Jean-Paul Desbiens: par-delà le psychologisme

Jacques Dufresne
Le passage du péché au problème, de la confession a l'introspection a été particulièrement brusque au Québec. Parmi les intellectuels, au sens large, ce qui englobe les clercs, Desbiens est l'un des seuls qui ne l'ait pas fait. Il est demeuré chrétien. Comme ses ancêtres chrétiens, il a des racines dans la terre, des antennes dans le ciel et il ignore la zone intermédiaire, qui est la terre promise pour la majorité d’entre nous.

Desbiens n'interprète pas. Les oubliettes des actes ne l'intéressent pas. Il s'arrête à leur partie visible et il les juge d'après elle, refaisant farouchement le vieux pari insensé de la liberté. C'est pourquoi il y a encore du bien et du mal pour lui. Et quand il voit du mal, on sait avec quelle énergie et quelle ténacité il le dénonce. Dans la zone intermédiaire, où séjournent les modernes, le bien et le mal se dissolvent dans les innombrables conditions ou circonstances jugées déterminantes.

C'est peut-être sa nature excessive qui a rendu Desbiens imperméable à la psychologie. Tous ses défauts étant en acte, il n’a donc pas besoin, pour en prendre acte, de l’équipement de plongée dans les profondeurs. C'est là un autre trait qui le rapproche des hommes du peuple et du passé.

Cet homme est réactionnaire, dira-t-on. C'est faux. Il est d'un autre âge, ce qui n'est un défaut que si on érige le nôtre en critère, et qui voudrait s'y risquer? Il prend plaisir à se définir comme un homme d'ordre. C'est son style, et c'est sans doute ainsi que le public québécois l'aime toujours.

Les intellectuels, qui ne l'aiment guère, devraient au moins lui faire l'honneur de le juger sur son pari fondamental, qui se résume à trois mots déjà évoqués: l'élémentaire, le transcendant et la liberté. Desbiens a un solide appétit et il nous autoriserait sans doute à employer ce mot au pluriel. Pour ce qui est de ses racines, il suffit, pour s'en faire une idée, de l'entendre dire qu'il est un homme d'ici au point d'être fier de l'hiver. Il est le plus élémentaire de nos penseurs. C'est pourquoi d'ailleurs il a des mots terreux et colorés qui ne laissent personne indifférent.

Puis, sans transition, il se jette à genoux, comme faisaient les hommes du moyen-âge. Le transcendant dès lors semble être le véritable élément de cet être élémentaire. Les plus belles pages religieuses jamais écrites au Québec se trouvent peut-être dans Sous le Soleil de la Pitié.

Mais il ne reste pas à genoux plus longtemps qu'il ne faut. On dit que La Fontaine écrivait les Contes pour se distraire de Platon. Desbiens est de la même espèce. Au lieu d'écrire des contes, il lit Céline. Pour être parfaitement cohérent avec lui-même, il ne lui reste plus qu'à croire dans la liberté, dans la capacité qu'a l'homme de choisir tantôt le mal, tantôt le bien.

Que l'on veuille bien regarder ce pari froidement, à la hauteur qui lui convient, on l'acceptera ou on le rejettera, mais on devra admettre qu'il constitue l'un des termes de la contradiction devant laquelle se trouvent nos contemporains. L'élémentaire! Qui n'en rêve pas aujourd'hui, à l'âge du «rebirth»? D’où vient cet engouement pour l'environnement, pour les tissus et les aliments naturels, pour les solidarités de base, sinon d'un refus de plus en plus radical des ersatz de la zone intermédiaire?

La même observation s'impose à propos du transcendant. Frelaté ou non, il est partout et d'abord dans les magasins d'alimentation naturelle. Et il y a une chose au moins qui n'est pas frelatée: la désillusion à l’égard des paradis sur terre, qu’ils soient marxistes ou capitalistes.

L’autre terme de la contradiction est caractérisé par le psychologisme et le sociologisme, c’est-à-dire par le développement de la zone intermédiaire, qui prend la forme de l’analyse introspective chez les individus et de la professionnalisation bureaucratique dans les sociétés.

Source: Jacques Dufresne, Le Devoir, 2 février 1980.

Autres articles associés à ce dossier

Une recension historique d'un petit grand livre

Marcel Brisebois

En 1960, un petit livre paraissait qui devait devenir un grand livre sous la signature insolite… d’un inconnu : FRÈRE UNTEL. La paruti

Jean-Paul Desbiens

Jacques Dufresne


L'école en douze points

Jean-Paul Desbiens


À lire également du même auteur

Simone Weil et la tradition dualiste- Deuxième partie
Simone Weil et les religions dualistes




Articles récents

  •  

    Les mots ont une vie eux aussi

    Pierre Biron
    Les mots naissent, évoluent dans leur structure, se répandent, accouchent d’un autre sens, livrent vérités ou m

  •  

    Lovelock James

    Jacques Dufresne
    James Lovelock est né le 26 juilllet 1919; il est mort le 26 juillet 2022. Gaia a mauvaise presse en cet automne 2022 en raison de la conceptio

  •  

    Culture médicale: un ABC

    Jacques Dufresne
    La culture médicale est la première condition de l'autonomie des personnes face à un marché de la santé o&ugrav

  •  

    Gustave Thibon, un Nietzsche chrétien

    Jacques Dufresne
    On a comparé Gustave Thibon à Pascal et Gabriel Marcel a reconnu en lui un Nietzsche chrétien, mais il eut encore plus d’af

  •  

    Pause ton écran

    Jacques Dufresne
    À propos du site Pause ton écran, consacré à des mises en garde contre la dépendance aux écrans et de Cather

  •  

    Ottawa n'est pas Rome

    Marc Chevrier
    Pourquoi le français n’est-il pas au Canada ce que le grec fut à Rome? Une version espagnole suit.

  •  

    L'inflation généralisée

    Jacques Dufresne
    L’inflation, un mal multiforme et universel ? Le premier sens que le CNRTL donne au mot est  médical : enflure, inflammation. L

  •  

    Pâques et les calendriers

    Jacques Dufresne
    Notre attention a besoin d’être tirée chaque jour vers le haut, et vers le zénith lors de grandes fêtes comme Pâ