L'Encyclopédie sur la mort


La tombe de Tolstoï

Stefan Zweig

Parmi tous les voyages de Stefan Zweig*, il en est un qui fut pour lui tout particulièrement excitant et instructif: un voyage dans la Russie nouvelle en 1928. Il se rendit à Iasnaïa Poliana pour visiter la demeure de Tolstoï et sa dernière demeure. Il fut ému devant la simplicité de la tombe de Tolstoï. Il y découvrit toute la dualité de l'âme russe autant que de l'âme de Tolstoï lui-même.
Et réellement, en visitant la maison de Tolstoï à Iasnaïa Poliana,j'éprouvai sans cesse ce seul et même sentiment: comme il s'est tourmenté, le grand vieillard! Il y avait là le bureau sur lequel il avait écrit ses œuvres impérissables, et il l'avait abandonné pour confectionner des souliers dans une misérable petite pièce voisine, de mauvais souliers, Là était la porte, là l'escalier par où il avait tenté d'échapper à cette maison, aux conflits de son existence. Il y avait là le fusil avec lequel il avait tué des ennemis, pendant la guerre, lui qui était l'ennemi de toute guerre*. Toute la question de son existence se dressait là devant moi, fortement et sensiblement représentée dans cette maison* de campagne blanche d basse, mais ensuite, tout ce tragique s'atténua merveilleusement au cours d'une visite à sa dernière demeure.

Car je n'ai rien vu en Russie de plus grandiose, de plus saisissant que la tombe de Tolstoï. Cet illustre lieu de pèlerinage est situé dans un endroit écarté et solitaire, au fond d'une forêt. Un étroit sentier conduit jusqu'à ce monticule, qui n'est qu'un tertre carré que personne ne garde, que personne ne surveille, simplement ombragé par quelques grands arbres, Ces arbres qui se dressent vers le ciel, m'expliqua sa petite-fille devant la tombe, c'est Léon Tolstoï lui-même qui les a plantés. Enfants, son frère Nicolas et lui avaient entendu une femme du village raconter qu'un endroit où l'on plante des arbres devient un lieu de félicité. C'est ainsi qu'à moitié par jeu ils avaient mis en terre quelques pousses. Ce n'est que plus tard que le vieil homme se souvint de cette merveilleuse promesse et exprima aussitôt le désir d'être enseveli sous ces arbres qu'il avait plantés lui-même. Ainsi fut fait, et cette tombe est la plus impressionnante du monde par son émouvante simplicité, Un petit monticule quadrangulaire au milieu de la forêt, dominé par de grands arbres - nulla crux, nulla corona! pas de croix, pas de pierre tombale, pas d'inscription, Le grand homme est enterré anonymement, lui qui a souffert comme aucun autre de son nom et de sa gloire, tout comme un vagabond qu'on aurait trouvé, par hasard, comme un soldat inconnu. On n'empêche personne de s'approcher de sa dernière demeure, La légère palissade qui l'entoure n'est pas fermée. Rien d'autre que la vénération des hommes ne protège le dernier repos de celui qui n'a jamais trouvé le repos dans sa vie. Tandis qu'ailleurs la curiosité se presse autour du faste d'un tombeau, la simplicité décourage ici toute badauderie. Le vent murmure comme la parole de Dieu par-dessus la tombe de l'anonyme. Il n'y a point d'autre voix, on pourrait passer là et se dire seulement que quelqu'un y est enterré, un Russe quelconque dans la terre russe. Ni la crypte de Napoléon sous la coupole de marbre des Invalides, ni le cercueil de Goethe* dans le caveau des princes, ni les monuments de l'abbaye de Westminster n'impressionnent autant que cette tombe merveilleusement silencieuse, à l'anonymat touchant, quelque part dans la forêt, environnée par le murmure du vent, et qui ne livre par elle-même nul message, ne profère nulle parole.
Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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