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    Impression du texte

    Dossier: Hugo Victor

    Victor Hugo, visionnaire

    Gustave Thibon

    Extraits d'une conférence prononcée à un colloque organisé par L'Agora au Centre d'Arts d'Orford, en 1985 

    Je vais vous dire beaucoup de bien de Victor Hugo. Je pourrais aussi vous en dire beaucoup de mal. Je pourrais l'accabler car il est horriblement polyvalent, horriblement ambigu et, il faut bien le reconnaître, son énorme notoriété est venue, non de ce qu'il avait de meilleur, mais de ce qu'il avait de pire. Mais le vrai Hugo, le Hugo des profondeurs reste méconnu. Il l'avait dit de lui-même: "Ce sera ma destinée d'avoir vécu célèbre et ignoré, je ne suis connu que de l'inconnu".

    Le Pire

    Parlons un peu de ce qu'il avait de pire: le Hugo, chantre du progrès, chantre de cette vieille idée que le mal vient de l'ignorance: "Une école qu'on ouvre est une prison qu'on ferme", "Quand le peuple saura lire, le peuple sera honnête"... (Il y a beaucoup de bandits qui savent lire maintenant ... !) Et que le mal vient également des rois. La haine de Hugo pour les rois est assez curieuse; une haine aristocratique en quelque sorte. Le Comte Hugo, pair de France, ne pouvait pas être roi, ce qui fait qu'il considérait la monarchie comme le sommet du mal. Il y revient continuellement: "Pour t'entendre sonner, je monte sur ma tour", disait-il en parlant de la démocratie, "Formidable Angélus de ce grand point du jour, Dernière heure des rois, Première heure des hommes".

    Et ce sont ces idées qui ont pénétré dans le peuple. Je me souviens, ayant le triste privilège de l'âge, de la guerre de 14-18. Nous étions en train de vendanger. Moi, j'étais tout petit et mes voisins disaient: "Tout de même, quand il n'y aura plus de rois ... Les rois sont dans leur palais, s'ils avaient été soldats une fois, s'ils avaient su ce que c'est qu'être simple soldat et de faire la guerre, et bien, il n'y aurait plus de guerre! ". Or, pendant cette guerre de 14-18, il y eut un certain caporal qui s'appelait Hitler, qui en avait connu les horreurs; il y eut un autre soldat qui s'appelait Mussolini qui y avait été blessé aussi. Quand ils ont été au pouvoir, les horreurs de la guerre ne les ont pas plus dégoûtés que les rois! ... Baudelaire a une très belle définition de Hugo. Il l'admirait profondément et en même temps, il était suffoqué par les âneries qu'il débitait. Il disait ceci:"Ce grand homme en qui Dieu, par une insondable mystification, a amalgamé le génie et la sottise". Voici quelques extraits d'un poème intitulé XXe siècle. Nous qui sommes dans ce siècle qui s'achève, nous pouvons juger de son point de vue sur pièces.

    "... Car le passé s'appelle haine,
    Et l'avenir se nomme amour.
    Oh ! voyez la nuit se dissipe
    Sur le monde qui s'émancipe
    Oubliant Césars et Capets
    Et sur les nations nubiles
    S'ouvrent dans l'azur immobile
    Les vastes ailes de la paix."


    Les vastes ailes de la paix! Elles ont plutôt recouvert les champs minés que l'azur immobile! Et parlant également du désarmement que devait évidemment connaître ce XXe siècle, il écrit:

    "Les rancunes sont effacées,
    Tous les coeurs, toutes les pensées,
    Qu'anime le même dessein,
    Ne font plus qu'un faisceau superbe.
    La rouille mord les hallebardes.
    De vos canons, de vos bombardes,
    Il ne reste pas un morceau
    Qui soit assez grand, capitaines,
    Pour qu'on puisse prendre aux fontaines,
    De quoi faire boire un oiseau."


    C'est peut-être vrai pour les bombardes et les hallebardes mais pour l'arme atomique et toutes les autres ... Et Hugo de poursuivre: "Fêtes dans les cités, fêtes dans les campagnes, Les cieux n'ont plus d'enfer, les lois n'ont plus de bagnes, plus de guerres" ... etc. ... Et il finit par: "Plus de fisc"!

    Tout cela devant se faire par le suffrage universel et par la démocratie dans laquelle Hugo voyait le salut universel. Mais quand justement le suffrage universel a hissé au pouvoir un certain Louis-Napoléon, il faut écouter alors son indignation:

    "Toi qui par un vote imbécile remplaces
    Les droits trahis
    Et règnes sur le peuple et par la populace
    Sur mon pays."


    Quand le suffrage universel n'est pas favorable, il émane de la populace; quand il est favorable, il émane du peuple. Il a même un mot d'esprit qu'on pourrait reprendre aujourd'hui, qui est très énergique. Quand les journaux de l'Elysée, après Les Châtiments, faisaient remarquer: "Monsieur Hugo, qui est démocrate, devrait tout de même reconnaître qu'avec ses sept millions de voix, Louis-Napoléon est sorti du peuple", Hugo a répondu: "Sorti du peuple, d'accord! Par où?"

    Mais pour vous citer le sommet du sommet, la bêtise monumentale même, il faut faire référence à un poème qui s'appelle La fin de Satan, où l'on trouve d'ailleurs des passages prodigieux qui se situent au niveau de la plus haute littérature. Le thème en est le suivant: le diable a été condamné, il s'est précipité dans l'abîme. Et puis Dieu finit par avoir pitié du diable et le diable voudrait revenir à Dieu (ce qui est d'ailleurs l'idée de certains théologiens chrétiens.) Or, quand Lucifer descend en enfer, une plume se détache de son aile et reste sur le bord de l'abîme:

    "Or, près des cieux, au bord du gouffre
    où rien ne change,
    Une plume échappée à l'aile de l'archange
    Était restée, et, pure et blanche, frissonnait.
    L'ange au front de qui l'aube éblouissante naît,
    La vit, la prit, et dit, l'oeil sur le ciel sublime:
    Seigneur, faut-il qu'elle aille elle aussi dans l'abîme?
    Dieu se tourna, par l'être et la vie absorbé
    Et dit: Ne jetez pas ce qui n'est pas tombé."


