Le redressement de l'explication

Jan Patočka

Celui qui fut l’un des plus célèbres philosophe tchèques du XXe siècle, et qui allait, des décennies plus tard, être parmi les opposants les plus fameux au régime communiste dans son pays (il fut notamment signataire de la Charte 77, avec Jiří Hájek et Václav Havel), propose une courte analyse du maître ouvrage de Dessertier, Les Formes inférieures de l'explication

A travers son oeuvre, Daniel Essertier se présente en psychologue et en sociologue désireux de résoudre le problème de l'évolution de la pensée humaine. Son inspiration est rationaliste. II admire « la constance et la liberté de l'âme, le désintéressement, le courage, le doute générateur des problèmes, l'inépuisable fécondité d'une intelligence qui ne se décharge pas des tâches difficiles qui lui incombent sur les fonctions inférieures: pura mens » (Les Formes inférieures de l'explication, p. 330). Les expressions dont il use ici définissent exactement son rationalisme; l'activité spirituelle est un effort pour gagner la liberté et la fermeté de l'intellect; celui-ci doit conquérir toujours à nouveau son indépendance, s'il ne veut point se laisser enchaîner par les certitudes commodes et les routines mécaniques. Pour Essertier comme pour Brunschvicg, le summum de la spiritualité, c'est l'individu assez fort pour remplir sans faiblesse son rôle de vivant problème. Or c'est précisément dans le contraste de l'activité et de la passivité, de l'élan et de la chute, qu'Essertier — de même que Brunschvicg — voit le principal problème à résoudre. La liberté n'est qu'exception. Quel est donc, si l'on considère l'humanité dans son ensemble, le rapport de la liberté et de la non-liberté? — Pour tenter de répondre à cette question, Essertier choisit une voie originale; il entreprend d'analyser l'explication préscientifique, d'explorer les ténèbres de la mentalité primitive, afin de découvrir les toutes premières lueurs de l'intelligence à son début. Le moment fondamental à considérer est celui où le sujet aperçoit le problème. Comme l'avait vu Aristote, c'est de i'étonnement que jaillit, pour l'homme primitif, le premier appel à la liberté. Mais cela ne suffit pas. Le primitif sent bien que le doute menace dangereusement son équilibre intérieur. C'est pourquoi il a recours aux formes primitives de l'explication, à la causalité mystique qui apaise, mais enchaîne. Dans cette première démarche, Essertier voit déjà l'oeuvre propre de l'intelligence humaine; ce n'est point une pure liaison de représentations, ni une estimation, mais l'une et l'autre à la fois: «C'est, dirait-on, une pensée inférieure ou impure, relâchée ou du moins faiblement «tendue », rêve actif et coordonné, à l'état de veille, du sujet qui, en dehors de l'action, évite ou tourne les tâches difficiles...» (l. c., p. 343).

Mais si cette « conscience primitive », apparaît d'abord comme le salut de la conscience non mûrie, elle constitue, d'autre part, un grave obstacle qui empêche l'homme de pénétrer effectivement la réalité. Essertier montre comment la mentalité primitive s'enferme dans un cercle fermé, comment elle se crée son univers magique, où la causalité mystique est systématiquement appliquée, comment, sur un illusoire fondement, s'édifient les fausses sciences qui font impression, par leur étrange complexité et leur attirant mystère. La logique primitive ne fait alors qu'enchaîner davantage l'homme aux formes inférieures de l'explication. Selon Essertier — et contre Durkheim — la pensée collective sert seulement d'appui à l'inertie mentale de la conscience primitive.

Force est donc de recourir encore à l'acte libre de celui qui, au sein de la société organisée, réussira à poser de nouveau le problème. Le contraste est d'autant plus grand, entre les formes inférieures de l'explication au fond desquelles s'épanouit pleinement la conscience primitive, et la conversion opérée par des esprits exceptionnellement forts. Cette conversion, préparée par les révoltes naturelles et passagères de l'individu contre le collectif qui l'absorbe, est bien une révolution, un retour à la liberté, un doute méthodique envers tout ce qui n'a pas encore été contrôlé par le sujet lui-même. Essertier met ainsi en évidence la discontinuité de l'évolution; l'illusion qui consiste à concevoir une évolution continue, suivant une seule ligne, et que Bergson a dénoncée en biologie, n'est guère moins dangereuse en ce qui concerne la préhistoire et l'histoire des idées. Et s'il est possible de poser, dans l'évolution biologique, la torpeur végétale, l'instinct animal et l'intelligence humaine comme tendances fondamentales émanant de l'élan originel, et dont l'ensemble signifie la libération de la vie, l'évolution intellectuelle présente, elle aussi, ses trois directions qui jouent, dans leur ensemble, un rôle original et sont nécessaires à la libération finale de l'esprit: ce sont les formes inférieures de l'explication, l'intelligence technique, et enfin l'attitude de liberté intérieure dont nous avons parlé.

Comme Essertier le voit clairement, ce n'est point dans la nécessité statique, mais seulement dans l'évolution historique que nous pourrons saisir la signification de l'esprit — celle de l'homme par conséquent. L'évolution historique est l'oeuvre de la société tout entière; et ici, Essertier se tourne contre les distinctions positivistes qui sépareraient définitivement l'individuel du collectif. La psychologie dynamique ne permet point qu'on éparpille l'être humain en réalités absolument hétérogènes. «Le «tout» psychologique ne saurait, en effet, s'arrêter aux limites individuelles. L'«homme total » est un être social » (l. c., p. 348). Mais si l'humanité n'a point de sens en dehors de l'histoire, par contre, on ne saurait concevoir l'histoire à la façon de Dilthey, comme une collection de valeurs relatives qu'il suffit de considérer dans leurs rapports aux conditions historiques et aux fonctions psychiques en général. Pour Essertier comme pour Brunschvicg, l'histoire est une école de liberté; elle montre en effet comment l'homme capable de porter un jugement libre sur le monde et sur lui-même, poursuit et relègue parmi les choses du passé révolu, les produits de cette conscience primitive qui détourne l'homme de son devoir de critique, et du problème de la connaissance de soi. 

Daniel Essertier a mis ses vastes connaissances et son talent de psychologue au service d'une philosophie que l'on pourrait qualifier de rationalisme humaniste. Les Formes inférieures de l'explication apparaissent comme une étude préliminaire à celle des formes supérieures de l'explication, et se rattacheraient ainsi à l'oeuvre poursuivie par M. L. Brunschvicg. Cette philosophie tend au salut de l'esprit, à sa panarchie. Par son ampleur, par son style si alerte, par son accent de sincérité, de persuasion, l'oeuvre de Daniel Essertier est particulièrement propre à recueillir l'adhésion des esprits à la tendance qu'elle représente, et qui se relie directement à la grande tradition du rationalisme français.




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