Merci d'encourager L'Agora
Faites un don via Paypal
Le site est en cours de modernisation. Nous vous invitons à utiliser la recherche pour repérer les contenus qui vous intéressent. Merci de votre patience et bonne lecture.

Hugo Jean

19/11/1894-21/6/1984

Voici les premières pages de Avant d'oublier, les mémoires de Jean Hugo portant sur  la période 1918-1931. Elles nous permettent de découvrir à la fois le style de Jean Hugo écrivain et le milieu dans lequel son art s'est formé. Valentine Gross, elle-même peintre, deviendra pour un temps Valentine Hugo.

On lira ensuite un témoignage du Père Bruckberger paru au début du catalogue que la ville de Lunel a publié en 1994, à l'occasion du Centenaire de Jean Hugo.

 Paris 1918

«Le soir de l'armistice, à Chaumont, je dînai seul et mélan­colique au milieu de la joie générale. Toute la nuit, de ma chambre d'hôtel, j'entendis hurler les soldats ivres. Le lende­main, on m'envoya en Lorraine suivre des cours d'anglais. Rien dans mon souvenir n'égale en tristesse ces premiers jours de paix.
Novembre était déjà presque écoulé quand je pus aller à Paris retrouver mes amis.

Je connaissais depuis toujours Cyprien Godebski, appelé Cypa, frère de cette Misia, alors Mme Edwards, qui tenait une si grande place dans le Paris de ce temps. Cypa et sa femme étaient des amis de ma famille. Ils recevaient le dimanche soir dans leur appartement de la rue d'Athènes. Des toiles de Vuillard, de Bonnard et de Vallotton couvraient les murs du salon. Un grand balcon donnait sur les toits de la gare Saint-Lazare, la gare, peinte par Monet, où les impressionnistes s'embarquaient pour Argenteuil, Chatou, Vétheuil ou Giverny. En bas, à quelques pas, en descendant la rue d'Amsterdam, le bar Fox avait tenu lieu d'un voyage à Londres à Des Esseintes.

Jean Hugo, Valentine Gross, Paul Morand

Depuis les années d'avant la guerre, j'allais le dimanche soir rue d'Athènes. Ravel, aux cravates couleur d'orange ou d'opale, et Vinès, dont on comparait les moustaches à des clefs de sol, se mettaient souvent au piano. Alexis Léger, déjà Saint-Léger mais pas encore Saint-John Perse, racontait avec son accent créole l'histoire de L'As de Cœur noir. Gide se taisait, Fargue, la cigarette pendue au milieu des lèvres, faisait des contrepèteries.

Un dimanche soir du mois de mars 1917, au cours d'une permission, j'étais retourné rue d'Athènes. Sur le canapé de cuir de la salle à manger, sous le portrait du sculpteur Godebski, père de Cypa, était assise une jeune femme au long cou, vêtue de taffetas noir et de piqué blanc. C'était Valentine Gross. Je connaissais ses peintures des Ballets russes, mais je ne l'avais jamais vue.

Pendant une autre permission, un autre dimanche, je la revis, toujours rue d'Athènes. Elle m'envoya ensuite des livres et nous échangeâmes quelques lettres. Quand je pouvais m'échapper du quartier général américain où je servais alors, je lui rendais visite rue de Montpensier, au Palais-Royal, dans l'appar­tement où elle venait de s'installer. Paul Morand habitait au même étage de la maison voisine. Il lui téléphonait : « Regardez par la fenêtre, je vous envoie un nuage. » Un soir de la fin de cet été de 1917, je me trouvai chez elle avec quelques amis. Elle portait une jupe très ample ; son cou de cygne sortait d'une collerette plissée ; ses cheveux coiffés en bandeaux s'enroulaient par-derrière en un chignon presque aussi gros que sa tête ; ses yeux perçants, mobiles, inquiets par­fois, ne semblaient jamais rêver.

