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    Du Bois William E.B.

    William Edward Burghardt Du Bois est l'une des plus grandes figures de l'histoire noire américaine. Il a été le premier Noir à obtenir un doctorat à Harvard et, comme chef du département de sociologie à l'Université d'Atlanta, il est à l'origine des recherches sociologiques et historiques sur la communauté afro-américaine. Activiste politique, il fonde en 1905 le mouvement Niagara, puis co-fonde le NAACP (National Association for the Advancement of Couloured People) en 1910, pour lutter en faveur des droits civiques et politiques des Noirs. En conflit avec le gouvernement américain pour son engagement auprès du Peace Information Center, il devient en 1961 membre du Parti Communiste et citoyen du Ghana, où il émigre la même année. Journaliste, il est l'éditeur de The Crisis et collabore à de nombreux magazines et périodiques. Ecrivain et essayiste, il a publié une autobiographie et des romans; on peut considérer Les Ames du peuple noir (1903) comme son chef d'oeuvre.




    Biographie

    Biographie détaillée de W. E. B. Du Bois, par Magali Bessone (Les Ames du peuple noir, op.cit., pp.271-279).


    William Edward Burghardt Du Bois est né le 23 février 1868 à Great Barrington, dans le Massachusetts, et mort le 27 août 1963 à Accra, au Ghana.
    Du côté de son père, Alfred Du Bois, ses ancêtres sont des Français protestants, qui ont émigré aux Etats-Unis, puis aux Bahamas après la Révolution américaine. Son arrière-grand-père était un propriétaire terrien, qui possédait des esclaves, et a eu deux fils avec l'une de ses mulâtresses. Du côté maternel, Tom Burghardt avait été capturé en Afrique orientale et placé en esclavage dans le Massachusetts, puis affranchi pour ses bons et loyaux services pendant la guerre d'Indépendance américaine.
    Du Bois passe une enfance heureuse à Great Barrington, où les Burghardt (la branche blanche et la branche noire) sont respectés comme l'une des plus anciennes familles de la ville. Élève brillant, il devient à quatorze ans le correspondant occasionnel des journaux The Globe et Springfield Republican. A quinze ans, il termine ses études secondaires : il est le premier élève noir à réussir l'examen final de son lycée.
    Sa mère étant morte, il obtient une bourse pour aller étudier à l’Université Fisk à Nahsville dans le Tennessee. Cette Université est l'une des plus importantes Universités noires aux États-Unis ; Du Bois a toujours voulu étudier à la prestigieuse Harvard, mais son séjour à Fisk lui donne l’occasion de se trouver pour la première fois de sa vie dans un environnement majoritairement noir et lui ouvre les yeux sur la réalité de la misère et les frustrations auxquelles doivent faire face les Noirs dans le Sud.
    Après l’obtention de sa licence (BA, 4e année) à Fisk, en 1888, il est admis à Harvard University, mais seulement comme étudiant de troisième année car Harvard ne pense pas que le niveau d’éducation fournie à Fisk soit équivalent à ce qui est exigé des étudiants d’Harvard. Néanmoins, il continue à exceller dans toutes les matières. Il suit les cours de William James et de Georges Santayana en philosophie, de Franck Taussig en économie et d'Albert Bushnell Art en histoire. Sur les conseils de James, il décide de travailler en thèse d’histoire sur la suppression de la traite des Noirs. En 1892, il obtient une bourse du Slater Fund pour aller étudier à Berlin où il suit des cours d’économie, de politique et d’histoire ; il a l'occasion d'assister à des conférences de Max Weber, qui participera à la conférence annuelle organisée par Du Bois en 1904 à l'Université d'Atlanta. De Berlin, il voyage dans toute l'Europe. À la fin de son troisième semestre à Berlin, sa bourse n’est pas renouvelée et il ne peut finir son doctorat en Allemagne. Il rentre donc à Harvard en 1894 pour terminer son troisième cycle.
    En 1895, il est le premier Noir à obtenir un diplôme de Harvard, avec sa thèse sur "la suppression de la traité négrière africaine aux Etats-Unis 1638-1870", thèse qui fut publiée en 1896 dans le premier numéro de "Harvard Historical Studies", réédité en 1969 (New-York, Shocken). De 1894 à 1896, il enseigne le latin, le grec, l'allemand et l'anglais à l'Université de Wilberforce dans l'Ohio, après avoir été refusé par Fisk, Howard University, le Hampton Institute et surtout le Tuskegee Institute, la plus célèbre université noire, fondée et dirigée par Booker T. Washington. Il épouse Nina Gomer, une étudiante de Wilberforce, et la même année obtient un poste d'assistant en sociologie à l'Université de Pennsylvanie. Il dispose d'un fonds pour conduire une étude sociologique sur la population noire du septième « Ward » de Philadelphie. Les enquêtes aboutiront à The Philadelphia Negro, publié en 1899, remarquable travail qui utilise les méthodes les plus modernes de sociologie que Du Bois a notamment acquises à Berlin (contextualisation, usage de l’outil statistique, etc.) pour rendre compte de la situation dramatique des Noirs dans un Sud où règne la ségrégation.
