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    Dossier: Japon

    La crise financière du Japon

    Bernard Bernier
    Comment par une rupture dans ses traditions et une mauvaise administration financière, un pays peut perdre les avantages que l'exceptionnelle productivité de ses entreprises lui avait permis d'obtenir.
    « La crise financière qui frappe le Japon depuis le début de cette décennie a ébranlé plusieurs certitudes, particulièrement en ce qui touche à la sécurité personnelle. La perte du sens de la sécurité a aussi été amplifiée par l'empoisonnement au Sarin dans le métro de Tokyo par la secte AUM Shinrykyô, et par le tremblement de terre de Kobe. De ce point de vue, comme de bien d'autres, les années 1990 se distinguent de façon tranchée des années 1980.

    Les années 1980 ont été au Japon des années d'euphorie. Pendant que les pays occidentaux, et surtout les États-Unis, faisaient face à des difficultés économiques sérieuses, en particulier dans le domaine industriel (comme en témoignent les mises à pied de centaines de milliers de travailleurs de l'automobile aux États-Unis dans ces années), le Japon semblait continuer sa course sans problème. Plusieurs intellectuels japonais voyaient déjà venir la fin de l'hégémonie américaine, qui serait remplacée par la domination économique japonaise: le XXIe siècle serait le siècle du Japon, précédé par ces années dorées que l'on prévoyait pour la décennie 1990. Les dirigeants politiques japonais abondaient dans le même sens. Ils faisaient la leçon aux dirigeants américains, leur disant d'imiter le Japon. Le mode de développement japonais était proposé aux pays du tiers monde comme la seule recette valable.

    Ces prévisions ultra optimistes étaient fondées sur un certain nombre d'indices qui paraissaient sûrs. Le Japon jouissait alors de forts surplus de la balance commerciale, ce qui lui permettait d'investir massivement dans les pays occidentaux. En retour, ces investissements entraînaient des profits considérables, rapatriés au Japon. Les entrées de fonds étaient à ce moment si fortes que des experts comme Kenneth Courtiss, maintenant économiste en chef de la Deutsche Bank à Tokyo, ne voyait pas comment le Japon pourrait ne pas remplacer les États-Unis comme première puissance industrielle et commerciale mondiale. Ces entrées de fonds servaient non seulement à couvrir des investissements pour augmenter une productivité industrielle déjà remarquable (avec les systèmes comme le «juste-à-temps», le kaizen, le kanban, etc.) mais aussi à financer le déficit du budget américain.

    L'euphorie des années 1980, couplée avec l'impossibilité d'utiliser productivement tous les fonds qui entraient au Japon à cette époque, a mené à une course effrénée aux titres boursiers. Les banques, les compagnies d'assurances, les entreprises industrielles et même les particuliers se sont lancés dans l'investissement de leur épargne à la bourse, dont les cours montaient infiniment plus rapidement que les taux d'intérêts. Notons que les taux d'intérêts étaient à l'époque fixés par le ministère des Finances à des niveaux extrêmement bas, autour de 2%, ce afin de limiter le coût des prêts bancaires aux entreprises. Conserver son épargne à la banque (ou dans des comptes postaux) était alors peu payant comparé à l'investissement à la bourse. La hausse des cours boursiers et l'euphorie ont aussi mené à la spéculation foncière et à la mise sur pied de nombreux projets immobiliers extravagants.

    Plusieurs des pratiques qui se sont généralisées dans les années 1980 étaient des nouveautés au Japon. Traditionnellement, depuis le XIXe siècle, les Japonais, autant les grandes entreprises que l'État et les particuliers, avaient une confiance limitée dans la bourse qu'ils voyaient comme un repère de spéculateurs peu scrupuleux. Les grandes entreprises préféraient emprunter des banques pour obtenir du capital plutôt que de vendre des actions en bourse. L'avantage de ces emprunts pour ces entreprises se trouvait dans le fait d'échapper aux demandes des actionnaires. Par ailleurs, les relations à long terme avec une ou plusieurs banques permettaient de minimiser les risques. Enfin, les entreprises achetaient des actions les unes des autres (système de participation croisée) et ces actions étaient conservées pour de longues périodes, ce qui à la fois renforçait les relations entre ces entreprises et donnait à chacune une grande stabilité.

