Le Noël de Chesterton

G.K. Chesterton
Voir enfin ce que chacun avait cru voir.
Tout agnostique ou athée dont l’enfance a connu une véritable nuit de Noël voit toujours par la suite, qu’il le veuille ou non, un lien dans sa mémoire entre ces deux idées que la plupart des hommes considèrent naturellement comme contradictoires : l’idée d’un nouveau-né et l’idée d’une force inconnue qui soutient l’univers. L’instinct et l’imagination de celui qui fut chrétien peuvent encore les relier, alors que sa raison ne voit plus la nécessité de la relation; il y aura toujours pour lui quelque chose de religieux dans la simple image d’une mère portant son enfant, - une certaine évocation de clémence et d’attendrissement à la seule mention du nom terrible de Dieu. Pourtant ces deux idées n’ont aucune connexité naturelle ou nécessaire; elles ne seraient pas forcément associées pour un ancien Grec ni pour un Chinois, s’agit-il d’Aristote ou de Confucius; il n’est pas plus naturel de relier Dieu à un petit enfant que d’associer la gravitation à un petit chat. Cette association d’idées a profondément modifié la nature humaine. Il existe une différence réelle entre l’homme qui la connaît et l’homme qui ne la connaît pas. Il est possible que ce ne soit pas une différence de valeur morale; car le musulman ou le Juif peut avoir plus de mérite eu égard aux lumières qu’il a reçues; mais c’est un fait avéré touchant l’interférence de deux lumières particulières, la conjonction, sur notre horoscope, de deux astres déterminés. Toute-puissance et extrême faiblesse, divinité et première enfance, ont fini par former une sorte de cliché dont un million de répétitions ne pourront jamais faire une platitude : Bethléem est certainement le lieu où les extrêmes se touchent.

C’est aussi à Bethléem – est-il nécessaire de le dire? – qu’a pris origine une autre influence, puissante pour l’humanisation de la chrétienté. Si le monde cherchait ce qu’on appelle un aspect indiscutable du christianisme, il choisirait probablement Noël. Et cependant Noël est inséparable de ce qu’on croit en être un aspect discutable (je n’ai jamais pu, à aucun stade de mes opinions, me représenter pourquoi) : je veux parler de l’hommage rendu à la Sainte Vierge. Quand j’étais enfant, une génération plus puritaine qu’à l’heure actuelle trouvait à redire à la statue d’une église paroissiale représentant la Vierge et l’Enfant. Après pas mal de controverses, on se mit d’accord en enlevant l’enfant. On serait fondé à croire que cette solution était encore plus entachée de mariolâtrie, à moins que la mère ne fût tenue pour moins dangereuse, une fois privée de son labarum. Mais la difficulté pratique prend ici valeur de symbole. Impossible de faire disparaître la statue de la mère, tout à l’entoure de celle d’un nouveau-né! On ne peut pas suspendre l’enfant dans le vide; il ne resterait plus la moindre statue. Il en va de même de l’idée du nouveau-né, que nul ne peut poser dans l’espace ni se représenter sans évoquer sa mère. On ne peut aller voir l’enfant sans aller voir la mère. On ne peut aller voir l’enfant sans aller voir la mère; on ne peut dans la vie quotidienne approcher un enfant sans passer par sa mère. Si nous voulons, d’une manière ou d’une autre penser au Christ sous cet aspect, la seconde idée suivra, comme elle a suivi dans l’histoire. Il faut ou supprimer le Christ de la Nativité, ou la Nativité du Christ; faute de quoi il ne reste plus qu’à admettre, au moins comme on l’admet sur un tableau de primitif, que ces têtes sacrées sont trop proches l’une de l’autre pour qu’il n’y ait pas chevauchement et confusion des auréoles.

On pourrait suggérer par une image assez brutale que rien ne s’était passé dans ce repli ou cette crevasse des grandes collines grises, sauf que l’univers entier s’était retourné comme un gant. Je veux dire par-là que tous les yeux anxieux et adorateurs, qui jusqu’à ce moment regardaient au dehors vers l’incommensurable, s’étaient retournés à l’intérieur sur l’infiniment petit. Cette figure même évoque la multiple merveille des yeux convergents, qui fait ressembler tant d’images catholiques à des plumes de paon. Mais il est vrai, en un sens, que Dieu, qui n’avait encore été qu’une circonférence, apparut comme un centre; et un centre est infiniment petit.

Autres articles associés à ce dossier

Noël ou le déconfinement de l'âme

Jacques Dufresne

Que Noël, fête de la naissance du Christ, Dieu incarné, Verbe fait chair, soit aussi celle de cette étincelle divine appel&ea

Les festins de Noël

Nicole Morgan

Hier carnivores, demain herbivores ? Toujours joyeux ?

Le folklore de Noël plus profond qu'on pense

Texte tiré du site de Communications et Société, un organisme sans but lucratif voué à la promotion de la qualit&ea

Quelques réflexions sur la symbolique de la fête de Noël

Christian Vanden Bergen

Article tiré du site ROTA SOLIS (tradition et sciences traditionnelles). ROTA SOLIS est une association sans but lucratif dont l'objet est de favoris

Noël ou la photosynthèse

Jacques Dufresne

Voici une invitation à découvrir la science sous un nouvel angle: en tant que bassin de métaphores pour penser les phénomènes d'un autre ordre.

Noël en Norvège

Vera Henriksen


Le Noël des animaux

Raoul Ponchon





Nos suggestions