir les maisons, y amener l'eau et la lumière, aller d'un lieu à un autre, ces activités ont toujours exigé et exigent encore pour des milliards d'êtres humains des efforts considérables, efforts qui incitaient nos ancêtres à se situer à une place encore humble dans la communauté des vivants. Dans le même ordre de choses, chacun obtient aujourd'hui, par la magie de la technique, des résultats auxquels les princes du temps passé  n'osaient même pas rêver. Et cela sans limite... sur une Terre dont les limites nous sont pourtant de plus en plus familières.
    Encadré

    Le designer David W. Orr présente ainsi Ecological Literacy, le premier livre qu'il a consacré à l'éducation.
    « Ne cherchez pas la plus importante découverte du vingtième siècle là où vous vous attendez à la trouver: dans le domaine de la science, de la médecine ou de la technologie mais dans l'éveil de la conscience au fait que la Terre a des limites et que ces limites vont affecter l'évolution de l'humanité d'une manière qu'il nous reste à découvrir. L'humanité a atteint une croisée de chemin où l'on doit choisir entre diverses catastrophes écologiques et ce que certains appellent le développement durable. Alors qu'on a accordé beaucoup d'attention à ce que les gouvernements, les entreprises, les agences internationales et les simples citoyens peuvent faire, on ne s'est guère intéressé aux actions possibles des écoles, des collèges et des universités. Ecological Literacy soulève la question suivante: qu’est-ce qui doit changer, dans le contenu et le fondement de l'éducation, suite à la découverte de la finitude? Compte tenu des limites de la Terre, qu'est-ce que les gens doivent savoir et comment doivent-ils l'apprendre ? »
    Ecological Literacy, SUNY Press, 1991.



    Gaia ou la nouvelle vision du monde

    Une telle démesure n'est évidemment pas viable. Les effets des diverses pollutions et les changements climatiques le rappellent de plus en plus fréquemment à ceux qui en douteraient encore. Moyennant quoi, la nouvelle vision du monde se précise en ce moment. C'est dans l'espoir de faire participer toutes les écoles de la Terre à ce mouvement que les Nations Unies ont lancé en 2005 la décennie de l'éducation en vue du développement durable (EDD). Il ne faut certes pas présumer qu'une institution comme les Nations Unies peut rivaliser avec Platon dans l'art de présenter une vision du monde. En adoptant la Charte de la Terre et en en faisant ensuite le fondement du projet d'EDD, les penseurs des Nations Unies ont tout de même donné des précisions constituant une étape importante sur le chemin conduisant à une vision du monde achevée :
    «La Charte de la Terre formule une approche intégrée des problèmes interdépendants auxquels la communauté mondiale doit faire face. Ce cadre éthique suppose respect et sens de la responsabilité devant la communauté de la vie, et en matière d'intégrité écologique, de justice sociale et économique, ainsi que d'équité, de démocratie, de lutte contre la pauvreté, de non violence et de paix. »2
    Ce texte contient beaucoup de mots plastiques comme démocratie, paix et justice sociale, dont il faudra préciser le sens avec soin, mais l'idée autour de laquelle il gravite, celle de communauté de vie, est suffisamment claire et solide pour servir de fondement à une vision du monde. Dans le passé, il y a dix ou vingt ans seulement, on aurait employé ici le mot humanité, donnant par là à entendre que nos responsabilités se limitent aux autres humains et que l'avenir de cet ensemble humain est largement indépendant de celui de la planète. Depuis, plusieurs auteurs, dont les philosophes Hans Jonas et Michel Serres, ont démontré que le contrat social ne se suffit plus à lui-même, qu'il doit être complété par un contrat naturel.

    On se limitait encore au contrat social avant l'avènement de la science de la complexité, plus précisément avant l'hypothèse Gaia, que l'on peut maintenant considérer comme une théorie. L'idée que nous appartenons à l'ensemble de la communauté des êtres vivants s'est progressivement imposée à partir du moment où nous avons pu voir cette chose unique: la Terre, «cette splendide sphère bleue tachetée de blanc«, selon le mot de James Lovelock. Partout autour: des astres morts. C'était la première vision du monde au sens littéral du terme.

