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Éthique

Depuis une trentaine d'années, on trouve souvent les deux mots éthique et morale dotés d'un sens opposé ou, du moins, de nuances particulières, alors qu'ils sont foncièrement identiques. Un état de la question permet de lever plusieurs ambiguïtés.

Éthique et morale: termes distincts

On peut distinguer ici deux courants de pensée opposés qui fluctuent au gré des modes, des contextes et des auteurs.

1. Valorisation du mot «éthique». Pour certains auteurs et utilisateurs, marqués sans doute par la dominance du mot «morale» en Occident, la morale renvoie à un système fermé de normes, à une approche conservatrice, religieuse, où s'imposent l'obéissance et la soumission, alors que le mot éthique concerne le questionnement, l'ouverture d'esprit, l'approche séculière et prospective de l'agir.
Pour se distinguer de la morale catholique, certains protestants ont privilégié le mot éthique. De même que, pour la distinguer de la morale religieuse, certains auteurs récents ont misé sur la racine grecque du mot éthique pour désigner la réflexion humaine, d'ordre philosophique, sur l'agir.
D'autres ont tendance à réserver au mot éthique la réflexion sur les questions fondamentales (fin et sens de la vie, fondement de l'obligation, nature du bien et du mal, rôle de la conscience morale) et à renvoyer à la morale l'application, le concret, l'action.
2. Redécouverte du terme «morale». Dans certains milieux, la popularité du mot «éthique» a entraîné paradoxalement sa dévalorisation. Celle-ci désigne des règles minimales qui s'imposent aux membres d'un groupe. Elle devient synonyme de déontologie. La morale s'en trouve alors revalorisée, elle renvoie aux valeurs et aux principes universels et stables dont l'éthique ou les éthiques ont besoin pour rester vivifiantes.


Ethique et morale: termes synonymes
Le terme éthique vient du grec (èthos ou éthos), tandis que le mot morale vient du latin (mos-moris), l'un et l'autre désignant les mœurs, la conduite de la vie, les règles de comportement. Étymologiquement, leur sens est identique. Historiquement, ils ont d'ailleurs été employés l'un pour l'autre. Jusqu'à une date récente dans l'histoire de la philosophie, affirme Vincent Descombes, il ne semble être venu à l'idée de personne de se servir de ces mots dans des sens opposés (Magazine littéraire, janvier 1998, p 40). Plusieurs philosophes les emploient encore régulièrement l'un pour l'autre.

Leur sens est d'ailleurs assez large: il concerne le bien et le mal; il désigne ce qu'on doit faire ou ce qu'il convient de faire, par opposition à ce qui est (les moeurs) et à ce qui est faisable (le techniquement possible). Il renvoie à l'agir humain, aux comportements quotidiens, aux choix à faire, et donc aux normes de comportement, voire aux valeurs et aux fins.

La consultation de divers dictionnaires et auteurs permet de dégager trois types de définition de l'éthique ou de la morale ou, mieux, trois niveaux ou fonctions complémentaires de l'éthique:

– le questionnement, l'analyse, la réflexion sur les finalités de l'agir, les valeurs et les principes, la nature des repères d'action, la légitimité des moyens;
– la structuration des repères, l'organisation du contenu normatif: normes, principes, règles, valeurs;
– la délibération, la décision et l'action dans les situations concrètes de la vie.

Ces trois niveaux et fonctions sont indispensables et s'appellent l'un l'autre: pas de questionnement sans concrétisation dans des normes; pas de normes valables sans justification dans les finalités; pas de décision morale sans attention à la situation ni retours aux normes et, par-delà les normes, aux valeurs fondamentales (parfois en contrevenant même aux normes reconnues). Une fonction ne peut exister sans un minimum des deux autres. Au moment où la personne atteint l'âge de raison, il y a déjà un système de règles (familiales, sociales, religieuses) qu'elle est appelée graduellement à questionner, intérioriser, transformer ou rejeter, pour devenir véritablement morale.

Théoriquement, la priorité devrait appartenir à la première fonction: le questionnement. Peut-être existe-t-il cependant une tendance naturelle à donner préséance à la deuxième: aux règles reçues ou instituées. L'idéal est qu'un équilibre existe entre les trois. Et que le sujet mette le plus de cohérence possible entre ses finalités, son système de valeurs et son action.

Il faut reconnaître cependant qu'il y a toujours une distance entre l'idéal et la réalité, entre la morale proposée et le vécu, entre l'idéal perçu et le possible. Ce constat souligne un trait de la condition humaine: besoin d'un idéal qui interpelle et propulse en avant, besoin parallèle d'un espace de cheminement.

Cette distinction est tirée d'un texte de Guy Durand intitulé : Morale, éthique, déontologie et droit.



Essentiel

L'une des choses qui distinguent la morale de l'éthique c'est que dans la première le lien avec la religion, voire avec la grâce, va presque de soi, même s'il existe des morales purement humanistes, tandis que dans la seconde, le même lien paraît moins justifié, même s'il a été consacré par un classique comme L'éthique protestante et le capitalisme de Max Weber. C'est là d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles le mot éthique a remplacé le mot morale dans bien des sociétés. Quand on invoque la morale au Québec, par exemple, on donne l'impression de vouloir ressusciter le passé religieux et sa morale étroite.

L'éthique est plus proche du droit que de la religion, comme le prouve la vogue des codes d'éthique, qui se situent dans le prolongement immédiat des textes juridiques. L'éthique soulève aussi la même question fondamentale que le droit: une fois le but fixé, où trouver l'énergie pour l'atteindre? On connaît la réponse de Platon à cette question: c'est la contemplation du beau, du bien et du vrai qui nourrit l'âme au point de la rendre capable de se conformer à son idéal. Dans ce cas, l'idéal suprême, le Bien pur, est à la fois le but et la source de l'énergie qui permet de l'atteindre.

Une telle réponse n'a de sens que si l'on croit à un lien vivant entre l'homme et l'univers. Parmi les auteurs contemporains qui ont eu cette foi et qui ont apporté une contribution oroginale à la réflexion sur l'action, il y a Simone Weil.

Il est intéressant de noter qu'elle n'emploie guère le mot morale, et encore moins le mot éthique. Elle marque aussi ses distances par rapport au droit. C'est précisément aux morales et aux éthiques humanistes et volontaristes, sans lien avec le transcendant, qu'elle attribuait les grandes catastrophes humaines qui ont frappé l'Europe au cours de la première moitié du XXe siècle. Les chartes de droits enfermaient à ses yeux la même illusion: celle de pouvoir s'élever soi-même alors qu'on ne peut qu'être élevé, par une énergie analogue à celle du soleil, la grâce. Le but, premier objet de la morale, de l'éthique et du droit risque fort d'être surtout utilisé à des fins démagogiques. Proclamer le droit à la santé de tous les enfants du monde et s'assurer que les obligations correspondantes seront remplies, ce sont là deux choses différentes. Le but n'intéressait Simone Weil que dans la mesure où il était associé à la source d'énergie permettant de l'atteindre. C'est pourquoi elle subordonnait les droits aux obligations et l'éthique au surnaturel: «La notion d'obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. (...) L'obligation seule peut être inconditionnée. Elle se place dans un domaine qui est au-dessus de toutes conditions, parce qu'il est au-dessus de ce monde.»1

1- L'Enracinement, Gallimard 1949, p.1.

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