Les murs de la salle à manger où elle nous recevait étaient couverts d'un papier goudronné qui luisait comme du charbon derrière son léger treillage de ficelle. Autour de la table peinte en rouge, les sièges de rotin avaient des coussins étoiles ou rayés, taillés dans un drapeau américain. Des rubans de bonnets de matelot pendaient aux murs, évoquant en lettres d'or des personnages de la fable — sous-marin Atalante, sous-marin Daphné, sous-marin Amazone. Dans une grande boîte à papil­lons, le portrait de Cocteau par Thévenaz vous dévisageait.

Ce soir-là, le poète n'était pas là lui-même. C'est Fargue qui menait la conversation, entouré par Morand, Jacques Porel, Louis Gautier-Vignal et Charles Daudet. Les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin du Palais-Royal. Le jet d'eau, dans la nuit chaude, ne parvenait pas à donner une illusion de fraîcheur.


Tard dans la soirée, Marcel Proust apparut. Frileusement enveloppé dans un paletot noir, il s'assit sur un petit divan recouvert de tussor. Sur le mur ténébreux auquel il s'appuyait, seul se détachait le peu de son visage, pâle comme l'étoffe du divan, que ne cachaient pas les franges noires de ses cheveux et de ses moustaches. La voix plaintive ne s'arrêtait jamais, les beaux yeux battus semblaient parfois implorer, mais bientôt fusait le rire, étouffé par la main gantée de noir.

Quelques jours plus tard, le 24 septembre, Marcel Proust écrivit à Valentine Gross : « L'autre jour, les grand noms de Hugo et de Daudet ne m'ont pas suffi pour identifier exacte­ment vos deux amis. J'ai un grand regret de n'avoir su qu'après coup que M. Daudet était le fils d'un grand ami à moi et M. Hugo le fils d'un homme que j'ai moins connu, mais pour qui j'ai toujours eu la plus vive sympathie. J'aurais été si heureux de leur dire cela lundi, de parler avec eux de leurs pères et d'un passé que je me rappelle naturellement mieux qu'eux, alors au berceau. »

L'année suivante, le 20 juin, en déclinant une nouvelle invi­tation, il lui écrit : « Je vous remercie infiniment de ce que vous me dites à propos de M. Hugo. Cela me touche beaucoup parce que je trouve très gentil, dans le sens le plus noble et le plus délicat du mot, qu'on soit attentif à ces indications d'un désir exprimé dans la conversation et qu'on s'en souvienne. Mais pour le cas particulier de M. Hugo, je vous avouerai qu'il n'est pour moi, dans la réunion de demain qui m'attire tant, qu'un élément insignifiant, pour la raison que je ne me le rappelle pas, que je ne lui ai jamais parlé. Il me représente plutôt le fils d'un homme que j'ai un peu connu autrefois, le frère de son gentil frère vu chez les Daudet, et, il me semble, un beau visage ardent et noir (mais je confonds peut-être). » Il confondait sans doute.


Ci-contre, Valentine Gross


Depuis trois ans, la guerre avait été toute ma vie. A l'armée, on ne parlait que de choses martiales, de combats, de citations, de galons, de femmes «délassement du guerrier», de maladies vénériennes. Mon père, ma mère, mes grand-mères, ma sœur ambulancière, mon cousin Charles Daudet, qui m'écrivaient et que je voyais pendant mes congés, avaient tous, bien que cha­cun d'une manière différente, la guerre au centre de leurs pen­sées. Autour de Valentine, un autre aspect de la France m'apparut, qui n'était pas du tout militaire. Elle et ses amis parlaient d'autre chose. Cocteau découvrait Rimbaud et Picasso ; il écrivait Le Cap. Parade importait plus que Verdun. On disait que Cendrars se sentait comme un « nuage de mains » ; on ne disait pas que son bras était resté à la ferme de Navarin, en Champagne. Gallimard et les comédiens du Vieux-Colombier partaient sans remords pour l'Amérique. Fargue, avec l'aide d'un adjudant du Val-de-Grâce, faisait réformer ses amis : on en parlait sans honte. J'étais ébloui : je rougissais d'avoir ri si longtemps aux gaillardises de nos tables d'officiers.

