Yves Allaire, le poète qui chemine

Hélène Laberge

Le poète nous fait pénétrer en nous-même tout en semblant se révéler lui-même. Non pas qu’il fasse semblant mais il ne révèle son âme qu’à travers l’ombre des mots sous la lumière de son inspiration.

Yves Allaire a intitulé un récent recueil de poèmes : Égarer les ombres. Le titre intrigue. Sur la page couverture une sombre masse tombe en s’amenuisant et se bleuissant sur un fond mi rose, mi crème d’une grande douceur.
Symbole des vers dans lesquels Yves enveloppe ses pensées, « ses alliances accrochées à un clou » ses souffrances, ses bénédictions:

Prière
Remous
bénédiction
le cœur meurtri
d’ombres et d’angoisses
aput nitu tshikutpatshitenimiuak
j’entends l’appel des sous-bois.
Les traces de l’animal noble
orientent ma voie
En paix
Tamtam totem terre
Tamtam totem terre
Tamtam totem terre


La poésie, je l’ai d’abord connue à travers la musique mise sur des mots.
Aragon chanté par Brassens :

Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa faiblesse, ni sa force
Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux.

Au fil des lectures et surtout de notre siècle (et j’inclus le vingtième) j’ai dû quitter la musique des rimes et des rythmes pour la trépidation des vers actuels. Des poèmes courts et en apparence dénués de fil conducteur.

Ce n’est pas le cas dans les écrits d’Yves Allaire chaque regroupement de mots mérite notre attention. Aucun n’est le fruit d’un caprice, d’un jeu. Il ne s’amuse jamais à provoquer notre étonnement ou notre sourire par des accouplements de mots discordants. Immergé dans la nature qui est sa mère, sa sœur, son père, (au fait n’a-t-il pas comme tant de nous du sang amérindien?) il évoque ses grands mouvements, - ses vents, ses forêts, ses vagues, toutes ces images de nos propres émotions :

Guerrier de la onzième heure
De croyances entêté
Bardé de bravoure
Dans le droit chemin
Je me rends aveugle
Au cortège des oiseaux noirs
j’arpente
mes mémoires
risque la descente
de grands rapides
où naissent et meurent
mes odyssées.


Le poète, le vrai, peut évoquer toute la misère humaine. Condamné à mort, François Villon nous a suppliés de partager sa propre misère :

« Frères humains qui après nous vivez
n’ayez les cœurs contre nous endurcis
car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci
Dieu en aura plus tost de vous merci».


Le malheur, Dieu merci, n’imprègne pas chaque moment de notre existence, laquelle est entrelacée d’éclats de vie heureuse, joyeuse, de projets, de désirs exaucés, «amour, amour quand tu nous tiens on peut bien dire adieu tristesse».

 

… plonger en un fleuve érotique
Et rejoindre l’autre rive
appétence au même lit
portés par un courant de fond
à vaincre tous les océans
l’homme sillonne le jour
la femme la nuit
elle sait mourir
il sait braver


Maisil supporte héla aussi des cassures plus douloureuses que des ruptures :

Femme
De douleur prisonnière
Dans ton palais de janvier
Tu t’aventures sur une glace mince
Téméraire immortelle
Devant la mort
Un manque infini
d’écho
pour dire l’absence
Tu n’as jamais compris
Tes cassures


On me pardonnera de terminer cette trop courte recension par ce poème de Marcel Dubé par quoi Yves Allaire nous ouvre son premier horizon poétique : le poète est un penseur et le penseur un sceptique… et peut-être un croyant qui doute.
J’écris pour que mon amour

Ressemble à un conte
Et mon existence à un doute
Et qu’on ne sache plus
Si vraiment j’ai vécu
Et si t m’as aimé
Ou si tu n’es que le profil
Intouchable
De ma propre fiction




 

 

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