Morale et justice selon Bergson

Jean Proulx
Rien de plus efficace que l'obligation qu'on s'impose soi-même, sans passer par un Tiers (État, société...).
« Pour Bergson, la morale possède un double visage (1). Elle se présente d'abord comme un système d'obligations solidaires, exprimant l'ensemble des exigences d'une société. Ce noeud d'impératifs impersonnels se présente à l'individu avec la nécessité des lois de la nature et s'impose à lui avec la force du devoir absolu et indiscutable. L'individu, pour être moral, s'ajuste alors sur l'ensemble des moeurs, des règles et des lois de la société dont il est membre. Il développe ainsi en lui, sous la pression sociale, un ensemble d'habitudes morales qui forment ce que Bergson nomme la morale close.

Mais la morale se présente aussi sous un autre visage. C'est celui de l'imitation de personnes, perçues comme des modèles où s'incarnent de multiples valeurs. Ces valeurs nouées au fond d'une individualité admirée agissent, non plus comme la pression des obligations impersonnelles mais comme un appel et une invitation toute particulière. Par-delà des exigences sociales, l'individu accède à une morale de l'attrait et de l'aspiration. Il retrouve son "moi profond" et l'élan créateur qui le traverse. Son devenir humain s'effectue alors sous le signe de la morale ouverte.

La justice, selon qu'elle est vécue dans l'une ou l'autre perspective, est fort différente. Dans la morale close, elle affirme surtout les idées d'égalité et de mesure sur lesquelles elle se fonde finalement. Elle tendra à appliquer aux relations entre personnes ainsi qu'aux rapports entre gouvernement et gouvernés, l'égalité stricte qui s'impose dans les échanges d'objets. À la limite, elle exigera un dommage équivalent à celui qu'on aura pu causer: oeil pour oeil, dent pour dent, mort pour mort. La société mesurera la peine à infliger sur la gravité de l'offense. La justice (de la société) mesure, égalise, proportionne. Elle se reconnaît dans le symbole de la balance.

Cette forme close de la justice exprime essentiellement la pression de la société sur l'individu et, comme l'affirme Bergson, demeure fidèle à ses origines mercantiles. À la limite, la punition imposée par la société à ses criminels se rapproche éminemment d'un comportement de vengeance. Elle a valeur de paiement pour le crime. Cette punition infligée au délinquant vise aussi à le redresser et à le corriger. Mais elle agit surtout de l'extérieur à la manière de la pression sociale. Elle ne peut que difficilement dépasser le "moi social" - le moi des obligations impersonnelles - pour atteindre ce que Bergson nomme le "moi profond" -le moi libre et créateur.

La justice, à l'intérieur de la morale ouverte, n'a plus les mêmes traits. Aux idées de mesure stricte et d'équité, qui fondaient la justice en morale close, elle substitue l'incommensurabilité de la personne et l'affirmation de ses droits inviolables. Bergson parle ici d'une justice des droits de l'homme. La mesure de la justice devient le respect absolu de l'humanité présente en chaque personne. Cette forme ouverte de la justice entre gouvernement et gouvernés ne comptera plus sur la simple pression pour corriger le délinquant. Elle cherchera à le rejoindre au point même où la créativité morale peut apparaître: sa liberté. Aussi bien, à l'idée de punition elle tendra à substituer celle de rééducation; aux exigences impersonnelles d'une société, l'appel des valeurs à l'intérieur de relations interpersonnelles; aux habitudes imposées de l'extérieur, la création de soi par soi. »


Note

1. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, P.U.F.

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