    Le lien entre la couleur de la Terre et la vie dont elle est le support devint manifeste aux yeux de tous, mais quelques-uns - dont le savant anglais indépendant, James Lovelock -,avaient déjà fait l'hypothèse que l'ensemble terre-atmosphère n'était pas seulement le support de la vie, qu'il était lui-même vivant. À cet être vivant, Lovelock a même donné un nom, qui lui fut proposé par l'écrivain William Golding: Gaia, la Terre mère de la mythologie grecque. La première prédiction faite à partir de cette hypothèse, en 1968, et donc un an avant la conquête de la lune, était qu'il n'y avait pas de vie sur Mars, ce que confirma la sonde Viking en 1975.

    Comment Lovelock avait-il pu faire cette prédiction depuis la Terre? Avant que la vie n'y apparaisse, il y a 3,5 milliards d'années, l'atmosphère de notre planète était composée à 98% de gaz carbonique. Dans l'atmosphère terrestre, le taux d'oxygène est aujourd'hui de 21%, mais il n'en a pas toujours été ainsi. Ce sont les végétaux et d'autres organismes vivants, les algues par exemple, qui ont absorbé une partie du gaz carbonique pour le remplacer par de l'oxygène. Il importe au plus haut point pour l'avenir de la vie sur Terre que le taux d'oxygène se maintienne à 21% ; s'il s'élevait d'un degré, les incendies seraient plus graves et plus nombreux ; s'il s'abaissait d'un degré, bien des êtres vivants auraient de la difficulté à respirer. Ce ne sont toutefois pas les lois de la physique et de la chimie qui expliquent la constance de ce taux. La terre-atmosphère est un système dynamique, l'équilibre n'y est jamais acquis.

    Qu'est-ce qui fait que le taux de sucre demeure constant dans un organisme humain normal, quelle que soit la quantité de sucre consommé? C’est un processus extrêmement complexe qu'on appelle homéostasie, laquelle illustre la tendance qu'ont les organismes vivants à assurer eux-mêmes l'équilibre de leur milieu interne. Ne serait-ce pas un phénomène analogue qui explique la fixité du taux d'oxygène dans l'atmosphère et celle du sel dans l'eau de mer ? Telle est l'origine de l'hypothèse Gaia. Si l'ensemble terre-atmosphère assure l'équilibre de son milieu interne, ce qui constitue l'une des principales caractéristiques des organismes vivants, ne faut-il pas présumer que cet ensemble est un être vivant?

    L'atmosphère autour de Mars est constituée à 98% de gaz carbonique et il est en équilibre. S'il y avait de la vie sur Mars, ce ne serait pas le cas. Tel fut le fondement de la prédiction de Lovelock. On commence aujourd'hui à comprendre l'extrême complexité des processus de régulation à l'intérieur de Gaia, processus qui régulent non seulement le taux d'oxygène dans l'air et le taux de sel dans la mer, mais aussi l'ensemble du climat. Pour ce qui est du taux d'oxygène dans l'air et du climat, le cycle du carbone est au coeur du processus de régulation. Le problème, précise Lovelock, n'est pas que nous consommions du carbone, c'est que nous le tirions de la Terre, à un rythme cent fois plus rapide que Gaia l'y enfouit.

