Saison brune, saison des limites

Hélène Laberge

SAISON BRUNE, un album de Philippe Squarzoni

Nous recevions par la poste récemment, Saison brune : un album de bandes dessinées de 475 pages, publié par la maison Delcourt. Autant vous dire d’emblée que notre étonnement tient à ce que notre défaillante culture dans ce domaine se limite à l’inépuisable Hergé.
Notre curiosité fut piquée par un bandeau rouge qui nous apprenait que ce livre avait obtenu en 2012 le prix de l’Académie française Léon de Rosen avec, en en-tête, cette présentation « Notre avenir climatique, une enquête passionnante ». Autre prix mentionné : au Festival Lyon 2012, celui du Jury qui soulignait «la forme vivante, donc passionnante de ce documentaire graphique »

L’auteur, Philippe Squarzoni, est un remarquable dessinateur mais également un écrivain. Il a d’abord vécu en France (en Ardèche et à Lyon) puis s’est rendu plusieurs fois en Croatie dans un projet de résolution du conflit (1994- 1996) en ex-Yougoslavie. Par la suite il ira au Mexique dans une communauté zapatiste du Chiapas comme observateur des droits de l’homme et en 2001 il suivra leur marche vers Mexico. En 2004 il publiait Torturer blanche, un récit de son voyage en Palestine et en Israël comme membre d’une mission de protection du peuple palestinien.
 
Sur la page quatre de la couverture apparaissent quelques mots : une citation de Cornelius Castoriadis :

Une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer.


Une exhortation donnant tout son sens à ce recueil nusité de dessins, et de commentaires tout aussi importants, sur les effets des changements climatiques et sur la façon, sinon de les prévenir du moins de les contourner par une efficacité énergétique qui suppose, d’abord et avant tout, la collaboration des individus autant que des groupes sociaux dont ils font partie. Sauf erreur, on ne trouve dans ce recueil aucun projet relevant des instances politiques mondialistes.

Tous les textes qui donnent leur sens aux images d’une manière ou d’une autre, selon les situations dramatiques du réchauffement climatiques font appel à un sentiment de responsabilité personnelle rejaillissant sur les petites communautés. L’auteur a mis six ans à réaliser ce document qui pourrait servir de fer de lance dans un cours d’écologie destiné aux adolescents tout autant qu’aux adultes impliqués dans des projets locaux se défiant des hégémonies technologiques.

Impossible d’échapper à la tentation de d’abord feuilleter cette somme de bandes dessinées ! On est alors frappé par le côté original et inhabituel des diverses planches où s’entremêlent des photos d’hommes politiques, (et leur indifférence devant les transformations de la nature) de conférenciers lucides (économistes ou écologistes,) ou de célèbres films de Disney, (et leur empreinte sur l’esprit de l’auteur lorsqu’il était enfant) ou encore des représentations, ’une grande qualité graphique de New York, cet emblème urbain incontesté de notre capitalisme occidental.

En contraste, s’opposent des croquis de lieux et d’êtres humains brisés physiquement et moralement par les ouragans, tremblements de terre ou tsunamis. Privés de tout ce qui fait le bonheur de vivre. À cet égard, tout le reportage sur l’ouragan Katrina de 2005 est remarquable je devrais plutôt dire intolérable au sens très précis où Bush a fait preuve d’une indifférence indigne de son pays. Les secours ont mis 6 jours à parvenir aux malheureux qui n’ont pu s’enfuir vers d’autres États faute de moyens de transport. Par la suite, ce sont des soldats et des policiers qui ont géré une foule qui mourant de faim et de soif a pris d’assaut les centres d’alimentation. On a vite oublié que des millions de personnes ont été dispersées au hasard dans d’autres états américains. Et la question posée en filigrane au lecteur : comment chacun de nous réagira lorsque les transformations climatiques nous atteindront de plein fouet ? D’autres dessins, parfois terrifiants évoquent les accidents mortels sur nos autoroutes. Tous répondent à une logique, celle d’un enseignement pouvant susciter chez le lecteur le désir de simples actions préventives.

L’originalité de S. la fascination qu’exerce son livre c’est donc en premier lieu la force des situations extrêmes qu’il dessine ou reproduit. Autre contraste, lorsqu’il évoque dans des dessins très beaux, (y compris de son propre visage) et nostalgiques la maison et les jeux de son de son enfance, toute imprégnée de la nature méridionale et de la tendresse de sa famille.

C’est le point de départ de son livre ; voilà ce que j’ai perdu (ce que nous avons perdu ou pas pu connaître) dans la civilisation actuelle… Mais comment faire face aux conséquences complexes de tout ce qui est maintenant si étroitement relié : les techniques de plus en plus invasives de tous les systèmes de communication et de déplacement, les crises du pétrole et d’autres combustibles, les sursauts climatiques incontrôlables, etc.?

Cette réponse, on la trouve d’abord dans les délicieux dialogues de l’auteur avec sa discrète et belle compagne. Dans leurs sobres conversations tous les couples se retrouveront. Du moins ceux qui sont hantés, comme S l’est, par les effets de leurs choix. Car n’oublions pas le propos de Castoriadis, qui est la pierre d’angle de la construction de Saison brune : savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer.

À titre d’exemple : peut-on continuer à désirer les voyages en avion impliquant une dépense excessive de carbone ? Squarzoni se demande s’il doit accepter une invitation à un colloque dans un lointain pays ! Et la réponse de sa femme : « Mais moi j’ai envie de voyager, et avec toi. » L’éternel dilemme entre l’idéal, (ne pas contribuer à accroître la pollution de la nature) et le désir et les offres alléchantes de tourisme mondial. On sait trop bien ce qui l’emportera !

Une partie importante est consacrée aux économistes, physiciens et écologistes soucieux de protéger la terre des hommes. S. dessine avec finesse chacune de leurs expressions lorsqu’ils exposent leurs lucides et rigoureux points de vue. Une sorte de vidéo immobile et quel plaisir de regarder lentement ces visages au fil de leurs propos. Long arrêt sur Bernard Laponche, physicien nucléaire qui a été directeur de l’agence française pour la maitrise de l’énergie.

L’efficacité énergétique ! C’est selon cet expert la meilleure réponse à trois exigences : la réduction de la consommation du pétrole ; la réduction des émissions sur le plan du climat ; et les réponses techniques organisationnelles, les nouveaux aménagements pour éviter le gaspillage, etc. C’est de loin l’outil le plus efficace.

Et même l’agence internationale de l’énergie dit que pour la réduction de co2, la moitié de l’effort relève de l’efficacité énergétique. La moitié ! Tout le reste, c’est des morceaux.

Sur cet espoir à long terme je laisse les futurs lecteurs de cet album qui nous enseigne et nous renseigne tout autant par l’écriture que par les dessins.

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