    Pour ce qui est des particuliers, l'épargne déposée dans les banques ou aux bureaux de poste était garantie, même si elle ne rapportait pas beaucoup. De toute façon, les particuliers recherchaient la stabilité de l'épargne, car on épargnait pour faire face à des obligations futures (l'éducation des enfants et les mariages prenant la grande part, mais aussi l'achat d'une maison ou d'un appartement) ou en cas de coups durs (maladie, mise à pied, etc.) L'épargne était donc destinée à des dépenses futures attendues ou possibles et on visait surtout à la maintenir.

    Ces attitudes ont changé avec l'abondance des années 1980. Les grandes entreprises, avec ces profits accrus, ont commencé à moins dépendre des banques. De plus, elles se sont rendu compte des profits énormes qu'elles pourraient faire à la bourse. Plusieurs d'entre elles ont alors emprunté des institutions financières, sur garantie des prix accrus de leurs terrains ou de celui des actions d'autres entreprises qu'elles détenaient, pour investir dans les titres cotés en bourse. D'autres ont vendu leurs actions à d'autres entreprises afin de faire des profits. Autrement dit, plusieurs pratiques spéculatives auparavant considérées comme dangereuses, sont devenues courantes. Les banques ont voulu profiter de la manne et ont prêté de grandes sommes pour fin de spéculation.

    Quant aux petits épargnants, l'abondance les a menés à s'intéresser moins au maintien tel quel des épargnes et davantage à l'augmentation que l'investissement à la bourse pouvait permettre. De façon tout à fait sans précédent, les particuliers ont investi leurs épargnes dans des titres boursiers. C'était là une modification majeure du comportement des particuliers, le passage de la stabilité de l'épargne dans des comptes bancaires ou postaux à la recherche de l'augmentation du capital à travers le jeu à la bourse. Ce nouveau comportement a beaucoup rapporté quand les cours boursiers ont triplé en valeur entre 1986 et 1989 (l'indice Nikkei est passé de 13 000 environ en 1986 à près de 39 000 en décembre 1989).

    La crise survenue après la guerre du Golfe Persique de 1989 a été provoquée par la récession américaine qui a suivi cette guerre et par une politique déflationniste du gouvernement japonais, inquiet de la hausse des cours boursiers, de la hausse du déficit gouvernemental et de l'inflation. La combinaison de ces deux facteurs a mené à la fin de la croissance soutenue et au début de la crise financière. La crise financière a résulté de la baisse soudaine des cours boursiers, provoquée par la baisse des profits des entreprises à la suite de la récession américaine et d'une politique monétaire plus restrictive au Japon. La baisse des cours a entraîné des ventes rapides de titres, ce qui a accéléré la baisse de leur valeur. Les banques et autres institutions financières ont tenté de recouvrer les sommes prêtées, mais plusieurs entreprises n'étaient pas en mesure de payer. Au lieu de forcer certaines de ces entreprises à faire faillite, les banques leur ont prêté de nouveau pour payer les intérêts des prêts antérieurs. Plusieurs banques, caisses de crédit et autres institutions financières ont alors accumulé les mauvaises créances. Quant au ministère des Finances, qui avait la responsabilité de surveiller les pratiques du secteur financier, le fonctionnement de ses relations avec les institutions financières a retardé son intervention. En effet, une pratique fort répandue au Japon veut que les bureaucrates, qui prennent leur retraite à 60 ans, se trouvent par la suite un emploi dans une entreprise du secteur qu'ils ont la responsabilité de surveiller. Pendant leur mandat au ministère, ils sont en contact fréquent avec leurs vis-à-vis dans le secteur privé et ils établissent des contacts personnels qu'ils utilisent à leur retraite pour se trouver un nouvel emploi lucratif. Par exemple, les bureaucrates surveillant le secteur bancaire vont établir des relations avec les banques, relations fondées sur l'échange de bons procédés, et une banque leur offrira à leur retraite un poste haut placé dans la banque (vice-président, etc.). Ce type de relation a retardé l'action des officiels, qui ne voulaient pas, en prenant des mesures qui contraindraient les institutions financières, compromettre leur emploi futur. Les officiels du gouvernement ont donc couvert plusieurs pratiques, sinon illégales, du moins dangereuses pour l'ensemble de l'économie. Le comportement des fonctionnaires a retardé le dévoilement de l'étendue de la crise et, par extension, la mise en place et la mise en application de mesures efficaces. Ce n'est qu'avec la faillite des caisses de crédit, en 1994, que l'étendue de la crise est apparue au grand jour. Par la suite, des banques régionales, puis la quatrième firme de courtage (Yamaichi) et, en 1998, la Banque de crédit à long terme ont déclaré faillite. Naturellement, le fait pour les institutions financières elles-mêmes et pour les fonctionnaires du ministère des Finances d'avoir caché pendant longtemps la situation réelle du secteur financier n'a fait qu'empirer la situation. Par exemple, le montant total des mauvaises créances est passé, selon certains chiffres, d'environ 30 milliards $US en 1991 à plus de 100 milliards en 1998. Le scandale que la crise financière a créé autant pour le ministère des Finances que pour les grandes entreprises financières a été exacerbé par la mise à jour de pratiques tout à fait illégales de la part des banques et des entreprises de courtage. Les Japonais ont appris dès 1991 que les grands courtiers avaient remboursé leurs clients les plus importants pour les pertes encourues à la suite de la chute des cours boursiers depuis la fin de 1989. Inutile de dire que les petits épargnants n'avaient pas profité d'une telle générosité. Le public a appris au même moment que les membres de la pègre (les yakuza) avaient eux aussi, comme les grandes entreprises, bénéficié des largesses des courtiers. La pègre a encore été mise en cause en relation aux grandes entreprises en 1996 et 1997. On a alors appris que certaines institutions financières, dont la Banque Dai-ichi Kangyô, une des cinq plus grandes banques au monde, avaient dû payer des groupes du grand banditisme pour qu'ils n'interviennent pas dans les assemblées d'actionnaires de ces institutions. Il s'agissait là de chantage, mais fondé sur la pratique assez répandue dans les grandes entreprises dans les années 1980 d'embaucher des yakuza pour faire peur aux actionnaires récalcitrants dans les assemblées d'actionnaires. Les yakuza demandaient maintenant d'être payés pour ne pas se présenter aux assemblées. La crise et les pratiques qu'elle a contribué à mettre à jour ont ébranlé la confiance des Japonais et leur sens de la sécurité. L'économie ne fonctionne plus, les gouvernants ne semblent pas pouvoir trouver les moyens de mettre de l'ordre dans le système financier, les fonctionnaires (autrefois perçus comme un corps d'élite, à cause du recrutement par concours des diplômés des facultés les plus prestigieuses des meilleures universités) ont perdu toute crédibilité. Les entreprises, fleuron de l'économie japonaise dans les années de croissance, ont été mêlées aux pires manigances. La spéculation a été clairement identifiée comme cause principale de la crise, mais on s'aperçoit maintenant que cette spéculation, à laquelle une bonne partie de la population japonaise a participé, a été laissée sans contrôle par ceux qui devaient la baliser.