    Dieu, de cette plume, crée l'ange Liberté.

    "Tout à coup un rayon de l'oeil prodigieux
    Qui fit le monde avec du jour, tomba sur elle.
    Sous ce rayon, lueur douce et surnaturelle,
    La plume tressaillit, brilla, vibra, grandit,
    Prit une forme et fut vivante, et l'on eût dit
    Un éblouissement qui devient une femme.
    Avec le glissement mystérieux d'une âme,
    Elle se souleva debout et se dressant,
    Eclaira l'infini d'un sourire innocent...
    L'archange du soleil qu'un feu céleste dore
    Dit: "De quel nom faut-il nommer cet ange, ô Dieu?"
    Alors dans l'absolu que l'être a pour milieu,
    On entendit sortir des profondeurs du Verbe
    Ce mot qui, sur le front du jeune ange superbe,
    Encore vague et flottant dans la vaste clarté,
    Fit tout à coup éclore un astre: Liberté."


    Et la Liberté doit réconcilier Dieu et le diable! L'ange Liberté va trouver son père, qui est le diable, et lui demande de lui accorder une permission pour que le mal disparaisse de la Terre. Quelle permission? Je vous le donne en mille: la permission de prendre la Bastille!!! ... Le diable dans un souffle lui dit: "Va" et quand la Bastille est prise, le mal a disparu, le diable est racheté. Dieu parle dans l'abîme et dit au diable:

    "Viens. L'ange Liberté c'est ta fille et la mienne.
    Cette paternité sublime nous unit.
    L'archange ressuscite et le démon finit
    Et s'efface la nuit sinistre, et rien ne reste.
    Satan est mort; renais ô Lucifer céleste!"


    Nous savons très bien que depuis le 14 juillet 1789 le mal n'existe plus, n'est-ce pas! Mais je ne suis pas venu ici pour accabler Victor Hugo. Seulement, on pourrait parler de lui dans toutes les dimensions: c'est le génie étagé, le génie polyvalent. Un génie épique, le plus grand poète épique que nous ayons certainement en France. Un génie badin. Un génie satyrique. Dans le génie de l'invective, il est absolument prodigieux. Quand je me sens dans un état de faible tension, je relis Les châtiments. L'injure est tellement énorme, tellement peu méritée qu'elle ne garde qu'une valeur littéraire. Je ne vous en citerai pas beaucoup, mais peut-on aller plus loin dans l'invective que dans ces quelques vers écrits après la défaite de Napoléon III et après sa mort?

    "Il fallait que la fin de cet escroc fatal
    Par qui le guet-apens jusqu'à l'Empire monte,
    Fut telle que la boue elle-même en eut honte,
    Et que César, flairé des chiens avec dégoût,
    Donnât en y tombant la nausée à l'égoût."


    Faire vomir un égout!!! On trouve mille textes aussi amusants chez Hugo.

    Le Hugo des profondeurs

    Poète descriptif extraordinaire, il percevait la nature comme personne. Poète métaphysique, poète religieux, poète mystique.

    C'est sur ce côté philosophique que je voudrais surtout insister, mettre l'accent, car il est impossible de parler de tout. On a beaucoup dit de Victor Hugo qu'il était un grand ouvrier du verbe, mais pas un penseur. Mais si! Hugo est un penseur. Il est un penseur par éclairs. Il est un penseur malgré lui. Il ne s'aperçoit pas qu'il l'est, parce qu'il est inspiré; mais il l'est tout de même.

    Évidemment, il ne faut y chercher aucune cohérence; ce n'est pas un traité de philosophie. Il y a une succession d'éclairs, et qui en éclairant épaississent le mystère. Car dans ce domaine, plus on sait et plus on ignore. La connaissance mystique est un épaississement de l'ignorance, si l'on peut dire, une lumière qui souligne la nuit. Ce que Hugo a très bien dit d'ailleurs dans des aphorismes que tous les mystiques approuveraient:"Celui qui ne médite pas vit dans la cécité. Celui qui médite vit dans l'aveuglement. Nous n'avons le choix que du noir".

    Dieu

    En parlant de Dieu, Hugo nous dit: "Il est l'inaccessible, Il est l'inévitable". Et encore dans ces vers extraordinaires:

    "Il (Dieu) dit: Je suis. C'est tout. C'est en bas qu'on dit: j'ai.
    L'ombre croît posséder dans vingt songes limés,
    Et tient des biens de songe en des doigts de fumée.
    Dieu n'a rien étant tout."


    Peut-on trouver une définition plus cursive de Dieu? Ce sont là de grands éclairs de la théologie négative. Un Dieu qui est au-delà de toute mesure, au-delà de nos concepts:

    "Un Dieu dont l'éblouissement crée en nous la nuit.
    Et le plus éclairé est le plus ébloui."

    Sur la justice divine

    "Lui, l'incommensurable, il n'a pas de compas;
    Il ne se venge pas, il ne pardonne pas;
    Son baiser éternel ignore la morsure;
    Et quand on dit: justice, on suppose mesure.
    Il n'est point juste; il est. Qui n'est que juste est peu."


    "Ce Dieu, dit-il, aucun nom humain ne lui convient." Nous rejoignons ici la théologie négative. Hugo parlant de Dieu (car il était très profondément croyant, mais il n'était pas catholique, du moins il ne l'était plus) dit que ce qui représente le plus Dieu sur la Terre, c'est le Christ:

    "Il est Croix sur la Terre et s'appelle Jésus,
    Hors de la Terre, Il est l'innommé. Chaque sphère
    Le nomme en frissonnant du nom qu'elle préfère
    Mais tous les noms de Dieu sont des flots insensés."


