Un fabuleux renversement

Jacques Dufresne
C'est au sommet de la société que l'on travaille le plus aujourd'hui. L'auteur interprète ce renversement à la lumière des propos de Schopenhauer sur les deux causes du malheur entre lesquelles les hommes oscillent: la misère et l'ennui.
«Un fabuleux renversement socio-politique s’est opéré en moins de trois siècles, notait récemment l’économiste français Christian de Saint-Étienne: la minorité privilégiée, jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle et du capitalisme ,était constituée de ceux qui ne travaillaient pas et vivaient du travail des autres. Trois siècles plus tard, les maîtres sont les acteurs submergés de travail et les dominés sont les spectateurs de la création de richesse.»

Au début de ce renversement, des représentants de la bourgeoisie ont accédé peu à peu à des loisirs qui, jusque-là, avaient été réservés à l’aristocratie. Ce phénomène a inspiré au philosophe Schopenhauer un propos immortel sur la condition humaine. Nous sommes condamnés au malheur, a-t-il dit en substance, parce que nous oscillons toujours entre ses deux principales causes: la douleur et l’ennui. Sortez un être humain de la douleur, de la misère qui en est la cause et il sombrera dans l’ennui. C’est ce que Schopenhauer constatait autour de lui quand il observait la façon dont les nouveaux oisifs profitaient de la liberté qui leur était donnée.

Ce n’est pas seulement la classe sociale qui est en cause ici. Autrefois les paysans avaient beaucoup de loisirs l’hiver. Ce loisir faisant depuis toujours partie de leur mode de vie, ils savaient d’instinct comment le remplir. S’élevant au-dessus de la stricte nécessité, ils fabriquaient ces humbles objets d’art qu’étaient leurs meubles en pin et leurs courte pointes. Le loisir forcé dans lequel sombre le travailleur réduit au chômage est d’une toute autre nature.
On a donc bien des raisons de trouver matière à inquiétude dans le renversement socio-politique observé par Christian de Saint-Étienne. À moins d’un renversement moral de même envergure, le loisir sera désormais le lot de ceux qui seront le moins bien préparés à le faire servir à leur bonheur et à leur dignité.
C’est toujours en regardant au-dessus d’eux que les êtres humains trouvent les modèles qui les guident, les inspirent et les nourrissent. Le paysan de Saint-Jean Port-Joly qui façonnait son meuble imitait le seigneur du lieu, Philippe Aubert de Gaspé, lequel écrivait ses mémoires. Or qu’est-ce que les gens verront désormais au sommet de la société? Des forts en maths qui abuseront d’une chose dont la majorité sera totalement ou partiellement exclue: le travail. Pire encore, il aura fallu élever tout le monde dans le culte du travail pour permettre l’émergence d’une élite capable de relever le défi de la concurrence mondiale.
Autre facteur aggravant: réduits au sentiment d’impuissance par leurs loisirs forcés, les gens passeront sans doute de plus en plus de temps à regarder sur leur écran de télévision des athlètes qui sont eux aussi des travailleurs surmenés et surpayés.
Parmi les moyens à notre disposition pour débloquer cette situation, il y a l’exploration du passé, à la recherche d’une conception différente du travail et du progrès, de même que l’évocation des efforts accomplis par des personnes isolées, et souvent marginales, pour trouver bonheur et dignité en dehors des sentiers battus. On retrouvera ces préoccupations dans ce dossier sur le travail partagé.

Entre la douleur et l’ennui

«Un simple coup d’oeil nous fait découvrir les deux ennemis du bonheur humain: ce sont la douleur et l’ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l’un, nous nous rapprochons de l’autre, et réciproquement; de façon que notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux.
[...] ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil à l’égard de tous les événements, même les plus insignifiants, du monde extérieur; c’est ce vide qui est la véritable source de l’ennui et celui qui en souffre aspire avec avidité à des excitations extérieures, afin de parvenir à mettre en mouvement son esprit et son coeur par n’importe quel moyen.»
(Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

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