    Devant cette incertitude, les Japonais ont réactivé de vieux réflexes. L'épargne est en hausse, surtout dans ses formes les plus sécuritaires (comptes bancaires et postaux, dépôts à terme garantis, etc.), ce qui signifie que les dépenses des ménages diminuent. Or, il faudrait, pour que l'économie démarre de nouveau, que les dépenses générales augmentent. L'État a défini de multiples programmes de dépenses publiques, qui augmentent un déficit budgétaire déjà très élevé mais qui sont nécessaires pour relancer l'économie. Il faudrait aussi que les particuliers recommencent à dépenser, un peu comme ils l'ont fait dans les années 1980. Mais les Japonais, craignant que la crise se poursuive, avec l'augmentation du chômage et la baisse de revenus, hésitent à se départir de cet argent durement gagné, surtout après les pertes encourues par plusieurs à cause des baisses des cours boursiers et des faillites des institutions financières (le gouvernement a promis de rembourser les petits épargnants touchés par les faillites mais les programmes ne sont pas encore très précis). On a donc peur, et la peur entraîne la réactivation des anciens réflexes. Il faudrait enfin que les institutions financières recommencent à faire crédit aux entreprises rentables, ce qu'elles hésitent à faire à cause de leurs mauvaises créances encore en suspens.

    Que va-t-il donc se passer au Japon? En réalité, rien n'est encore décidé. Il y a une bonne nouvelle, cependant: le parlement, en octobre 1998, a voté, contre toute attente, un ambitieux programme visant à régler une partie des problèmes du secteur financier. Il faudra voir maintenant si ce programme, voté sept ans trop tard, aura les effets escomptés. »

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Bernard Bernier
    Professeur au département d'anthropologie de l'Université de Montréal
    Mots-clés
    Banques, épargne
    Extrait
    « Que va-t-il donc se passer au Japon? En réalité, rien n'est encore décidé. Il y a une bonne nouvelle, cependant: le parlement, en octobre 1998, a voté, contre toute attente, un ambitieux programme visant à régler une partie des problèmes du secteur financier. Il faudra voir maintenant si ce programme, voté sept ans trop tard, aura les effets escomptés. »

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