    L'année suivante, il s'associe avec Alexandre Crummell et d'autres intellectuels noirs pour fonder The Americain Negro Academy, le premier institut noir d'arts, de lettres et de sciences. De 1897 à 1910, il est professeur d'économie et d'histoire à l'Université d'Atlanta, où il devient directeur des "Conférences d'Atlanta", conventions annuelles en vue d'établir des données scientifiques précises sur la vie des Noirs aux Etats-Unis. Il reviendra à l'Université d'Atlanta comme chef du département de sociologie, de 1934 à 1944. Il a un fils, Burghard, qui meurt de dysenterie à l'âge de vingt mois, puis une fille, Yolande, née en 1900.
    Mais Du Bois n'est pas seulement un universitaire : il s'engage fortement en faveur de l'obtention des droits civiques pour les Noirs, et milite activement pour la fin de la ségrégation. En 1900, il prépare la première conférence panafricaine qui a lieu à Londres. C'est là qu'il prononce pour la première fois son intuition célèbre : "Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs." En 1905, il invite cinquante-neuf Noirs, des intellectuels, des savants, des universitaires, pour mettre au point une stratégie commune de lutte pour la progression des droits civiques des Noirs. Les vingt-neuf membres présents fondent le 11 juillet le mouvement Niagara, précurseur du NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) qui voit le jour en 1910. Ce mouvement biracial lutte contre l'exclusion dans l'emploi et à l'école, contre la ségrégation territoriale et contre la pratique du lynchage. Il utilise la médiatisation, la publicité et les plaintes devant les tribunaux. Du Bois est embauché comme directeur des publications et des recherches, mais il est le seul Noir élu au conseil d'administration. Il est le rédacteur en chef du journal mensuel de l'association, The Crisis. Ses audaces éditoriales, son intransigeance (il critique de manière très virulente la presse noire) et ses provocations (allant parfois jusqu'à l'appel à la haine raciale) soulèvent une controverse au sein même de la communauté noire.
    En 1912, il soutient l'élection de Woodrow Wilson. Pendant la première guerre mondiale, Du Bois incite les Noirs à s'engager, comme soldats ou dans les industries de guerre, pour gagner la reconnaissance des Blancs, mais il dénonce en même temps la discrimination à leur encontre dans l'armée, ce qui lui vaut d'être menacé de poursuites par le département de la Justice.
    Du Bois est considéré comme l’un des pères du panafricanisme (avec George Padmore) après le congrès de Manchester en 1945 : les deux hommes avaient organisé ensemble la conférence panafricaine de Londres en 1901, exigeant pour les colonies des "gouvernements responsables" et le respect de l’indépendance de Haïti, du Libéria et de l’Ethiopie. En 1919 il organise le premier congrès panafricain, et avec l'aide de Blaise Diagne, membre sénégalais de la Chambre des députés en France, persuade Clemenceau d'autoriser le congrès à se réunir à Paris. Cinquante-sept délégués venus des États-Unis, d'Europe, d'Afrique et des Indes orientales y assistent. En 1921 a lieu le deuxième congrès panafricain, qui se tient successivement à Londres, Bruxelles et Paris ; il est marqué par les divisions entre les délégations anglaise et américaine d'une part, belge et française de l'autre. Les premières réclament des politiques de confrontation directe, alors que les secondes cherchent à réaliser un compromis avec leurs gouvernements. Du Bois présente des résolutions à la Société des Nations à Genève et demande au Bureau International du Travail d'enquêter sur les conditions de travail dans les colonies. Il démissionne de son poste de secrétaire du mouvement panafricain. En 1927, il participe au Congrès panafricain qui a lieu à New York et en 1929 à celui qui a lieu en Tunisie. Il y rencontre notamment Kwame NKrumah
