Nourriture pour l'âme

Arlette Jouanna
Exemple d'une éducation qui consiste à composer avec la nature.
Au XVIe siècle, le mot nourriture signifiait à la fois éducation et alimentation. On admettait généralement que les enfants naissent inégaux. Il s'agissait ensuite de les aider au moyen de la nourriture, c'est-à-dire de l'éducation et de l'exercice, autrement dit de l'effort personnel, à s'accomplir selon leur nature. "Ces trois termes, nature, nourriture, exercice, les auteurs du XVIe siècle, s'inspirant de Plutarque, leur guide en la matière, en pèsent inlassablement le sens et la portée.
[...]
Au cours de la croissance de l'être humain, sa nature est une force qui l'oriente et le prédétermine. Elle se manifeste par des signes qui indiquent à l'observateur attentif ce que sera la nature définitive de l'homme adulte. Ce signes, les uns les appellent, lorsqu'ils sont annonciateurs de qualités remarquables, des flammèches de bon naturel (Pierre de Saint-Julien de Balleure), des petits Feux de Nature(G.-P, de Cermenate), des présages (Guillaume d'Oncieu), des petits miracles de l'âme (François de la Noue)
[...]
La nature de l'homme adulte, c'est-à-dire sa manière habituelle d'être et de se comporter, n'est donc pas entièrement naturelle. L'inclination qui oriente chacun à sa naissance et le pousse durant sa croissance dans une direction déterminée ne peut aboutir qu'avec la collaboration de la famille et de la société, qui dispensent l'éducation et de l'individu lui-même, qui accepte de coopérer et de persévérer dans son effort. D'où la nécessité de la nourriture et de l'exercice.
[...]
La nourriture de l'enfant bien né commence, selon Rabelais et Montaigne, dès avant la naissance, voire même au moment de la procréation; selon l'opinion d'Aristote ou de Platon, toujours invoquée dans ce domaine, il est préférable de ne pas procréer si le temps est trop chaud, ou après un trop bon repas; de même l'alimentation à donner à la femme enceinte doit être surveillée. Pour les hommes du XVIe siècle, comme pour les auteurs antiques, ces précautions prénatales sont déjà une éducation, puisqu'elles contribuent à renforcer les bonnes dispositions naturelles chez l'enfant à naître et à écarter les facteurs qui pourraient nuire à leur développement.

Dès qu'il est né, l'enfant doit être bien nourri: les deux sens du mot nourriture se rejoignent ici. Certains, comme Michel de l'Hospital ou Jean de Saulx-Tavanes, invitent les jeunes mères à allaiter elles-mêmes leur nourrisson; d'autres les exhortent à choisir des nourrices saines et vertueuses, car le lait transmet les bonnes et les mauvaises qualités de celle qui allaite. Un peu plus grand, l'enfant bien né devra être alimenté avec des mets choisis: une des causes de la supériorité des nobles, selon les dialogues d'honneur de l'Italien Jean-Baptiste Possevin, c'est qu'ils mangent "de bonnes viandes lesquelles puis après subtilisent les esprits, les rendant plus aptes à prendre les vertus". [...] La nourriture finit par modifier le corps et le comportement.
[...]
Vient ensuite l'éducation proprement dite. Sa nature et son programme varient selon les auteurs; les uns, estimant que la qualité humaine la plus achevée est la vaillance guerrière, font une large place aux exercices physiques et en particulier à la chasse, conçue comme une préparation au métier de la guerre; d'autres, se référant à l'idéal social du robin, accordent plus d'importance à la formation intellectuelle, morale et religieuse.
(Ordre social, mythes et hiérarchies dans la France du XVIe siècle, Hachette PARIS 1977, p 24)

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