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Enracinement-sens figuré

«L'Enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque être humain a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie.»
SIMONE WEIL, L'enracinement

Essentiel

Les êtres vivants enracinés, les plantes, ont devancé au cours de l'évolution ceux qui ne font que toucher la terre, les animaux. Les premiers ont l'avantage de ne pas avoir à se déplacer pour se nourrir. Les seconds ont l'avantage de pouvoir se nourrir des premiers, mais pas de tous, de certains en particulier, ce qui les oblige à s'enracinerà leur tour dans un habitat. L'être humain est de moins en moins soumis à cette contrainte: il peut manger à Montréal des fruits cultivés au Chili et n'avoir pour habitat que des escales. Une telle mobilité, des plantes devenues aliments et des hommes qui s'en nourrissent, n'est toutefois pas sans danger: il faut lui imposer une limite, pour le salut de la planète et celui de l'être humain: il peut certes s'adapter aux habitats les plus divers mais, pour s'épanouir, il a besoin de souvenirs et de symboles particuliers. Nous sommes aussi des plantes: nos sens sont nos racines dans la terre, nos idées sont notre feuillage, nos racines dans le ciel. Le déracinement nous affaiblit, surtout lorsque le réenracinement de nos sens dans un nouveau sol et celui de nos idées dans un nouveau ciel, ne se font pas au même rythme ou qu'il n'y a pas de correspondance entre le nouveau sol et le nouveau ciel.

Il faut aussi, comme le rappelle Gustave Thibon, «se défier des imitations mécaniques de ce processus vital : certains adorateurs du passé sont ancréssur le passé, ils n'y sont pas enracinés1

Le problème du déracinement et du réenracinement, trop facile en un sens, est un aspect du vaste problème de l'adaptation. «Les êtres humains, note René Dubos, peuvent si facilement s'adapter, qu'ils peuvent survivre, vivre et s'accroître en dépit de la malnutrition, de la pollution de l'environnement, d'agressions sensorielles ahurissantes, de la laideur et de l'ennui, de la densité excessive de population et de son embrigadement consécutif. Mais alors que l'adaptation biologique constitue un actif pour la survie d'Homo Sapiens, en tant qu'espèce biologique, elle peut saper les attributs qui rend la vie humaine différente de la vie animale. Du point de vue de l'homme, la réussite de l'adaptation doit être jugée en termes de valeurs spécifiques à l'homme.»2

Voici les valeurs au nom desquelles, dans La part des chose, Benoîte Grou refuse une adaptation prenant la forme du déracinement. «Rester ici saison après saison, y subir l'hiver au lieu de s'en aller comme une cigogne, apprendre à connaître personnellement les oiseaux qui venaient dans le jardin, lire beaucoup, prendre le temps de s'ennuyer... rêve impossible qu'elle caressait régulièrement. On passe aujourd'hui sa vie à quitter ce qu'on aime pour ce qu'on ne connaît pas et ce voyage au bout du monde que Marion allait entreprendre avec Yves lui parut soudain sans intérêt et les Tropiques vulgaires. [...]Marion se sentait obstinément occidentale, et même française, et même bretonne, et même enracinée très précisément ici entre Pont-Aven et Trévignon, là où les champs cultivés descendent jusqu'à la mer, où l'on attache les bateaux aux arbres du rivage comme des bêtes, où les deux univers, terrestre et marin, entremêlent leurs frontières et s'échangent du terrain toutes les six heures dans la douceur beige des plages.» (J.D.)

1-GUSTAVE THIBON, Le voile et le masque.
2-RENÉ DUBOS, L'environnement humain dans nos sociétés technologiques.
3-BENOÎTE GROU, dans La part des choses.



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