    En 1933 il commence à réévaluer sa position sur la ségrégation, devenant de plus en plus pessimiste quant aux possibilités d'intégration, en particulier à cause des conséquences de la crise économique. Il est de plus en plus convaincu par le marxisme, en particulier après le voyage qu'il fait en Union Soviétique en 1926; il enseigne à Atlanta un séminaire intitulé "Marx and the Negro". Il démissionne en 1934 de son poste de rédacteur des publications et de la recherche au NAACP : c'est l'aboutissement d'une longue série de désaccords avec le NAACP, dont il dénonce la dérive à droite. Pourtant, dans le chapitre de son autobiographie où il revient sur ses convictions politiques, il écrit :
    «Je n'étais pas, et je ne suis toujours pas, communiste. Je ne crois pas au dogme de l'inévitabilité de la révolution pour redresser les maux économiques.»
    La relation de Du Bois au socialisme est, comme tant d'autres choses, ambiguë : elle ne repose pas, contrairement à ce que certains ont dit, sur de l'adoration, mais elle relève d'une approche pragmatique de la politique. Il est convaincu de la supériorité morale et politique du communisme sur le capitalisme, mais ni l'un ni l'autre ne sont capables par eux-mêmes de surmonter les préjugés de la race. C'est la promesse du communisme, bien plus que ses résultats, qui intéresse Du Bois; c'est la possibilité de restaurer une véritable démocratie aux États-Unis, en luttant contre l'opinion trop répandue selon laquelle l'American way of life est coextensif avec la liberté.
    En avril 1950, il participe à la fondation du Peace Information Center, organisation destinée à promouvoir la paix internationale et luttant pour l'interdiction des armes nucléaires, et il en est élu président. Le mouvement est théoriquement démantelé en octobre pour avoir refusé d'être officiellement enregistré comme « agent au service de l'étranger » par le département de la Justice. En 1951 il est inculpé sous le coup du MacCarran Act, l'une des nombreuses législations de l'époque instituées pour entraver la liberté d'expression : il risque cinq ans de prison et dix mille dollars d'amende. Sa femme Nina est morte à Baltimore en 1950. Il épouse alors l'écrivain Shirley Graham, qu'il a rencontrée en 1920 quand elle n'était qu'une enfant, puis avec laquelle il a correspondu pendant dix ans, afin qu’elle puisse bénéficier d’un droit de visite en prison. Finalement, grâce au soutien de diverses organisations humanitaires, il est libéré sous caution, et lors du procès qui a lieu du 8 a 13 novembre, le juge décide son acquittement, au motif que le gouvernement n'a pas réussi à établir de lien entre le Peace Information Center et une quelconque organisation étrangère.
    En 1950, Du Bois est désigné comme candidat de l'American Labor Party pour un poste de sénateur au Sénat de New York. Il obtient 4% des voix à l'échelle de l'État et 15% à Harlem. Selon Du Bois, la solution au "problème noir" est marxiste et internationale : il faut comprendre la répression du peuple noir en termes de lutte des classes ; la libération ne peut être que mondiale. Son soutien à des positions d'extrême-gauche l'éloigne de plus en plus de la pensée noire américaine traditionnelle. En 1954, surpris par l'arrêt de la Cour Suprême Brown contre Topeka, qui par décision unanime de la Cour, met un terme à la ségrégation légale dans le cadre scolaire, il écrit : «I have seen the impossible happen». En 1956, il rédige un message de soutien à Martin Luther King Jr., lors du boycott des bus à Montgomery. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il voyage continuellement, bien qu'il essuie de fréquents refus de visa (pour assister au World Youth Festival à Varsovie en 1955, pour donner des conférences en Chine populaire en 1956 ou pour participer au Premier Congrès Mondial des Écrivains et Artistes Noirs en Sorbonne, à Paris, en 1956) : il va en Jamaïque, à Trinidad et à Cuba en 1947; puis de 1958 à 1960, en Angleterre, en France, en Belgique, en Hollande, en Suisse, en Tchécoslovaquie, en Allemagne de l'Est et en Union soviétique, où il rencontre Nikita Khrouchtchev; enfin en Chine, où il est reçu par Mao Ze Dong. En 1961 il adhère officiellement au Parti Communiste américain, et devient directeur de l'Encyclopedia Africana. La même année, sur l'invitation de Nkrumah, il émigre avec sa femme au Ghana. Lorsque son visa expire en 1963, les autorités américaines refusent de le renouveler ; Du Bois renonce alors à la nationalité américaine, demande, et obtient, la nationalité ghanéenne : on a pu y voir un échec de ses positions internationalistes et le repli sur un afrocentrisme désabusé, le signe que le "problème noir" n'était pas prêt d'être résolu aux Etats-Unis. Il s'éteint le 27 août 1963, la veille de la marche pour les droits civiques des Noirs sur Washington, où Martin Luther King prononça la célèbre allocution «I have a dream».