    La communauté scientifique a fait bien des reproches à Lovelock, dont celui d'attribuer la vie à Gaia alors qu'elle ne se reproduit pas. Il n'en reste pas moins que depuis la parution de son premier livre, Gaia, a New Look at Life on Earth, les appuis de la communauté scientifique à son oeuvre n'ont cessé de croître. Pour ce qui est des éléments centraux de la théorie, le fait que la vie crée elle-même sa niche et qu'elle intègre des éléments inertes, comme notre corps fait place aux métaux, le doute n'est plus permis.
    «Nous voyons maintenant que l'air, l'océan et le sol sont bien plus qu'un simple environnement indépendant des organismes vivants: ils font eux-mêmes partie de la vie. L'air est à la vie ce que la fourrure est au chat ou ce que le nid est à l'oiseau. Ni l'air, ni la fourrure, ni le nid ne sont en eux-mêmes vivants, ils sont toutefois produits par des organismes vivants qui se protègent ainsi contre un monde qui, autrement, leur serait hostile. Pour toute vie sur Terre, l'air est une protection contre les froids abîmes de l'espace et ses redoutables radiations.»3
    Dans cette nouvelle perspective, on l'aura deviné, la compétition n'est pas l'unique, ni même la principale explication de l'évolution. L'ensemble terre-atmosphère constitue un système dynamique complexe qui, comme tous les systèmes de ce genre – notre organisme, notre cerveau, les termitières, nos villes, nos sociétés – est caractérisé par des émergences (certains emploient ici le mot créativité) qui sont le résultat de l'interaction d'une multitude d'éléments formant un réseau. La composition actuelle de l'atmosphère et le maintien du taux d'oxygène à 21% sont des phénomènes émergents de ce genre. Ils supposent une étroite coopération entre divers éléments dont les algues, les plantes vertes, les mammifères et même les insectes sociaux font partie. On a fait l'hypothèse que les termites, premiers insectes mangeurs de bois, sont apparus à un moment où en l'absence de prédateurs, les arbres occupaient trop d'espace sur la Terre et libéraient trop d'oxygène. Les termites, regroupés en une multitude de termitières géantes, que l'on peut encore retrouver en Afrique, auraient amorcé le processus inverse: manger du bois et libérer du gaz carbonique.4

    On est ainsi amené à conclure que l'émergence des mammifères... et de l'homme s'est accomplie avec la complicité et la coopération de l'ensemble des composantes de Gaia.

    La trajectoire des planètes demeure prédictible, mais il y a désormais une brèche majeure dans le déterminisme de Laplace. Les systèmes dynamiques, depuis l'eau qui bout à la planète qui se réchauffe, en passant par tous les êtres vivants, sont un mélange de chaos et d'ordre. Au début du XXe siècle, le mathématicien français Henri Poincaré avait démontré qu'il est impossible de prédire à partir des lois de Newton, le mouvement de trois corps en interaction: une planète et deux lunes par exemple. Un léger changement dans un corps provoquera tôt ou tard dans les deux autres une rétroaction positive qui dérèglera le système. Un phénomène semblable risque fort de se produire dans l'Arctique. La glace n'absorbe que 20% de l'énergie solaire. Quand elle fond pour faire place à de la terre qui absorbe 80% de la même énergie, cette terre se réchauffe, l'atmosphère également, la glace fond plus vite... et un processus qui semblait devoir être lent au départ, s'emballe. Bien des savants craignent un tel dérapage en ce moment. Un grand système dynamique est le lieu d'une multitude de rétroactions de ce genre, les unes, négatives, le stabilisent, les autres, positives, le dérèglent, le rendent fou littéralement.

    Si l'on ne peut pas faire de prédictions sûres dans ces conditions, on peut tout de même voir venir le danger avec un haut degré de probabilité. Le diabète est un dérèglement du processus de régulation du taux de sucre dans l'organisme. Il est clair, même pour celui qui ne connaît pas les études épidémiologiques sur la question, que l'obésité, combinée avec le manque d'exercice physique et l'abus du sucre, accroît le risque de ce dérèglement. Pour des raisons analogues, il est clair que l'excès actuel d'émissions de gaz à effet de serre provoquera de graves perturbations dans Gaia.