    Dieu est aussi en quelque sorte l'évidence de l'impossible qui se présente à nous. Et l'expérience de cet impossible a quelque chose de mortel, une sorte de vertige de l'insondable que tous les mystiques ont éprouvé et que Hugo, qui n'était pas mystique, semble avoir éprouvé. Mais s'il ne l'a pas éprouvé, il l'a exprimé. C'est le domaine du génie de l'expression. "Cette parole en lui à d'autres adressée", comme disait Claudel. J'ai connu une religieuse (que je qualifierais volontiers de sainte, et je suis très avare de ce mot), à qui je lisais des vers de Victor Hugo qu'elle ne connaissait pas sur le vertige de l'insondable, cette sorte de dépersonnalisation qui se produit dans la vie mystique. Elle en était tellement éblouie, ces vers correspondaient tellement à son expérience qu'elle a eu ce mot magnifique: "Mais comment, après avoir écrit cela, comment faisait-il pour ne pas être un saint?" Je lui dis: "Ma Mère, vous savez, il s'en tirait facilement, il ne faisait pas d'efforts, il y arrivait sans mal. C'est tout le problème du génie". Voici quelques-uns de ces vers:

    "... On tâche d'abriter sa raison sous sa main.
    Je sentis m'agrandir et croître jusqu'au dernier repli
    Comme une crue étrange et terrible d'oubli.
    Et ce que jusqu'alors j'avais nommé mon âme,
    Était je ne sais quoi dont je n'étais plus sûr,
    Et qui flottait en moi ..."


    On retrouve la même description dans saint Jean de la Croix, qu'il n'avait pas lu: "Pour aller où tu ne sais pas, tu dois passer par où tu ne sais pas".

    Puis cet appel vers une vérité transcendante que rien ici-bas ne reproduit, mais que tout ici-bas ne peut que souiller, que diminuer. Parlant des rapports des hommes avec Dieu, Hugo écrit:

    "Tout ce qui sur la terre à cette heure est debout,
    Même les innocents sous leurs pieds ont partout
    Quelque chose de Dieu que dans l'ombre ils écrasent.
    C'est extraordinaire de penser que même les meilleurs d'entre nous

    écrasent la pureté divine."

    La prière

    Comment peut-on rejoindre ce Transcendant, cet Être qui n'a aucune commune mesure avec nous? Il y a dans Les Contemplations un très petit poème, que l'on devrait apprendre dans toutes les écoles catholiques, où par une espèce de parabole Victor Hugo dit:

    "J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme
    Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime
    Était là, morne, immense et rien n'y remuait.
    Je me sentais perdu dans l'infini muet.
    Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,
    On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
    Je m'écriai: Mon âme! Mon âme! il faudrait,
    Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,
    Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,
    Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.
    Qui le pourra jamais? Personne ! Ô deuil ! Effroi!
    Pleure! - Un fantôme blanc se dressa devant moi
    Pendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme,
    Et ce fantôme avait la forme d'une larme;
    C'était un front de vierge avec des mains d'enfant,
    Il ressemblait au lys que sa blancheur défend;
    Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
    Il me montra l'abîme où va toute poussière,
    Si profond que jamais un écho n'y répond,
    Et me dit: - Si tu veux, je bâtirai le pont.
    Vers le pâle inconnu je levai ma paupière.
    Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit: - la prière!"


    Ainsi l'abîme infini qui sépare Dieu de la créature peut être comblé par la prière. Il y avait chez Victor Hugo une profonde croyance en Dieu et en même temps un anti-cléricalisme d'une très grande virulence. Il faut dire que le cléricalisme de l'époque! ... On peut faire quelques critiques, c'est certain. Mais enfin, Hugo prétendait rejoindre Dieu directement. Il écrit quelque part que les dogmes, les pratiques sont des lunettes qui permettent aux plus faibles de voir Dieu. "Moi, je vois Dieu à l'oeil nu" n'est-ce pas! Et parlant du supplice du Christ, après une très belle paraphrase de l'Évangile, il dit:

    "Toute la terreur du gouffre est sur ce lieu,
    Où la religion sinistre tua Dieu."


    "Il y a dans cette réflexion une part de vrai, d'ailleurs. Hugo était très sûr de lui devant l'inconnu. Il va jusqu'à écrire: "Je suis le créancier tranquille de l'abîme " ... Il s'est expliqué là-dessus, d'ailleurs, dans des vers très beaux, dans Les enterrements civils. Aujourd'hui on ne prendrait pas la peine d'écrire cent beaux vers pour expliquer qu'on aura un enterrement civil, ce qui montre à quel point le catholicisme était encore tenace:

    "Oh! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant
    Que tout cet inconnu qui m'entoure est vivant,
    Que le néant n'est pas et que l'ombre est une âme.
    La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme."


    C'est vraiment extraordinaire, c'est le grand mot de l'optimisme. Tout au contraire, aujourd'hui, nos existentialistes dans la flamme actuelle ne voient que la cendre future.

    "Faire voir clairement le ciel, l'éternel port,
    La vie enfin, c'est là le succès de la mort;
    Oh, certes je voudrais qu'au ténébreux passage
    Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage,
    Un pontife, un apôtre, un auguste songeur,
    Un mage ayant au front l'attente, la rougeur
    Et l'éblouissement de la future aurore;
    Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore..."


    Notez le "rien sonore": la plus belle définition du génie. Dit de lui-même, c'est un beau témoignage...

    «Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore
    Un sénateur du vrai, du réel, un magnat
    Du Sépulcre, un docteur du ciel m'accompagnât;
    Oui, je réclamerais cette sainte prière!
    Devant la formidable et noire fondrière.
    Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit,
    Une voix s'élevât et parlât à la nuit!
    Car c'est l'heure où se fend du haut en bas le voile,
    C'est dans cette nuit-là que se lève l'étoile!
    Je voudrais, et rien ne me serait meilleur
    Qu'une telle prière après un tel malheur
    [ ... ]
    Puis, interrogeant Dieu au sujet du prêtre
    "Est-ce qu'il a le droit de parler au mystère?
    Est-ce qu'il est ton prêtre? Est-ce qu'il sait ton nom?
    Je vois Dieu, dans les Cieux, faire signe que non".»


