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Champagne Claude

27 mai 1891-21 décembre 1965
«On connaît assez peu ce jeune musicien d'aspect doux et paisible et qui est tout le contraire d'un fauve. C'est qu'il fait peu de bruit et qu'il ne se dépense pas en vaines acrobaties. Il ne crie pas, il ne donne pas de coups de poing dans le vide. On l'imagine assez bien dans un monde où serait bannie la publicité tapageuse et où d'être un «bon artisan» signifierait encore quelque chose.

En art, le temps ne fait rien à l'affaire et il est certain qu'un long séjour à l'école ne confère pas nécessairement un brevet de connaissances ou de supériorité. Ceci n'empêche cependant pas que l'on reconnaisse la nécessité des études sérieuses, et celle d'acquérir un solide métier avant d'aborder les grandes formes d'art. Du moins, on commence à le reconnaître.

Claude Champagne en était convaincu dès le plus jeune âge. Il n'a pas craint, dès qu'il l'a pu, de se mettre à l’école des maîtres, et de refaire, sous leur direction, les études élémentaires que nous avons, depuis longtemps, l'habitude de négliger sur les bords du St-Laurent. Assoiffé de logique et de précision, désireux de connaître les raisons de toutes choses, il a su plier son esprit à des disciplines sévères, et à toutes les exigences du métier. De telles études ne dessèchent pas forcément le cerveau et si le lyrisme de M. Champagne n'est en rien comparable à celui, par exemple, de Massenet, ce n'est pas à cause d'une trop rigoureuse discipline pédagogique, mais tout simplement à cause d'un tempérament différent. En tout cas, on ne joue pas un jeu aussi serré avec la science musicale sans prendre goût à la pédagogie, et c'est pourquoi je ne serais pas surpris que Claude Champagne devînt l'un de nos meilleurs maîtres de demain. Tout le destine à cela: le goût de la méthode et de la culture, le don qu'il a de se faire comprendre de ses élèves.

C'est le moins américain de nos compositeurs et c'en est peut-être le plus français par la culture et par l'aisance avec laquelle chante sa musique. Mais cette langue musicale se meut fort à l'aise dans l'atmosphère canadienne et Claude Champagne est, en notre province, le seul musicien de métier à s'en inspirer dans le bon sens. Mais d'être si naturellement Canadien ne l'empêche pas de s'exprimer avec élégance et simplicité, deux choses peu courantes en notre climat.

En effet, nulle surcharge, nulle bavure, nulle décoration inutile, nulle expression inadéquate, nul «anglicisme» ne déparent le style de ce musicien. Au contraire ce style revêt les formes d'une écriture nette, élégante, précise qui n'ignore rien de la grammaire et de la syntaxe.

Ses oeuvres, trop peu nombreuses à mon gré, sont écrites pour chant, piano, violon, orchestre et chœurs. Déjà, il y a quinze ans, Filigranes et un Prélude pour piano indiquaient nettement ses tendances vers un dessin net, pas trop appuyé. Depuis, en même temps qu'il étudiait à Paris, chez Gédalge et chez Laparra, des morceaux d'orchestre comme Hercule et Omphale ont montré que cette recherche était naturelle, conforme à son esprit et à son tempérament. Sa Suite Canadienne pour soli, chœur et orchestre, couronnée d'un Prix Beatty en 1928, illustre mieux encore ce style pur, correct et sans alliage, qui est l'objet de toutes ses convoitises. Un morceau pour violon et orchestre, intitulé Sur un rythme d'Habanera, charmant hommage aux rythmes ensorcelants de la péninsule ibérique, s'étire avec chaleur et élégance. Le violon, beaucoup mieux que le piano, est l'instrument dont il est maître et il sait, à l'occasion, prendre la manière de nos violoneux et loger dans telle Danse villageoise d'éblouissantes cadences. Le folklore indien, qui l'attendrit certainement, lui a fourni l'occasion d'une délicate réussite, un Noël indien.

Le lyrisme de cette musique n'est pas actif à la manière d'un élément déchaîné et il semble qu'une sorte de pudeur, en tout cas du tact et de la mesure, assignent des limites strictes à ce dangereux viscère qu'on appelle le cœur. Mais cet art si plein de raison n'est pas froid. L'intelligence y domine le cœur, mais on y trouve une émotion discrète et persuasive. Nous sommes, ici, loin des effondrements et des contorsions romantiques chères, par exemple, à un Berlioz. A d'autres la puissance brutale, la passion et les catastrophes.

Un tel art s'adresse aux raffinés, aux gens avertis, à ceux à qui il n'est pas utile de crier avec excès pour se faire entendre. C'est hélas! en Amérique, le plus petit nombre, une élite restreinte. Mais cette élite sait précisément que la valeur d'une oeuvre d'art n'est pas tout entière incluse dans sa durée, ni dans son pathos.

Vraiment, un art comme celui de Claude Champagne est, en notre province, le signe d'une civilisation musicale prochaine. Ceux qui s'intéressent au développement de notre culture ne devraient pas ignorer un si heureux accident.»

Léo-Pol Morin, Musique, Montréal, Beauchemin, 1946

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