    La connaissance de l'organisme dans sa totalité, longtemps discréditée au profit du réductionnisme ambiant, devient essentielle dans le nouveau contexte. Cette connaissance comporte une part importante de subjectivité et l'objet en est souvent d'ordre qualitatif. Les sciences de la complexité marquent ainsi un retour de l'approche holistique dans la vision du monde. Le biologiste Brian Goodwin, auteur de plusieurs ouvrages sur les sciences de la vie et la complexité et critique sévère de Darwin, est l'un de ceux qui ont appelé de leurs voeux la réhabilitation de la connaissance subjective. Même s'ils comportent de nombreux mécanismes que l'on analyse et mesure, les organismes ne sont pas à ses yeux des machines. Chacun, l'être humain en particulier, a sa nature et on ne peut connaître adéquatement cette nature qu'avec l'apport de la connaissance subjective.
    «Une nouvelle frontière, écrit Goodwin, se dessine pour notre culture, une frontière où l'apport de la science continuera d'être précieux, mais sous une forme radicalement différente. Plutôt que de mettre d'abord l'accent sur le contrôle des quantités, le défi pour la science sera de coopérer avec la créativité dynamique naturelle qui se manifeste aux confins du chaos, de faire l'expérience des qualités qui émergent là et de s'orienter vers une vision du monde participative qui reconnaît les valeurs intrinsèques faisant de la vie une chose digne d'être vécue.»5
    Sous le nom de science de la qualité, Goodwin et les biologistes de son école réhabilitent la forme de connaissance qui, avant l'avènement de la science objective conquérante, avait été la prose du savoir dans l'humanité. Nous pouvons tous, parce que nous sommes nous-mêmes vivants, lire à travers mille petits indices l'état d'âme d'un autre être humain et même celui d'un animal domestique; de même un paysan, peut en touchant et en regardant un sol juger de sa qualité sans passer par l'analyse de contenu en phosphates, sulfates etc. Le sentiment de beauté est de même nature. Parce que nous savons lire les ensembles nous voyons se dégager de certains d'entre eux un sens qui devient une joie pour nous. Dans le contexte créé par l'ancienne vision du monde, on a eu tendance à mépriser cette forme de connaissance alors qu'à son sommet elle enferme plus de rigueur et d'une espèce plus subtile que la science de la quantité. Si les hommages à Goethe sont de plus en plus fréquents et nombreux, c'est parce qu'il est sans doute celui qui, dans l'Occident moderne, a élevé à son plus niveau, dans le plus grand nombre de domaines, la science de la qualité.

    La vie: une oeuvre d'art

    Reste la question cruciale, celle de l'origine de la vie. Le fruit coloré que James Lovelock appela Gaia, cet être unique... et fragile, suscite un sentiment que traduit bien ce vers d'Alfred de Vigny dans la Maison du Berger: «Aimer ce que jamais on ne verra deux fois». Les biologistes contemporains, ceux de l'école de Darwin surtout, n'en ont pas moins préféré une explication des origines de la vie par un hasard et une nécessité qu'on ne saurait aimer. Les biologistes de l'école de la complexité, observateurs de la genèse des formes vivantes et des organismes dans leur totalité, voient les choses autrement. Certes, ils ne reviennent pas à la création en sept jours ! Ils ne contestent nullement le fait de l'évolution et ils ne font pas intervenir Dieu dans le jeu des causes secondes. On n’est cependant nullement étonné quand l'un d'entre eux, Brian C. Goodwin, assimile les formes émergentes de la vie à la création artistique. S'inspirant de Kant et de Cassirer, il écrit:
    «Comment s'opère le passage de la forme initiale du vivant, celle de l'oeuf fécondé par exemple, à la forme adulte? Kant était si frappé par la complexe et subtile cohérence des organismes qu'il assimilait leur développement, leur transformation à la création d'une oeuvre d'art, laquelle a aussi sa cohérence intérieure, s'exprimant par l'unité dynamique de ses parties émergentes. La beauté que nous voyons dans un organisme est assimilable à celle d'un poème, d'un tableau, d'une pièce de musique. Tel était aux yeux de Kant le monde de la forme faisant notre joie grâce au libre jeu de notre esprit qui, loin de toute volonté de figer la forme dans une catégorie la vit dans sa totalité comme une chose ayant une valeur en elle-même.»6
    Au moment où Goodwin écrivait ces lignes, Michel Maffesoli, un sociologue français venu d'un tout autre horizon établissait lui aussi, dans le cadre d'un essai sur les phénomènes sociaux, un lien entre la beauté, la forme, la vie, la complexité et le holisme:
    «A force d’analyser, de disséquer, de distinguer, la pensée moderne a oublié que le tout possède une force spécifique qui est, qualitativement, différente de la somme de ses parties. Ce que l’on appelle le holisme, de Durkheim aux pratiques du « New Age » contemporain, est là pour nous le prouver. L’on est en train de redécouvrir la vertu de la globalité. Le formisme est là pour nous aider en ce sens.