    Ouvrages principaux de W.E.B. Du Bois
    The suppression of the Slave Trade to the United States of America, 1638-1870
    The Philadelphia Negro (1899)
    The Souls of Black Folk (1903),
    John Brown (1909)
    The Quest of the Silver Fleece (1911)
    Black Reconstruction in America (1935),
    The Gift of Black Folk
    The Negroes in the making of America
    Dusk of Dawn (1940)
    The Black Flame (1957-1961)
    Du Bois est l'architecte principal de l'Encyclopedia Africana. Ses essais et articles sont innombrables, dans des revues aussi diverses que The Crisis, Horizon, The Independant, Century, Louisiana Weekly, Phylon, National Guardian, etc.
    Son ouvrage primordial reste Les Ames du peuple noir, qui a donné pour la première fois une voix au peuple noir.

    Oeuvres

    Préface de W. Du Bois aux Ames du peuple noir (1903) trad. Magali Bessone, éd. Rue d'Ulm, 2004.

    «Une grande partie de ce qui est enfoui dans ces pages peut aider un lecteur patient à saisir dans toute son étrangeté ce que signifie être Noir, ici, à l'aube du XX° siècle. Cette signification n'est pas sans intérêt pour toi, noble lecteur; car le problème du XX° siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs.
    Je te prie donc d'accueillir mon petit livre en toute charité, d'étudier ce que j'y ai dit, d'en pardonner les erreurs et les faiblesses pour l'amour de la foi et de la passion qui m'animent, et de rechercher la graine de vérité qui s'y cache.
    J'ai tenté d'esquisser ici, à traits vagues et incertains, le monde spirituel dans lequel vivent et luttent dix mille milliers d' Américains (...).»

    Chapitre I, "Sur nos luttes spirituelles", ibidem
    «Entre l'autre monde et moi se dresse perpétuellement une question non formulée. Certains ne la formulent pas par délicatesse; d'autres, parce qu'ils ne parviennent pas à la cerner avec justesse. Tous, cependant, tournent autour d'elle. Ils m'abordent d'une manière un peu hésitante, me regardent avec curiosité ou avec compassion, puis, au lieu de me dire directement : "quel effet ça fait d'être un problème ?" ils me disent : "je connais un homme de couleur très bien dans ma ville"; ou : "j'ai combattu à Mechanicsville"; ou : "est-ce que toutes ces vexations des sudistes ne vous font pas bouillir le sang ?" Devant ceux-là, je souris, ou je suis intéressé, ou je réduis l'ébullition à un frémissement, selon ce que requiert l'occasion. A la vraie question : "quel effet ça fait d'être un problème ?" il est rare que je réponde d'un seul mot."
    Et pourtant, être un problème est une expérience bizarre - bizarre même pour quelqu'un qui n'a jamais été rien d'autre, sauf peut-être quand il était en bas âge, ou quand il se trouvait en Europe. C'est très tôt, dans les premiers jours d'une enfance à la gaieté exubérante, que j'en ai eu la révélation fulgurante. Pour ainsi dire d'un seul coup. Je me rappelle très bien quand l'ombre m'a balayé. J'étais une petite chose, là-bas, dans les collines de la Nouvelle-Angleterre, là où le sombre Housatonic serpente vers la mer, entre Hoosac et Taghkanic. Dans une minuscule école en bois, il est venu à l'idée des garçons et des filles d'acheter de splendides cartes de visite - dix cents le paquet - et de les échanger. Nous nous amusions bien, jusqu'au moment où une grande fille, une nouvelle venue, refusa ma carte - péremptoirement, avec un regard par en dessous. Alors il m'est apparu avec une soudaine certitude que j'étais différent des autres; ou comme eux, peut-être, dans mon coeur, dans ma vie et dans mes désirs, mais coupé de leur monde par un immense voile. Par la suite, je n'eus plus aucune envie de déchirer ce voile ou de me glisser au travers; j'enveloppais tout ce qui était derrière lui d'un même mépris, et je vivais au-dessus de lui, dans une région de ciel bleu et de grandes ombres vagabondes. Ce ciel était plus bleu encore quand je pouvais battre mes camarades aux examens, ou les battre à la course, ou même battre leurs têtes blond filasse. Hélas, avec les années, tout ce beau mépris a commencé à s'effilocher; j'aspirais aux éblouissantes opportunités de leurs mondes - et elles étaient pour eux, non pour moi. Mais ils ne méritent pas de conserver ces récompenses, me disais-je; quelques-unes, toutes, je les leur arracherai. Je n'étais pas fixé sur la manière exacte dont j'allais m'y prendre : en étudiant le droit, en soignant les malades, en racontant les contes merveilleux qui tourbillonnaient dans ma tête - peu importait la manière. Pour les autres garçons noirs, le combat n'étais pas aussi fièrement radieux : leur jeunesse se contractait en une fourberie sans saveur, ou elle se réduisait à une haine silencieuse du monde pâle qui les entourait et à une raillerie méfiante de tout ce qui était blanc ; ou bien encore, elle s'épuisait dans ce cri amer : "pourquoi Dieu a-t-il fait de moi un paria et un étranger sous mon propre toit ?" Les ténèbres de la prison nous encerclaient tous : des murs obstinément droits pour le plus blanc, mais implacablement étroits, hauts et impossibles à escalader pour les fils de la nuit, qui sont condamnés à continuer sombrement leur lourde marche dans la résignation, à frapper en vain leurs paumes contre la pierre, ou enfin, avec une tension presque sans espoir, à contempler fixement le trait de bleu au-dessus de leurs têtes.
    Après l'Egyptien et l'Indien, le Grec et le Romain, le Teuton et le Mongol, le noir est une sorte de septième fils, né avec un voile et doué de double vue dans ce monde américain - un monde qui ne lui concède aucune vraie conscience de soi, mais qui, au contraire, ne le laisse s'appréhender qu’à travers la révélation de l'autre monde. C'est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d'un autre, de mesurer son âme à l'aune d'un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante. Chacun sent constamment sa nature double - un Américain, un Noir; deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables; deux idéaux en guerre dans un seul corps noirs, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure.
    L'histoire du Noir américain est l'histoire de cette lutte - de cette aspiration à être un homme conscient de lui-même, de cette volonté de fondre son moi double en un seul moi meilleur et plus vrai. Dans cette fusion, il ne veut perdre aucun de ses anciens moi. Il ne voudrait pas africaniser l'Amérique, car l'Amérique a trop à enseigner au monde et à l'Afrique. Il ne voudrait pas décolorer son âme noire dans un flot d'américanisme blanc, car il sait qu'il y a dans l'âme noire un message pour le monde. Il voudrait simplement qu'il soit possible à un homme d'être à la fois un Noir et un Américain, sans être maudit par ses semblables, sans qu'ils lui crachent dessus, sans que les portes de l'Opportunité se ferment brutalement sur lui.
    C'est donc là la finalité de sa lutte : collaborer, lui aussi, au royaume de la culture, échapper à la mort et à l'isolement, amasser et employer ses plus hautes facultés et son génie latent. Ces forces du corps et de l'esprit ont été par le passé étrangement gaspillées, dispersées et oubliées. L'ombre d'un passé noir grandiose traverse les contes de l'Ethiopie ténébreuse et de l'Egypte du Sphinx. Tout au long de l'histoire, les forces d'hommes noirs isolés étincellent çà et là comme des comètes, et s'éteignent parfois avant que le monde ait véritablement mesuré leur éclat.»