Quittant le lac impressionniste, où d'ailleurs elle n'avait pris qu'un peu de brume bleue ou verte pour colorier son dessin venu plutôt de Chassériau et de Beardsley, le Cygne de Boulogne — c'est ainsi que Cocteau nommait Valentine Gross — se laissait porter par le courant vers des eaux plus vives. Depuis plus d'un an déjà, elle avait abandonné l'île Saint-Louis et s'était installée sur la rive droite, loin du Mercure de France — et loin de la Nouvelle Revue Française —, Mélisande, Violaine et Nathanaël s'évanouissaient dans le crépuscule. Depuis Parade, Valentine croyait à l'étoile de Jean Cocteau.
Vers l'an 1912, dans les couloirs du théâtre des Arts, aux Batignolles, Charles Daudet, son ancien condisciple chez M. Dietz, le M. Berlin du Grand Ecart, m'avait présenté au « prince frivole ». En habit noir et cravate blanche, portant à la boutonnière le gardénia qu'il recevait, disait-on, chaque jour.»

 ***

Témoignage du R.P Bruckberger

 L'imitation de Jésus-Christ, traduite par Lamennais,
avec quarante gouaches de Jean Hugo.

Jean Hugo que nous avons tous connu comme un Lunellois parmi tant d'autres, a été aussi un poète, mais il a choisi un autre mode d'expression que les mots : la peinture. Au lieu de l'écraser, le poids de son nom le porta à la modestie artisanale du labeur quotidien. Très jeune, il a su que pour se montrer digne de son illustre patrimoine, il lui fallait se glisser silencieusement, comme la main dans le gant, dans ce nom qui était le sien. Pour porter ce nom, qui, avec celui de Napoléon, a rempli son siècle du bruit de sa gloire, Jean Hugo a choisi un art du silence.

Comment a-t-il commencé à peindre ? En ouvrant tout grands les yeux, en dévorant du regard ce qu'il voyait autour de lui, en décrivant les travaux et les jours de cette campagne Lunelloise où i l a vécu toute sa vie, le geste de la vigne, de la taille à la vendange, les ciels vastes, la transfiguration d'un cabanon, illuminé tout à coup par le coucher du soleil sur les étangs. Entre Nîmes, la ville impériale, et Montpellier, la ville royale, son regard et son pinceau ont fait de Lunel, avec ses lagunes, une Venise humble et rustique dont la vraie gloire est la lumière. Mieux que quiconque, il  a su, selon le vers de l'aïeul :

"Compléter ce qu'on voit par ce que l'on devine".


Que devinait-il ? L'indicible que, comme tout artiste, il s'est acharné à vouloir dire. Devenu très vieux, approchant du terme, Dieu lui a fait cette grâce de ne plus exprimer que la lumière. Comme pour Verdi, comme pour le Titien, comme pour Turner, ses oeuvres les plus fulgurantes et les plus chargées de mystère sont celles de l'extrême vieillesse, où il ne voyait plus qu'une clarté habitée par la Gloire, ainsi que ce buisson ardent dans le désert, où jadis, Dieu parla à un pauvre berger. Ici, à Lunel, il est impossible de parler de Jean Hugo sans évoquer le grand vieillard qui, à l'heure où la ville s'éveille, rangeait sa vieille voiture devant l'église et venait communier au corps et au sang de Jésus-Christ. Puis, comme un mendiant son quignon de pain, Jean Hugo emportait Dieu dans son atelier. A propos des
"Contemplations", Victor Hugo avait dit : "Dieu dictait.  J'écrivais". Jean Hugo peignait.

Quand Cézanne est mort dans sa mansarde, Aix-en-Provence a ignoré qu'elle avait enfanté le plus grand peintre du siècle et qu'il venait de la quitter. Lunel sait et reconnaît aujourd'hui qu'elle est la patrie d'un autre grand peintre, q u' il s'appelait Hugo, qui était la descendance charnelle et spirituelle de notre plus grand poète, celui qui a écrit :

"Mourir n'est pas finir. C'est le matin suprême."

R.P BRUCKBERGER
de l'Institut.

Articles