Vanité

Jacques Duifresne

«Vanité, enflure, etc. Je songe à cette stupide soif de paraître qui consumait ma jeunesse. Tout cela me semble si ridicule aujourd'hui... Et cependant n'y avait-il pas, dans ce besoin de paraître, une parcelle d'aspiration authentique vers l'être ? Il faudrait creuser à fond la psychologie de la prétention. On constaterait d'abord que les êtres totalement immergés dans la matière et les sens sont exempts de vanité : ils n'ont que des appétits et des intérêts. Il y a donc chez le prétentieux un rudiment d'appel intérieur vers une supériorité entrevue en songe et mal située : prétendre, en un sens, c'est tendre. La prétention comble à peu de frais l'âpre distance entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être ; c'est un raccourci imaginaire entre le désir et son objet ; l'homme se gonfle d'illusions au lieu de se remplir de réalités. Mais son enflure dessine en quelque sorte les contours de ses vœux et peut-être de ses possibilités ; le personnage qu'il joue est une anticipation frauduleuse sur ce que pourrait devenir sa personne, s'il savait attendre et travailler. La vérité de la prétention est dans ce désir du mieux et dans cet hommage qu'elle lui rend en l'imitant maladroitement.
Mes prétentions sont tombées dans la mesure où j'ai remplacé le creux par le plein, où les fantômes de mon imagination et de mon orgueil ont cédé la place à des réalités, où je suis devenu, du moins en partie, ce que je cherchais à paraître. D'où cette règle de conduite à l'égard des autres : le seul moyen de « dégonfler » efficacement un vaniteux consiste, non à essayer de crever son enflure, mais à la combler avec des objets solides. Sinon, la peau de la baudruche s'irritera et le vent qui la gonfle se chargera de mias¬mes empoisonnés, mais elle ne crèvera pas.»

Source : Gustave Thibon, L'ignorance étoilée, Éditions du Boréal Express, Montréal 1984, p.58.)

Texte ajouté par Jacques Dufresne, le 6 novembre 2018.

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