Bobin Christian

Avril

Publiée en 1995, à l'occasion de la publication du roman La Folle allure cette critique s'étend à l'ensemble de l'oeuvre de Christian Bobin.


«En feignant, dans un roman, de laisser parler à sa place une jeune femme plus ou moins fofolle, Christian Bobin va-t-il dérouter ses nom­breux thuriféraires ? On en peut douter. Depuis quelques années, public et critiques, après l'avoir longtemps ignoré, acceptent tout de Bobin, béa­tement. Il y a là un curieux phénomène de mode et, osons le dire, d'aveu­glement.
La folle allure se présente donc comme l'autobiographie, capricieuse et capricante, d'une nommée Lucie (peut-être : elle adore se présenter sous divers noms), parvenue aux environs de la trentaine. Elle est née dans un petit cirque où travaillaient ses parents. A deux ans, amoureuse d'un loup, inoffensif, elle a pris idée, un soir, d'aller dans sa cage dormir entre ses pattes ; on l'a longtemps cherchée partout. Première fugue, sui­vie de beaucoup d'autres, toujours entreprises avec intrépidité et jubila­tion. On finit par mettre Lucie en pension chez les sœurs. Se faisant pas­ser pour juive, elle en refuse l'instruction religieuse, mais réussit bien dans les études, sauf en sciences. A dix-sept ans, passivement, elle se laisse épouser par le premier garçon qui passe et s'éprend d'elle. Fils de notaire, il a de l'argent, mais ce n'est pas cela qui l'a motivée. Simple­ment, elle a appliqué sa philosophie rudimentaire, moyennant laquelle rien jamais ne la préoccupe vraiment : il a envie de moi, pourquoi me refuser ? « On verra bien ». On voit : passe un peu plus tard un gros et grand violoncelliste, qu'elle appelle « l'ogre », qui lui révèle Bach et l'amour, et par lequel elle se laisse allègrement dévorer. Après s'être un temps, sans problème, partagée entre le mari et l'amant, elle les quitte, sereinement, l'un et l'autre. Un peu plus tard, la voilà figurante de cinéma, puis actrice de petits rôles. Quand on lui en propose un plus important, elle prend la fuite : Lucie ne s'attache pas. Elle s'enferme dans un hôtel de la campagne jurasienne et entreprend d'écrire le récit qu'on est en train de lire. Inutile d'en raconter le dénouement, puisqu'il ne pou­vait pas y en avoir.
Quel lien peut-on trouver entre ce roman et Le Très-Bas, l'ouvrage qui, en fin 1992, propulsa soudain Bobin au sommet de l'actualité litté­raire ? Quel lien entre le panégyrique de saint François d'Assise, et l'auto­biographie complaisante d'une marginale irresponsable ? A priori, aucun. Et pourtant... Dans les deux cas. que ce soit directement ou en s'effaçant derrière un personnage, Bobin prêche. Il prêche pour une sorte de sagesse, qui peut faire, et qui a fait, illusion. Il s'agit d'avoir, de paraître avoir, de se persuader qu'on a du cœur. « La sagesse, écrit la jeune Lucie, contrairement à ce qu'on raconte, ne vient pas avec l'âge. Sage, ce n'est pas une question de temps, c'est une question de cœur et le cœur n'est pas dans le temps. » Lucie a du cœur. Elle visite une vieille dame dans une maison de retraite ; elle aime les animaux, elle aime les arbres, elle préfère les fous aux « gens convenables ». Et de tout cela, sans cesse, elle se félicite, heureuse d'être, et d'être elle-même. « J'ai le cœur léger », proelame-t-elle. Et c'est bien là le caractère dominant de tout ce que j'ai pu lire de Bobin : une énorme satisfaction de soi.
Lucie est une anarchiste. Elle ne parle pas de liberté, comme Prévert à tout bout de champ. Mais elle la vit, avec un égoïsme serein qui res­semble fort à de l'inconscience. Le mariage ? Après expérience, elle dénonce « la maladie du lien à un seul. » La famille ? Elle a aimé ses parents. Mais, devenue adulte, elle constate : « Je n'ai plus besoin de père, de mère, de mari. J'ai eu tout ça (sic) en quantité suffisante. J'ai seulement besoin de sentir l'air frais dans mon cou, entre la peau et le chemisier, de tacher mes yeux avec le vert des sapins. » Un peu d'écolo­gie, vaguement poétique, lui tient aisément lieu de morale. Quant à la spiritualité... « Je ne crois pas en Dieu, je pense que tout ce qui nous arrive est mis dans nos bras par Dieu auquel je ne crois pas... Mon Dieu qui n'êtes personne, donnez-moi chaque jour une chanson quotidienne, mon Dieu qui êtes un clown, je vous salue, je ne pense jamais à vous, je pense à tout le reste, c'est bien assez de travail, amen. »
Penser à tout le reste, qu'est-ce à dire ? Même en sachant qu'on ne doit pas porter au crédit ou au discrédit d'un romancier les propos et les agissements d'un de ses personnages, on peut s'apercevoir tout de même qu'en présentant sous un jour délibérément favorable de telles formules vides, Bobin pose bel et bien au maître à penser. Et il a des atouts pour le faire croire. Il écrit bien, avec un très fréquent besoin d'expression ; à cet égard, toute la première partie du roman, quand Lucie raconte avec inno­cence ses fugues de petite fille, distille un véritable charme. Cependant, comment ne pas remarquer peu à peu que le brillant ou l'ingéniosité de l'écriture dissimule mal l'indigence de la pensée ? Lucie annonce à son mari qu'elle va le quitter, et raconte sa réaction. « Le premier soir, il a pleuré, ensuite il a ri, oui il a ri, il n'y a pas de grande différence entre les deux états, les rires ce sont les larmes qui se consolent toutes seules. » Joliment dit, mais creux.
Comme Lucie, Bobin est un doux anarchiste. Et comme tous les anar­chistes, il a des côtés attirants. On lui trouve aisément des vertus. Il a le courage de « refuser le système », de vilipender la richesse, la civilisation du téléphone et du petit écran. Cele ne va pas plus loin. Il me paraît de plus en plus clair - et j'y songeais déjà après avoir lu L'inespérée (1994) -que si Bobin avait pu se présenter en disciple de saint François d'Assise, c'est tout simplement parce qu'il avait été séduit par son côté marginal, et non pas son côté spirituel. François renonçait à tous les conforts et prêchait, apparemment, une vie simple et naturelle. Mais il était habité par une présence. Même quand il le nomme, Dieu n'est pour Bobin qu'un nom prestigieux, dont l'homme use pour auréoler ses pulsions, et se don­ner à lui-même bonne conscience. En fait, ce prétendu sage n'a aucun idéal à proposer. Même pas un idéal social : si tout le monde ressemblait à Lucie, la vie en société serait impossible.
Ne nous étonnons pas trop du succès de Bobin. Il est très caractéris­tique de notre temps sans repères. A peu de frais, il communique à ses lecteurs sa propre bonne conscience, même si pour la plupart ils sont incapables de partager en pratique sa manière de vivre. Bobin ne pose certes pas au gourou, ni au savant philosophe. Mais son audience est du même ordre que celle de tel ou tel chef de secte, ou aussi bien d'un philo­sophe délirant comme Lacan. Ainsi, de bien des manières, peut-on vatici­ner en cette fin de siècle, où prolifèrent les faux prophètes, de toutes dimensions.»

Albert Loranquin, revue Le Bulletin des lettres, Octobre 1995, no.549,  p. 341-344

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