    À part cela, Victor Hugo priait tous les jours, ce qui faisait enrager les Républicains, parce que pour être républicain il fallait être un peu athée à l'époque; et lui ne l'était pas.

    La contemplation

    En plus, vous avez des vers splendides sur la transparence de la création, sur la révélation de Dieu par la nature. Contemplation franciscaine, si l'on peut dire, qui traverse l'apparence pour retrouver le Créateur. Hugo l'exprime aussi très bien; il montre que le contemplatif...

    "... dépassant la créature,
    Toujours montant, toujours accru,
    Il regarde tant la nature
    Que la nature a disparu.
    Car des effets allant aux causes,
    L'oeil perce et franchit le miroir
    Enfin et contempler les choses
    C'est finir par ne plus les voir."


    Il voit l'astre unique, il voit Dieu à travers les choses. Il a d'ailleurs cette définition prodigieuse de l'amour: "Dieu est derrière tout mais tout cache Dieu. Aimer un être c'est le rendre transparent".

    Il revient toujours sur ce thème de la transparence, sur la beauté des femmes en particulier:

    "Vous rayonnez sous la beauté, c'est votre voile,
    Vous êtes un marbre habité d'une étoile."


    C'est la lumière qui est voilée par les objets éclairés, mais ces objets peuvent être traversés; et c'est le drame de l'homme de voir tout par la lumière mais de ne pas voir la lumière. La lumière en elle-même est invisible. C'est le mot de Goethe: "L'esprit humain est condamné à contempler les objets éclairés par la lumière".

    Et c'est pourquoi l'on préfère les objets éclairés à la lumière, à moins qu'ils ne deviennent transparents.

    Ce qui nous sépare de cette transparence, c'est le mensonge que nous portons en nous. C'est le masque. Eh oui, le masque. À ce sujet Hugo a une formule prodigieuse quand il nous dit: "qu'à la mort le masque tombera du visage de l'homme et le voile du visage de Dieu". C'est vraiment étonnant. L'homme est masqué et Dieu est voilé. D'un côté le voile, de l'autre le mensonge. Mais si le mensonge tombait, le voile disparaîtrait aussi de la face de Dieu, car il est dit dans l'Évangile: "Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu".

    Et il nous dit que le corps nous permet de mentir. Nous ne pourrions pas mentir si nous n'avions pas un corps. Il y a là une pensée sur laquelle Simone Weil insistait beaucoup quand elle disait que le corps est une arme que nous avons, qui nous préserve; que grâce au corps nous pouvons mentir, tandis que lorsque l'âme sera nue, ce sera terrible; c'est peut-être un des plus grands sujets de crainte de la mort de nous voir dénudés. Eh bien, Hugo a cette formule prodigieuse:

    "Nous ne savons pas de quoi le corps nous préserve dans

    l'invisible ambiant. À la mort, l'âme ne sera pas seulement

    délivrée du corps, elle en sera désarmée".


    La mort

    La mort nous rend à la nudité originelle.

    "C'est une double issue ouverte à l'être double.
    Dieu disperse à cette heure inexprimable et trouble
    Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour."


    Car Victor Hugo ne cessait jamais d'affirmer l'immortalité de l'âme humaine. Il y tenait essentiellement. Il a même ce mot truculent: "Si l'âme n'est pas immortelle, Dieu n'est pas un honnête homme". Il n'a jamais cessé de combattre contre le matérialisme ambiant, contre l'évolutionnisme de l'époque, le darwinisme.

    Il dit dans La légende des siècles:

    "Vous m'offrez de ramper, ver de terre savant
    Hé bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée
    de Platon, de Pindare, âme et clarté d'Elée [...]"

    "Ainsi lorsqu'à cette heure un Allemand proclame
    Zéro pour but final et me dit: - Ô néant,
    Salut! - j'en fais ici l'aveu, je suis béant.
    Et quand un grave Anglais, correct, bien mis, beau linge,
    Me dit: - Dieu t'a fait homme et moi je te fais singe
    Rends-toi digne à présent d'une telle faveur,
    Cette promotion me laisse un peu rêveur."

    "Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant,
    Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême [...]
    Mon coeur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni,
    Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini;
    Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre.
    C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre,
    L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut
    C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut,
    La terre n'offrant rien de ce que je réclame,
    L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme
    Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté,
    Le ciel ayant à peine assez d'éternité!"


    D'où son combat contre la peine de mort. Il situe ce combat, qu'il a mené toute sa vie, à une très grande hauteur; mais on pourrait retourner l'argument de la même façon: il dit en parlant aux Juges:

    "... Dieu s'est réservé l'homme et vous le lui prenez.
    Vous n'avez pas construit et vous osez détruire.
    Dieu laisse aux hommes un instant pour rêver,
    La vieillesse, le droit à la fatigue et le droit au remords.
    De quel droit faites-vous soudainement des morts?
    Que l'obscur Dieu toujours clément, toujours propice,
    Ouvre le fond du gouffre le fond du précipice,
    Il le peut. C'est en lui qu'on tombe et quel que soit
    Le rejeté, c'est Dieu qui le reçoit.
    Mais, vivants, votre loi quelle est-elle? Que peut-elle?
    Sur nous la forme humaine, en nous l'âme immortelle.
    Nous sommes des noirceurs sous le ciel étoilé.
    Je m'ignore; je suis pour moi-même voilé.
    Dieu seul sait qui je suis et comment je me nomme.
    L'arrachement du masque est-il permis à l'homme?"


