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Raison

«L'animal reste in-différent devant l'illusion, l'éparpillement, la contingence, la confusion, les fausses évidences, l'incohérence, la contradiction, l'erreur. Là où, précisément, l'homme ressent quelque chose d'intolérable. Là où en lui une différence proteste. Ce quelque chose d'inexistant chez l'animal, ce quelque chose de 'protestant' en l'homme, c’est la raison.

Une différence protestante

La raison est ce qui en nous proteste contre la déraison. La raison s’affirme dans cette protestation en tant qu’exigence de cohérence. Dans cette affirmation, aucun 'ceci' ou 'cela' n’est encore affirmé sinon la pure exigence de ce qui 'doit être'. La raison, en effet, n’est pas productive comme l’intelligence ou la perception. Elle est purement normative. Directrice, régulatrice, législative...

Avec elle, la réalité ne se boucle pas dans l’in-différence de 'ce qui est' simplement là. Au contraire, elle s'ouvre à la différence de 'ce qui doit être'. Protestation contre la contradiction et l'erreur. Exigence de l’ordre nécessaire et de la cohérence non-contradictoire comme fondement de la vérité.

Principes

Exigence de ce qui 'doit être', la raison est ainsi norme de la pensée et de l’action cohérentes. Cette norme se traduit par des propositions habituellement sous-jacentes et implicites que sont les principes. Ces principes de la raison sont comme les référentiels, dynamiquement impératifs, de la pensée, de la parole et de l’action cohérentes. La raison peut dès lors se dire aussi faculté des principes.

Les principes sont premiers, ne provenant ni de l’expérience ni de la déduction à partir d’autres principes puisque toute expérience est régie par eux et qu’ils constituent le fondement de tout autre principe. Ultime point de départ. Ne peuvent être déduits de rien d’antérieur à eux-mêmes. Ces principes sont évidents en eux-mêmes. Ils ne peuvent pas être démontrés. Ils ne sont pas à démontrer puisque toute démonstration les présuppose. Ils sont universels. Communs à tous les esprits et régissant tous les esprits. Conditions sine qua non du dialogue, ils garantissent l’accord possible entre tous les esprits par-delà les différences d’âge, de sexe, de race, de culture... Enfin, ils sont nécessaires. Ils s’imposent comme norme absolue à toute opération rationnelle. Déterminant le possible et l’impossible, ils s’imposent catégoriquement comme condition de possibilité du discours cohérent et de la vérification.

Traduisant cette fonction unifiante qu’est la raison, les principes règlent l’accord des pensées entre elles en réglant l’accord de la pensée, de chaque pensée, avec elle-même (principes logiques régulateurs de la déduction) et de la pensée avec le réel (principes rationnels régulateurs de l’induction).

D'où peuvent venir ces principes ?

Parce que premiers, nécessaires, évidents par eux-mêmes et universels, ces principes ne peuvent pas trouver dans l’expérience sensible ou animale leur raison suffisante, comme le pense l’empirisme. Car l’expérience empirique est toujours, déjà, interprétée et construite selon la nécessité, par-delà la contingence, selon l’objectivité, par-delà la subjectivité, selon la généralité par-delà l’individualité. Et puis demeure sans réponse la question cruciale: pourquoi cette normativité se manifeste-t-elle chez l’homme et chez l’homme seul alors que l’animal se trouve situé exactement dans le même champ d’expérience ? Pourquoi se manifeste-t-elle tout entière chez l’homme et absolument pas, même pas inchoativement, chez l’animal ?

Viendraient-ils donc radicalement d’une autre sphère, absolument transcendante par rapport au monde de l’expérience sensible, à laquelle l’homme participerait ? Ils seraient alors innés. Ainsi s’expliquerait leur radicalité, leur nécessité, leur évidence, leur universalité, leur totalité. Mais demeure alors sans réponse la question: qu’est-ce que la raison sans contenu ? Il faudrait donc logiquement – et Platon l’a fait – envisager également un contenu inné. On en arrive ainsi à la superposition de deux mondes hétérogènes, à un dualisme incapable de résoudre sans artifice le problème de l’unité de la raison et du réel, unité qui s’impose à l’évidence dans le processus même de la démarche rationnelle scientifique. Pourquoi la raison ne se constitue-t-elle qu’à travers un affrontement génétiquement dialectique entre un donné et une exigence ?


Matière et forme

Il faut donc distinguer avec Kant entre une matière et une forme de toute connaissance. Si toute notre connaissance commence avec l’expérience, il ne s’en suit pas qu’elle dérive toute de l’expérience. Une matière, un donné, est nécessaire, mais à lui seul est insuffisant. Une forme, une exigence structurale est nécessaire, mais à elle seule insuffisante. Matière et forme s’appellent réciproquement. Cette réciprocité se révèle nécessaire et suffisante. C’est elle qui se traduit dialectiquement au cœur du processus épistémologique.

Il s’ensuit que, d’une part, la raison s’impose et que, d’autre part, elle se constitue historiquement et génétiquement. Elle s’impose comme exigence et comme norme absolue. Elle se constitue comme effectuation relative. Rationalisme et empirisme ont donc raison tous les deux. Mais aucun des deux n’a la raison entière pour lui tout seul. Les deux ont dialectiquement raison.

La constitution historique et génétique de la raison a été unilatéralement accentuée par les ‘sociologismes’ à la manière de Lévy-Brühl, de Durkheim ou de Charles Blondel. Dans sa forme extrême, le sociologisme réduit la raison à une fonction d’origine et de nature purement sociale, les principes de la raison étant imposés du dehors à l’homme par la Société. Et comme la société évolue, la raison ne peut pas ne pas évoluer. Contre la raison elle-même ! L’expérience sociale est nécessaire. Mais suffisante, non.