    Afin de bien faire comprendre une telle caractéristique, je reprendrai l’exemple de la beauté telle qu’en parle Georg Simmel. Il en donne une définition tout à fait éclairante pour mon propos, en notant qu’elle est « toujours la forme d’éléments qui sont en eux-mêmes étrangers à la beauté ». C’est leur juxtaposition qui leur permet d’acquérir une valeur esthétique. Ainsi tel mot banal, telle couleur spécifique, tel fragment particulier sont en soi indifférents ou neutres. Et ce n’est que la juxtaposition d’une multiplicité de mots, couleurs, fragments, qui vont donner un poème, un tableau, une sculpture ayant son originalité, et devenant, ainsi, une œuvre d’art. Ainsi c'est le « rassemblement instaurateur de forme» qui va constituer la beauté.»7
    La mécanique céleste de Newton enferme une froide beauté qui invite soit à considérer Dieu comme un premier moteur ayant ensuite abandonné sa création à son déterminisme, soit à en nier l'existence. La terre-atmosphère vue de l'espace enferme une beauté chaude, inspirant à son auteur un sentiment d'amour analogue à celui que nous éprouvons pour l'auteur d'une grande oeuvre d'art.

    Une vision du monde est une forme émergente qui est le fruit d'interactions complexes dans le temps et dans l'espace. On pourrait considérer la théorie Gaia comme un héritage du romantisme allemand tel que Goethe l'a marqué. Au milieu du XXe siècle, une philosophe française appartenant à une lignée différente redonna vie et légitimité, en s'inspirant elle aussi de Kant, mais d'abord de Platon, à la conception artistique du monde.

    La conception artistique du monde

    Simone Weil est moderne. Elle adhère à l'idée que les phénomènes sont déterminés par des forces qui elles-mêmes obéissent à des lois. Elle retient l'hypothèse déterministe, quoiqu'elle préfère le mot nécessité pour désigner la même réalité. Mais ce monde soumis à la nécessité est beau. Nous le savons par expérience. Ce mélange de force et de beauté ne peut s'expliquer, nous dit-elle, que par analogie avec l'œuvre d'art.

    Tous les éléments qui constituent un tableau, toutes les notes présentes dans une oeuvre musicale sont soumis aux lois de la nature, à la nécessité. Il n'empêche que l'ensemble nous touche non pas à la façon d'une force d'attraction irrésistible mais à la manière d'un sourire suppliant. Cela, nous dit Simone Weil, ne peut s'expliquer que si l'on pense, comme Platon, « que le Bien règne sur la nécessité par la persuasion ». Ce rapport ineffable entre le Bien et la nécessité constitue à la fois l'essence du monde et l'essence de l'inspiration artistique.
    Le démiurge, précise Simone Weil, « ne fait pas violence aux causes secondes pour accomplir ses fins. Il accomplit toutes ses fins à travers le mécanisme inflexible de la nécessité sans y fausser un seul rouage. Sa sagesse reste en haut (et quand elle descend, c'est, comme nous le savons, avec la même discrétion). Chaque phénomène a deux raisons d'être dont l'une est sa cause dans le mécanisme de la nature, l'autre sa place dans l'ordonnance providentielle du monde, et jamais il n'est permis d'user de l'une comme d'une explication sur le plan auquel appartient l'autre.»
    8
    Ce qui a conduit Simone Weil à la preuve de l'existence de Dieu par la beauté du monde:
    «L'analogie entre le monde et une oeuvre d'art a sa vérification expérimentale dans le sentiment même de la beauté du monde, car le beau est la seule source du sentiment de beauté. [...] Dans le monde comme dans l'oeuvre d'art, il y a finalité sans aucune fin représentable. Toutes les fabrications humaines sont des ajustements de moyens en vue de fins déterminées, sauf l'oeuvre d'art où il y a ajustement de moyens, où il y a évidemment finalité, mais où on ne peut concevoir aucune fin. En un sens, la fin n'est pas autre chose que l'ensemble des moyens employés; en un sens la fin est tout à fait transcendante. Il en est exactement de même dans l'univers et le cours de l'univers, dont la fin est éminemment transcendante et non représentable puisque c'est Dieu lui-même. L'art est donc l'unique terme de comparaison légitime.

    On se sert d'une montre sans aimer l'horloger, mais on ne peut pas écouter avec attention un chant parfaitement beau sans aimer l'auteur du chant et le chanteur. Réciproquement, l'horloger n'a pas besoin d'aimer pour faire une montre au lieu que la création artistique n'est pas autre chose que de l'amour.» 9
    Compatible, nous l'avons vu, avec l'hypothèse Gaia et les sciences de la complexité, cette conception artistique du monde demeure aussi compatible avec toutes les visions anciennes qui présentent l'univers comme un être vivant et assimile son origine à l'éclosion d'un oeuf.