    Ces vers sont étonnants. Seulement, évidemment, on peut dire le contraire: qu'on renvoie l'âme à Dieu et que Dieu la juge. Dans je ne sais quelle province de France, sur le glaive du bourreau était écrit: "Toi seul es juge Seigneur Jésus".

    Le mal et la foi

    Dans sa réponse aux désespérés qui nient Dieu parce qu'il y a le mal dans le monde, dans sa réponse à ceux qui doutent, Victor Hugo a ce raccourci prodigieux:

    "Vous voyez l'ombre et moi je contemple les astres,
    Chacun a sa façon de regarder la nuit."


    Seulement, il y a quand même en nous la blessure du mal, le scandale éprouvé devant l'injuste souffrance qui semble témoigner contre Dieu. Et Hugo le dit très bien: si nous nous indignons devant certaines souffrances qui nous paraissent injustes et que nous nions Dieu à cause de cela, c'est précisément la voix de Dieu en nous qui s'élève contre Dieu:

    "Et cette indignation dans nos coeurs se hérisse,
    Jusqu'à mordre parfois notre âme, sa nourrice."


    C'est notre âme qui nourrit cette indignation et notre âme est la preuve de Dieu. On revient au mot de Proudhon: "L'homme devient athée lorsqu'il se sent meilleur que son Dieu". Mais pour croire, il faut qu'il passe dans une autre dimension. Nous avons le privilège du choix. Nous avons ce privilège parce qu'ici-bas Dieu n'est pas prouvé; s'il était prouvé, ce ne serait pas une question de foi, ce serait une question de connaissance. Devant ce choix transcendantal, il faut opérer positivement: "Dieu c'est la vérité, Satan c'est le mensonge, l'homme c'est le doute".

    La vie est une épreuve et c'est par cette épreuve que nous méritons une autre vie, en choisissant, dans l'obscurité, le bien. Alors Hugo écrit:

    "Pour que l'épreuve soit l'épreuve, que l'homme demeure
    L'être double en attendant qu'il meure
    Il faut que les plateaux gardent leur pesanteur
    Et restent dans son âme à la même hauteur."


    C'est nous qui faisons pencher la balance par notre choix transcendantal comme disait Simone Weil.

    Et cet autre quatrain sur le hasard qui pourrait servir de formule de vie à quelqu'un. Il se peut que tout soit sous le hasard ici-bas. Alors, Hugo reprend la pensée de Marc Aurèle: "S'il y a des dieux tout est bien. Si tout est livré au hasard, ne sois pas toi-même livré au hasard". Et le seul fait de se dire que l'on ne veut pas être livré au hasard prouve que tout n'est pas livré au hasard. Victor Hugo écrit:

    "Tout ici-bas étant sous le hasard,
    L'homme, ignorant Auguste,
    Doit vivre de façon qu'à son rêve plus tard
    La vérité s'ajuste."

    Seulement Dieu, ici-bas, est impuissant. Bien sûr, il y a la Providence et les lois du monde. Il y a la mécanique du monde sur laquelle Dieu n'intervient pas, sauf quand il fait des miracles. Il y a donc chez l'homme un devoir essentiel, de venir en quelque sorte au secours de Dieu, de compléter l'oeuvre de la Providence. Hugo a fait un très bel apologue là-dessus dans Les sept merveilles du monde où il parle du phare d'Alexandrie. Il s'agit d'un certain Sostrate de Cnide qui a construit le fameux phare. C'est le phare qui parle:

    "Sostrate Cnidien regardait les étoiles
    De la tente des cieux dorant les larges toiles,
    Elles resplendissaient dans le nocturne azur
    Leur rayonnement calme emplissait l'éther pur."


    Et alors Sostrate pense aux bateaux qui partent et qui la nuit se fient aux étoiles. Ici, bien sûr, les étoiles ce sont les dieux: "Tristes esquifs partis, croyant aux providences! Et puis, il y a les orages et il y a les nuages qui arrivent et qui cachent les astres. C'est le mal ici-bas. Alors les esquifs partis croyant aux providences heurtent les écueils et sombrent. Et ces naufrages font: "Rire aux dépens des dieux les monstres de la mer". "Qu'est-ce qu'il fait ton Dieu?" disent les tyrans d'ici-bas, car les monstres sont les tyrans. Alors, dit le phare, Sostrate voyant que c'est un déshonneur pour les dieux de laisser faire des naufrages, veut suppléer à leur impuissance:

    "C'est alors que, des flots dorant les sombres cimes,
    Voulant sauver l'honneur des Jupiters sublimes,
    Voulant montrer l'asile aux matelots, rêvant
    Dans son Alexandrie, à l'épreuve du vent,
    La haute majesté d'un phare inébranlable
    À la solidité des montagnes semblable,
    Présent jusqu'à la fin des siècles sur la mer,
    Avec du jaspe, avec du marbre, avec du fer,
    Avec les durs granits taillés en tétraèdres,
    Avec du roc des monts, avec le bois des cèdres,
    Et le feu qu'un Titan a presque osé créer,
    Sostrate Gnidien me fit, pour suppléer
    Sur les eaux, dans les nuits fécondes en désastres,
    À l'inutilité magnifique des astres."


    C'est bien: "Suppléer à l'inutilité magnifique des astres". Le phare est sous les nuages, il est sur la terre, comme nous, pour aider nos frères. C'est cela venir au secours de Dieu. Et par là, et par d'autres choses aussi, Hugo - qui a cru si bêtement au progrès le plus stupide - s'affirme comme un témoin de l'éternel.

    La science

    Il y a un texte vraiment extraordinaire, d'une actualité frappante. Vous avez entendu parler des Quasars, ces trous noirs qui sont des étoiles mortes. Hugo de façon étonnante a écrit ce qui suit: on voit dans certains cas "La nuit par le trou noir de quelque étoile morte". "Ah! ces poètes!" Eh oui! ces poètes savent avant les savants.