Raison constituée et raison constituante

Derrière les variations de la raison il y a un invariant ultime et radical. André Lalande propose la distinction – pertinente ! – entre raison constituante et raison constituée. La première est pure ‘forme’, pure exigence de rationalité, de cohérence, d’unité, pure normativité se traduisant par des principes. En tant que telle elle s’impose universellement et éternellement dans son absolue radicalité, nécessité, évidence, universalité et totalité. La seconde est cette ‘forme’ informant une ‘matière’ toujours multiple, située et évoluant spatio-temporellement, diversifiée par les multiples projets humains, limitée dans ses possibilités d’analyse et de synthèse, mêlée aux multiples affects non-rationnels, bref, le laborieux cheminement de la connaissance qu’est la science.

La science est raison en acte et en marche. Scandale pour le fixisme traditionnel qui tablait sur des contenus absolus et sur de l’acquis définitif. La raison en marche découvre que ce qui est absolu en elle, ce n’est jamais son ‘contenu’ toujours variable historiquement mais son pur espace ‘contenant’, sa pure ‘forme’ normative.

Cette pure forme normative ne peut pas ne pas se donner un contenu. Elle est toujours ‘forme’ d’une ‘matière’, compromission avec le cheminement laborieux de l’activité rationnelle humaine qui réalise progressivement l’accord de l’esprit avec lui-même, l’accord de l’esprit avec l’autre que lui-même et l’accord des esprits entre eux.

Aventure

Immuable dans ses exigences, la raison évolue dans sa formulation effective en fonction des accords déjà réalisés et encore à réaliser, donc en fonction de la résistance de ce qui à tel moment de l’évolution de l’activité rationnelle se dévoile comme un intégrable non encore intégré. Défis rencontrés et surmontés. La raison est donc engagée dans une aventure. Elle est compromise dans une aventure jusqu’à se confondre avec elle.»

GÉRARD ESCHBACH, www.metanoia.org

Essentiel

«La raison est dans l'assimilation intime du monde extérieur, dans le travail de construction, d'acquisition pour maintenant et pour nos descendants, elle est dans la lutte de la concurrence pacifique, dans la contemplation du beau, dans la pensée du vrai, dans l'accomplissement de la destinée humaine. La raison fait confiance à l'homme et à son voeu de liberté, au secours duquel vient sous une forme insaisissable et incalculable, la transcendance.»

KARL JASPERS, La bombe atomique et l'avenir de l'homme. Traduit de l'allemand par Edmond Saget. Paris, Buchet/Chastel, 1963, p. 407.


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Kant et la critique de la raison (Mme de Staël)

«À l'époque où parut la Critique de la raison pure, il n'existait que deux systèmes sur l'entendement humain parmi les penseurs; l'un, celui de Locke, attribuait toutes nos idées à nos sensations; l'autre, celui de Descartes et de Leibniz, s'attachait à démontrer la spiritualité et l'activité de l'âme, le libre arbitre, enfin toute la doctrine idéaliste; mais ces deux philosophes appuyaient leur doctrine sur des preuves purement spéculatives. J'ai exposé dans le chapitre précédent les inconvénients qui résultent de ces efforts d'abstraction qui arrêtent pour ainsi dire notre sang dans nos veines, afin que les facultés intellectuelles règnent seules en nous. La méthode algébrique, appliquée à des objets qu'on ne peut saisir par le raisonnement seul, ne laisse aucune trace durable dans l'esprit. Pendant qu'on lit ces écrits sur les hautes conceptions philosophiques, on croit les comprendre, on croit les croire, mais les arguments qui ont paru les plus convaincants échappent bientôt au souvenir.

L'homme lassé de ces efforts se borne-t-il à ne rien connaître que par les sens, tout sera douleur pour son âme. Aura-t-il l'idée de l'immortalité quand les avant-coureurs de la destruction sont si profondément gravés sur le visage des mortels, et que la nature vivante tombe sans cesse en poussière? Lorsque tous les sens parlent de mourir, quel faible espoir nous entretiendrait de renaître? Si l'on ne consultait que les sensations, quelle idée se ferait-on de la bonté suprême? Tant de douleurs se disputent notre vie, tant d'objets hideux déshonorent la nature, que la créature infortunée maudit cent fois l'existence avant qu'une dernière convulsion la lui ravisse. L'homme, au contraire, rejette-t-il le témoignage des sens, comment se guidera-t-il sur cette terre? Et s'il n'en croyait qu'eux cependant, quel enthousiasme, quelle morale, quelle religion résisteraient aux assauts réitérés que leur livreraient tour à tour la douleur et le plaisir?

La réflexion errait dans cette incertitude immense, lorsque Kant essaya de tracer les limites des deux empires, des sens et de l'âme, de la nature extérieure et de la nature intellectuelle. La puissance de méditation et la sagesse avec laquelle il marqua ces limites n'avaient peut-être point eu d'exemple avant lui: il ne s'égara point dans de nouveaux systèmes sur la création de l'univers; il reconnut les bornes que les mystères éternels imposent à l'esprit humain, et ce qui sera nouveau peut-être pour ceux qui n'ont fait qu'entendre parler de Kant, c'est qu'il n'y a point eu de philosophe plus opposé, sous plusieurs rapports, à la métaphysique; il ne s'est rendu si profond dans cette science que pour employer les moyens mêmes qu'elle donne à démontrer son insuffisance. On dirait que, nouveau Curtius, il s'est jeté dans le gouffre de l'abstraction pour le combler.»

MME DE STAËL, chapitre "Kant", De l'Allemagne, in Œuvres complètes, Paris, Firmin Didot, 1871. Texte intégral

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