    Il va presque de soi que dans une vision du monde, on représente l'homme par analogie au monde. À la Renaissance par exemple, on appelait l'homme microcosme et le monde macrocosme. Si on reprend cette analogie dans le cadre de la vision artistique du monde, on est amené à penser que l'esprit est présent dans l'homme et qu'il doit régner sur lui par la persuasion comme le bien règne sur la matière dans le monde.

    Cette vision artistique du monde, qui a sa fin en elle-même, hors de toute considération pratique correspond aussi à un impérieux besoin. Pour parvenir à vivre en harmonie avec la communauté de vie, il faudra absolument que nous puissions l'aimer. À mesure que fondent les glaces des pôles, que le niveau de la mer s'élève, que la désertification s'accélère, que l'eau se raréfie il devient de plus en plus difficile d'assurer une vie digne de ce nom aux 6,8 milliards d'êtres humains; d'autant plus difficile qu'il faudra en outre, par respect pour Gaia de qui tout dépend, protéger un plus grand nombre d'espèces et accroître les espaces réservés à la vie sauvage. Si nous devions rester dans le cadre de l'ancienne vision du monde, incitant à la compétition et à l'égoïsme, les pires catastrophes et la plus sombre barbarie seraient inévitables.

    Terra erotica

    En choisissant de donner le nom de Gaia à son hypothèse, Lovelock savait qu'il s'aliénerait bien des scientifiques, notamment parmi ceux qui sont allergiques à tout ce qui rappelle des mouvements comme le New Age. S'il est resté fidèle à son choix et s'il a continué de soutenir que Gaia est vivante c'est, selon ses propres mots, «en vue de faire comprendre des choses essentielles au grand public aussi bien qu'à la communauté scientifique ».
    « Tant que nous ne sentirons pas intuitivement que la Terre est un système vivant, en sachant que nous en faisons partie, nous ne parviendrons pas à réagir spontanément pour assurer sa protection et ultimement la nôtre. Il a fallu attendre jusqu'à 2004 pour que quelques-uns d'entre nous, à travers le monde, y compris Tim Flannery et Al Gore, en viennent à la conviction que le changement climatique n'est pas un simple projet scientifique, mais plutôt une réalité menaçante à laquelle personne n'échappe. Jusqu'en 2004, le débat sur Gaia ne concernait que moi et une poignée de savants, mais maintenant une compréhension adéquate de la Terre comme système vivant est une question de vie ou de mort pour des milliards d'êtres humains et toute une catégorie d'espèces. À moins que nous ne nous fassions à l'idée que la Terre est vivante et que nous en faisons partie, il se pourrait fort bien que nous ne sachions ni quoi faire, ni où nous réfugier quand l'océan s'élèvera sur un monde chaud et sec.»10
    Dans Terra erotica, un ouvrage qui semble avoir été écrit en écho à celui de Lovelock, le géographe Luc Bureau s'éprend d'une Gaia qui n'est pas seulement vivante mais éperdument et perpétuellement amoureuse, comme dans la théogonie d'Hésiode. Il en décrit le blason, étroitement apparenté au blason féminin. Il invite ensuite peintres et poètes à se joindre au chœur d'Éros, où chante Rimbaud: «Que la Terre est nubile et déborde de sang; /que son immense sein, soulevé par une âme, /est d'amour comme Dieu, de chair comme la femme.» Vous aimez les fleurs, si ingénument dévoilées et si pudiquement voilées? Luc Bureau a compris leur langage, son érotisme ne dégénère jamais en pornographie.
    «Est érotique l'attitude de l’homme lorsqu’il se laisse imprégner par l'indissoluble unité du monde, se sent effleuré, palpé, aspiré par les matières et les formes qui le composent. À l'inverse, est pornographique le comportement de l’homme qui exploite, violente et souille la nature, qui tente de la dominer du haut de ses savoirs, de ses outils et de son orgueil. Est érotique le passage d'un canot léger sur les eaux d'un lac; est pornographique le monde des courses automobiles... 11
    Luc Bureau ne cesse pourtant pas d'être un savant géographe conscient des dangers qui menacent l'objet de son amour:
    «Devant l'urgence que soulève devant nous la dégradation de la planète, l'appel au secours lancé à Éros ressemble à de la provocation, sinon de la bêtise. Pourtant, derrière l’écran des mots et des images, se cache une évidence aussi aveuglante qu'improuvable: tout est perdu si nous ne parvenons pas à raviver la flamme érotique dans la relation de l’homme à ses « lieux ». Bien sûr, il faut bouger, passer à l'action, et vite. Mais pourquoi? En vertu de quoi? Afin d'aider les grandes sociétés du secteur de l'automobile à récupérer leur part de marché en produisant des véhicules moins polluants? […] Ce sont là d’excellentes raisons pour agir vite, mais qui obéissent à des fins strictement pratiques ou utilitaires. Or, ce que nous cherchons, c'est une fin absolue, inconditionnelle, désintéressée, une fin qui trouve en elle- même sa raison d'être. Serait-il à ce point déshonorant d'aimer la nature pour ce qu'elle est, d'éprouver de l'affection pour les pissenlits simplement parce qu’ils existent, de se laisser mouiller voluptueusement par l'écume d'une chute d’eau (sans avoir à l’esprit une usine hydroélectrique), de nous livrer corps et âme à la présence des choses? On se doit de réapprendre à s'émouvoir, à se laisser séduire par les plus humbles des substances terrestres afin d'en capter les attributs érotiques. Ce n'est que par le désir ou par l'amour que les objets et les êtres prennent sens et commencent à exister. »12
    Et voici comment le géographe rejoint l'artiste, le biologiste, le sociologue, le théoricien de la complexité dans leur refus de réduire le tout à la somme de ses parties:
    «C'est une erreur grave que de croire que le tout est égal à la somme de ses parties. [...] Les diverses parties du corps de « La Géante », tout en se différenciant les unes des autres, se doivent de reconnaître qu'elles n'ont de sens et d'existence qu'intégrées au tout. On ne saurait retrancher le cœur, les genoux, les yeux ou les seins de l'héroïne baudelairienne sans miner son intégrité, sans mettre en péril sa survie. Mutatis mutandis, il en va de même des diverses parties de la Terre, qui, tout en étant distinctes l'une de l'autre, n'acquièrent leur sens véritable qu'au sein du tout. Il existe pourtant dans l'appréhension et le traitement de l'espace une tendance lourde qui privilégie les parties au détriment du tout.»13