    Dans le W. Shakespeare de Hugo - où il y a beaucoup de fatras - il y a un parallèle entre l'art et la science. Lui, le progressiste, qui croit que l'humanité va toujours vers un avenir meilleur, il nous dit dans ce texte exactement le contraire, avec une autre profondeur. Ecoutez ce parallèle entre la science et l'art: "La beauté de l'art, c'est de n'être susceptible d'aucun perfectionnement. Un chef d'oeuvre existe une fois pour toutes. Le premier poète qui arrive, arrive au sommet, vous monterez après lui aussi haut, pas plus haut. Le progrès, but sans cesse déplacé, étape toujours renouvelée, a des changements d'horizons, l'idéal n'en a pas. Or le progrès est le moteur de la science." Tout est dit, et aujourd'hui c'est plus actuel que jamais.

    Hugo reconnaît qu'il n'y a qu'un progrès absolument incontestable, c'est le progrès scientifique. "Or le progrès est le moteur de la science, l'idéal est le générateur de l'art. C'est ce qui explique pourquoi le perfectionnement est propre à la science et ne l'est point à l'art. L'art marche à sa manière, il se déplace comme la science, mais ses créations successives contenant de l'immuable demeurent. Tandis que les admirables à peu près de la science n'étant que des combinaisons du contingent, s'effacent les unes les autres". "Les à peu près de la science", tous les savants sont bien d'accord là-dessus maintenant. "Le relatif est dans la science, le définitif dans l'art. Le chef d'oeuvre d'aujourd'hui sera le chef d'oeuvre de demain. Shakespeare change-t-il quelque chose à Sophocle? Molière ôte-t-il quelque chose à Plaute? Cordélia supprime-telle Antigone? Non, les poètes ne s'entr'escaladent pas. L'art en tant qu'art ne va ni en avant ni en arrière. L'art n'est point susceptible de progrès intrinsèque. De Phidias à Rembrandt il y a marche et non progrès. Les fresques de la Sixtine ne font absolument rien aux métopes du Parthénon. Rétrogradez tant que vous voudrez, l'Iliade reste au premier plan. Homère ne se refroidit pas. La poésie ne peut décroître. Pourquoi? Parce qu'elle ne peut pas croître. La poésie est élément. Elle est irréductible, incorruptible et réfractaire. Comme la mer, elle dit tout ce qu'elle a à dire avec cette vérité inépuisable qui n'appartient qu'à l'unité".

    La science c'est autre chose: "Le relatif qui la gouverne s'y imprègne. Cette série d'empreintes du relatif constitue la certitude mobile de l'ordre. Tout remue dans la science, tout change, tout fait peau neuve. Ce qu'on acceptait hier est remis à la meule aujourd'hui. La machine fait question. Le paratonnerre fait question. La science est une échelle. Un savant monte sur l'autre. La poésie est un coup d'ailes".

    Que peut-on ajouter?

    "Hippocrate, Archimède, Paracelse, Ambroise Paré, Vésale, Copernic, Newton, Lavoisier, Montgolfier sont dépassés. Pascal savant est dépassé, Pascal penseur ne l'est pas".

    C'est dit en deux mots.

    Pascal est à la fois savant et penseur. Comme savant il a fait d'extraordinaires découvertes. Il a inventé la cybernétique, la première machine à calculer dédiée à la Sérénissime Reine de Suède. Mais quel épicier voudrait maintenant avoir dans sa boutique pour compter la machine à calculer de Pascal? Le moins que l'on puisse dire, c'est que Pascal savant est dépassé. Mais Pascal penseur, effrayé par le silence éternel des espaces infinis, Pascal qui nous montre le néant, la misère de l'homme, Pascal qui nous apprend que nous mourrons seuls, ce Pascal-là n'est pas dépassé, parce qu'il n'est pas dans la même dimension.

    Il s'agit de deux ordres différents. Dans le domaine de la science, plus on découvre et plus le mystère s'épaissit et plus de nouveaux problèmes surgissent indéfiniment. Un célèbre astronome américain me disait un jour: "Maintenant on ne sait plus. L'Église a eu tort de condamner Galilée pour la forme, elle n'a pas eu tort sur le fond, dans la mesure où il pensait avoir trouvé une vérité absolue dans le mouvement de la terre autour du soleil. Alors que maintenant, avec la relativité d'Einstein, avec la super relativité, finalement on ne sait plus ce qui tourne et autour de quoi ça tourne!"

    À propos d'astronomie, Hugo a ce vers que tous les astronomes maintenant pourraient contresigner: "La lunette avançant fait reculer l'étoile". Hé oui, de nouvelles énigmes surgissent toujours.

    J'ai découvert un texte prodigieux au sujet des mathématiques, qui "croient tout enserrer et qui ne voient que l'écorce des choses", "la loi vient sans l'esprit, le fait surgit sans l'âme", "Quand l'infini paraît Dieu s'est évanoui".

    Hugo montre aussi le leurre de la science mathématique; un leurre relatif d'ailleurs, car dans son domaine, elle est parfaite ; mais quand elle veut tout englober, tout exprimer, c'est alors qu'elle dérape. Il a d'ailleurs cette formule à propos de la mathématique: "L'exact pris pour le vrai". Et en effet tout ce qui est exact est vrai, à son niveau. Mais tout ce qui est vrai ne peut pas se ramener à des équations d'exactitude. C'est vrai! et je le dis souvent; lorsqu'un jeune homme fait la cour à une jeune fille, si au moment le plus pathétique de la déclaration elle lui dit: "C'est vrai, ça?", cela passera. Mais si à la place, elle lui dit: "C'est exact ça?", cela ne passera pas. L'exact pris pour le vrai, c'est la plus grande méprise que l'on puisse faire.