    Documentation

    Quelques ouvrages fondateurs de la littérature noire américaine, parmi d’autres :

    BALDWIN, James, Go Tell it on the Mountain (1953), Another Country (1962), The Fire Next Time (1963)
    DOUGLASS, Frederick, Autobiographies. Narrative of the Life of Frederick Douglass, and American Slave; My Bondage and My Freedom; Life and Time
    ELLISON, Ralph, Invisible Man, 1948 / Homme invisible, pour qui chantes-tu ? trad. M. et R. Merle, Paris, Grasset, 1969
    MORRISON, Toni, Beloved
    WASHINGTON, Booker T., Up From Slavery
    WRIGHT, Richard, Native Son
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    Références
    Données biographiques
    Naissance
    1868, Great Barrington
    Déces
    1963
    Raccourcis
    Biographie en anglais sur le site African Americans

    Le rôle de W.E.B. Du Bois dans la naissance de la poésie africaine francophone

    La littérature afro-américaine sur grioo.com (en français)

    La littérature noire américaine sur Wikipedia (en français, à compléter)

    Article "African American" sur Wikipedia (en anglais)
    "To be considered African American in the United States of America, not even half of one's ancestry need to be black African. The nation's answer to the question "Who is black?" long has been that a "black" is any person with any known African ancestry".

    Article "African American literature" sur Wikipedia en anglais. "African American literature is literature written by, about, and sometimes specifically for African Americans. The genre began during the 18th and 19th centuries with writers such as poet Phillis Wheatley and orator Frederick Douglass, reached an early high point with the Harlem Renaissance, and continues today with authors such as Toni Morrison, Maya Angelou and Walter Mosley being ranked among the top writers in the United States."

    Référence


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