     

    1-Pierre-Simon Laplace , Essai philosophique sur les probabilités (1814)
    2 La Charte de la Terre: http://www.earthcharterinaction.org/contenu/pages/La-Charte-de-la-Terre.html
    3 James Lovelock, What is Gaia, site officiel: http://www.ecolo.org/lovelock/what_is_Gaia.html, Trad: J.D.
    4The Kingdoms of Gaia”, The New Scientist, 16 June 2001 by Fred Pearce, Magazine issue 2295.
    5 Brian C. Goodwin, How the Leopard changed its Spots, Princeton University Press, 2001, p x.
    6 Ibid. p.199 Trad.J.D.
    7 Michel Maffesoli, Éloge de la raison sensible, Paris, Grasset 1996, p.117.
    8 Simone Weil, Intuitions préchrétiennes, Éditions de la Colombe, Paris, 1951, p.31.
    9 Ibid. p.24.
    10 James Lovelock, The Vanishing Face of Gaia, Allen Lane, Londres 2009, p.128.
    11 Luc Bureau, Terra erotica, Éditions Fides, Montréal 2009, p.194.
    12 Ibid. p.195
    13 Ibid. p.161

     

     

     

     

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    Complexity, chaos, Lovelock, Brian Goodwin, art, Simone Weil, Maffesoli, Luc Bureau
    Extrait
    La connaissance de l'organisme dans sa totalité, longtemps discréditée au profit du réductionnisme ambiant, devient essentielle dans le nouveau contexte. Cette connaissance comporte une part importante de subjectivité et l'objet en est souvent d'ordre qualitatif. Les sciences de la complexité marquent ainsi un retour de l'approche holistique dans la vision du monde.
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