    Sur l'identité du Beau et du Bien, sur la beauté qui devrait normalement enseigner la morale, Hugo a des vers admirables. Je pense que la haute morale se rapproche beaucoup de l'esthétique. Nous disons qu'une action est belle ou qu'elle est laide. La distinction entre beau et laid est plus importante en ce domaine que la distinction entre bien et mal, parce qu'on situe alors le bien dans une dimension plus haute et on lui enlève même son caractère utilitaire. La belle action devient ce qui peut être contemplé et non pas simplement ce qui est utile. Hugo dans Les sept merveilles du monde fait parler le Temple d'Ephèse:

    "Moi, le Temple, je suis législateur d'Ephèse;
    Le peuple en me voyant comprend l'ordre et s'apaise; ...
    Mon portique serein, pour l'âme qui sait lire,
    A la vibration pensive d'une lyre,
    Mon péristyle semble un précepte des cieux;
    Toute loi vraie étant un rythme harmonieux,
    Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse;
    Mon austère équilibre enseigne la justice;
    Je suis la vérité bâtie en marbre blanc;
    Le Beau c'est, ô mortels, le vrai plus ressemblant."


    C'est étonnant! "Le beau c'est le vrai plus ressemblant!". Car de tous les transcendantaux, le beau seul a le privilège de l'apparence sensible; c'est ce que dit Platon: "La sagesse susciterait d'incroyables amours, si elle présentait à nos yeux une image aussi claire que celle de la beauté. La beauté seule jouit du privilège d'être la plus visible et la plus charmante". Le vrai et le bien ne se voient pas, mais le beau se voit, c'est pour cela qu'il exerce tant d'attrait. Les belles femmes devraient se dire quelque fois qu'elles représentent un transcendantal! En Andalousie, j'ai entendu ce chant: "Par la beauté de tes yeux, tu as dérobé une parcelle de la beauté éternelle, tu rendras compte du mal que tu auras fait avec ce bien."

    L'homo sovieticus

    Le Hugo du progrès qui doit amener l'âge d'or et la démocratie, le Hugo qui disait que le passé est une horreur, que tous les biens sont dans l'avenir - un peu dans le présent et tout le reste dans l'avenir -, a écrit des vers extraordinaires sur le collectivisme qu'il sentait venir. Il faut dire qu'il était socialiste mais anti-collectiviste. Il concevait un socialisme un peu à l'échelle de Proudhon, qu'il n'aimait d'ailleurs pas, un socialisme humain, une notion qui a complètement disparu. Maintenant c'est une affaire d'État. Il n'avait pas connu Marx. Il détestait Blanqui (chef de l'opposition socialiste vers 1830), il a demandé sa grâce, mais il le détestait. Il détestait aussi les communistes de l'époque. Alors, voyant l'idéal des mauvais socialistes, il écrit de ces hommes-là:

    "Ils construisent, mettent en ordre le destin
    Comme un vaisseau rangé de la hune à la cale,
    Une fraternité blafarde et monacale
    Entre les froids vivants que rien ne lie entre eux ...
    Ils réduisent, voyant l'idéal dans la chute,
    L'homme à l'individu, le temps à la minute.
    Ayant vu les abus, ils disent: supprimons.
    Puisque l'air est malsain, retranchons les poumons..."


    C'est tout à fait ça; ils prennent prétexte du fait que tout ne va pas tout seul pour tout détruire.

    "Ils rêvent d'une perte infâme de la mémoire,
    Un monde social sans père établi
    Sur l'immensité même et blême de l'oubli...
    Chacun doit à son heure entrer à l'atelier
    Chacun à son cadran, chacun à sa banquette
    L'homme est dans un casier avec une étiquette,
    Délié de son père, ignorant son aïeul,
    Voilà le dernier mot du progrès: l'homme seul."


    Il a écrit cela il y a cent ans! L'homo sovieticus, il l'avait vu venir.

    Le génie inspiré

    Je pourrais multiplier les exemples à l'infini. Il y a beaucoup de fatras, je sais. Hugo est une caisse de résonance; ça m'est égal! Les grands fleuves sont aussi ceux qui charrient le plus d'impuretés. Leconte de Lisle disait que Victor Hugo était bête comme l'Himalaya. Entendu. Mais l'Himalaya c'est l'Himalaya! Et je dirais aussi que le génie n'a rien à voir avec l'intelligence. C'est un don. Il y a quelque chose du messager dans le poète. Et là se pose le problème de l'inspiration. Dans quelle mesure le poète, l'inspiré, voit-il, sent-il, comprend-il ce qu'il exprime?

    Nietzsche, à propos de son Zarathoustra, dit qu'il l'écrivit en quelques jours sous la poussée d'une dictée intérieure". Il a fallu tout le positivisme du monde moderne de notre époque pour que je ne crois pas que c'est un esprit qui me le dictait". Et Hugo dit, à la fin des Contemplations:

    "Ce livre azuré, triste, orageux, d'où sort-il?
    D'où sort le blême éclair qui déchire la brume?
    Depuis quatre ans j'habite un tourbillon d'écume
    Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'écrivais;
    Car je suis paille au vent. Va! dit l'esprit, je vais."


    Bossuet le dit d'ailleurs en répondant au Maréchal de Bellefond, qui le remerciait de l'avoir converti au catholicisme: "Mais maintenant priez pour moi, pauvre canal en qui passent les eaux du Ciel, et qui a peine à en retenir quelques gouttes".

    Eh oui! Le problème reste posé, problème crucial du génie que Dieu distribue, n'importe comment d'ailleurs. Les poètes, les génies sont des messagers, peut-être un peu ignorants du message, c'est possible.

    Unamuno le dit à propos de sa Vie de Don Quichotte. Il répond aux érudits qui lui reprochent de trahir le message de Cervantès: "Cervantès s'il revenait, serait certainement de votre avis. Mais depuis quand l'auteur d'une oeuvre est-il le plus qualifié pour la comprendre? Je ne suis pas Cervantiste comme vous, je suis Quichottiste". Effectivement la création de Cervantés va infiniment au-delà de ce que Cervantès pouvait comprendre.

