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Radiguet Raymond

18 / 06 / 1903-12 / 12 / 1923

Le jugement d'un contemporain, à l'occasion de son décès

Ceux qui ont lu Le Diable au corps sans le juger a priori et qui ont approché Raymond Radiguet hors de sa légende, se sentent aujourd’hui le cœur serré en pensant que cet adolescent n’écrira plus.

Par sa personne et par la qualité de son talent, il était le moins fait pour le bruit qui l’avait annoncé. Il était réfléchi, s’effaçait volontiers et cherchait à se contenter soi-même bien plus qu’à réussir. Dès sa première tentative il avait su exprimer son art, son intention, avec une résolution et une netteté que les esprits les plus personnels et les plus forts ne montrent pas toujours à leurs débuts.

Il était l’ennemi de tout ce qu’on doit au romantisme : le réalisme pittoresque, l’étrangeté extérieure, l’épithète rare. Un roman était pour lui l’histoire abstraite d’un sentiment bien plus que la reproduction de la nature et la peinture des êtres. Peut-être son modèle était-il La Princesse de Clèves. Dans Le Diable au corps le sentiment, c’est-à-dire l’amour de Marthe et de son amant, ne quitte jamais le premier plan. Les personnages ont l’air réel, ils vivent, mais c’est au seul sentiment qu’ils doivent leur souffle et leur apparence humaine. Il n’y a pas de description ou, du moins, ce qu’il en faut seulement pour que l’aventure touche terre. Aucune recherche de secret; pas un raffinement dans l’analyse, pas un effet de style non plus; rien, en un mot, qui dérobe la grande ligne du cœur. Les moyens employés pour toucher y sont tout différents de ceux par lesquels on atteint généralement notre sensibilité. Les mots grâce, tendresse, délicieux – prodigués par Proust avec un naturel émouvant – on les chercherait en vain dans Le Diable au corps. Pourtant ce livre ne donnait pas une impression de sécheresse. L’aspect ingrat qu’on lui a reproché n’était qu’en surface.

Radiguet avait choisi avec une grande sûreté les scènes de son roman. L’aventure qu’il nous a racontée, l’avait-il vécue ou non? Il l’avait, en tout cas, étudiée de bien près. Or, le plus souvent, lorsqu’un jeune romancier est mêlé intimement à son sujet, il y a dans son œuvre une sorte d’ivresse, un manque de mesure; la transposition se fait mal. Radiguet avait échappé à ces défauts. À dix-sept ans il avait observé le premier drame de son cœur comme aurait pu le faire un romancier accompli. […] il n’en faut pas douter, il avait le génie d’écrire.

Et lorsqu’on avait vu dans son premier ouvrage cette pénétration, cette poésie, cette sagesse, comme sa figure s’éclairait bien! Formé dans le trouble, spectateur de la guerre à l’âge où l’on découvre en même temps la sensualité, la poésie et le ridicule, ayant ensuite fait son apprentissage esthétique dans l’anarchie, il avait dû refaire son ordre lui-même, reprendre son goût, s’imposer une discipline. Il y était arrivé par un extraordinaire effort de logique et de volonté. Et cet effort, on pouvait en surprendre la trace sur sa physionomie tandis qu’il parlait : on y trouvait correspondance avec sa vie intérieure (analysé d’après Jacques de Lacretelle, Nouvelle Revue Française, janvier 1924)

source: «Raymond Radiguet», Chronique des lettres françaises, no 7, janvier-février 1924, p. 60-61.

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