    Hugo était un esprit religieux mais certains obstacles s'interposaient peut-être. D'une part, un orgueil né d'un sentiment démesuré de sa propre identité. Et puis, peut-être aussi, il y avait chez lui un penchant excessif pour la confirmation par la gloire. Péguy, qui l'admirait profondément, dit: "On ne vit jamais un aussi énorme génie aux prises avec une aussi énorme peur de ne pas arriver."

    C'est vrai, c'est un peu regrettable. Il a voulu tous les honneurs, être académicien, pair de France ... que sais-je encore? Alphonse Karr lui avait écrit une lettre très drôle quand il fut élu à l'Académie: "Mon cher Victor, ah! vous êtes maintenant académicien. Désormais, maintenant, vous êtes l'égal de Monsieur Jules Janin. Vous êtes donc l'un des quarante. Sous peu de temps sans doute vous serez pair de France (ce qui est arrivé d'ailleurs), alors vous serez l'un des trois cents. Et de succès en succès, si l'on ne vous arrête pas, vous finirez par devenir l'un des trente millions de la nation française".

    Il faut penser qu'il laissait dire à Juliette Drouet: "C'est regrettable qu'on date notre ère de la naissance du Christ, il devrait y en avoir une autre qui daterait de sa naissance à lui!!!"

    La sensualité

    Il avait une sensualité dévorante qui était à la mesure de son génie. Une sorte de délire charnel qui l'a poursuivi jusqu'à la tombe. C'est assez tragique, surtout dans sa vieillesse. Il y a comme une disjonction qui s'est produite en lui dans tout ce qui concerne l'amour humain: une sensualité presque de satyre, et en même temps un idéalisme presque désincarné, et les deux aussi authentiques l'un que l'autre. L'ange et le vieux cochon qui se retrouvaient en lui en quelque sorte.

    Il a écrit les plus beaux vers d'amour:

    "Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher
    Apercevoir un astre à travers une chair [...]
    Compléter ce qu'on voit avec ce qu'on devine."

    "Déesse, vous avez des dieux
    La transparence [...]
    Vous rayonnez sous la beauté;
    C'est votre voile.
    Vous êtes un marbre, habité
    Par une étoile."


    C'est extraordinaire! Il y a le côté sacré de l'amour et en même temps, dans les vers suivants le côté, comment dirais-je?... du faune.

    "Les vieillards grondent et reprochent,
    Mais, ô jeunesse! il faut oser.
    Deux sourires qui se rapprochent
    Finissent par faire un baiser."

    "Je m'arrête. L'idylle est douce,
    Mais ne veut pas, je vous le dis,
    Qu'au-delà du baiser on pousse
    La peinture du paradis."


    Et puis, il y a le remords, lorsque Hugo se peint lui-même dans son Mahomet:

    "Je ne suis qu'un limon par les vices noirci,
    J'ai de tous les péchés subi l'approche étrange,
    Ma chair a plus d'affronts qu'un chemin n'a de fange,
    Et mon corps par le mal est tout déshonoré."


    Et l'appel à la pureté perdue, dans un de ses plus beaux poèmes, qu'il écrivit à la mort de la fille de Juliette Drouet, sa maîtresse, qu'elle avait eu du sculpteur Pradier. Cette enfant, il l'avait élevée, lui pair de France, il s'en occupait. C'est un bon côté de sa vie. Elle est morte toute jeune; alors parlant de ces êtres qui s'en vont si tôt, il écrit:

    "Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âme,
    Pour notre chair coupable et pour notre destin
    Ils ont, êtres pensifs qu'un autre azur réclame,
    Je ne sais quelle soif de mourir le matin.
    Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes?
    Où sont les enfants morts et les printemps enfuis?
    Et tous les chers espoirs dont nous sommes les tombes?
    Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?"


    Il y a un appel déchirant vers la pureté perdue et qui ne doit absolument rien au refoulement, car il était défoulé, c'est le moins qu'on puisse dire!

    Et malgré tout le fatras et toutes les bêtises, nul plus que lui n'a murmuré, selon ses propres mots d'ailleurs "quelques commencements des choses infinies". Mon témoignage n'est pas unique: Péguy et Valéry disent la même chose. Et Dostoïevski, qui est un des génies de la littérature mondiale: "L'homme qui peut lire tout Victor Hugo sans pleurer ne mérite pas d'être né".

    Évidemment, ce génie disproportionné, difforme et monstrueux prête plus que tout autre le flanc à la critique. Il y a beaucoup de taches dans ce soleil, beaucoup de poux dans la crinière de ce lion, on est obligé de le reconnaître. Il y a aussi que beaucoup de ses critiques ont été des envieux. Ce qui lui a inspiré ce mot très beau sur l'envie: "L'envie a l'éblouissement douloureux".

    Hugo mérite qu'on jette des coups de sonde dans les profondeurs de son oeuvre. On pourrait peut-être en changeant les termes, répéter ce que l'évèque de Belley avait dit aux détracteurs du Curé d'Ars: "C'est un fou? Ah, messieurs qu'un grain de cette folie ne messièrait pas à votre sagesse!" Hugo est bête? Hé bien, qu'un grain de cette bêtise ne messièrait pas à notre intelligence! 

    Source

    L'Agora, vol 5, no 3, mai/juin 1998
    Date de création : 2013-08-08 | Date de modification : 2013-08-09
    Informations
    L'auteur

    Gustave Thibon
    Extrait
    Poète descriptif extraordinaire, il percevait la nature comme personne. Poète métaphysique, poète religieux, poète mystique. C'est sur ce côté philosophique que je voudrais surtout insister, mettre l'accent, car il est impossible de parler de tout. On a beaucoup dit de Victor Hugo qu'il était un grand ouvrier du verbe, mais pas un penseur. Mais si! Hugo est un penseur. Il est un penseur par éclairs. Il est un penseur malgré lui. Il ne s'aperçoit pas qu'il l'est, parce qu'il est inspiré; mais il l'est tout de même. 
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