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«Le critique en moi et le poète se combattent à votre sujet»

Charles-Augustin Sainte-Beuve
Ce 10 décembre 1866.

Monsieur et cher poète,

J'ai voulu lire les Poèmes saturniens avant de vous remercier : le critique en moi et le poète se combattent à votre sujet. Du talent, il y en a, et je le salue avant tout. Votre aspiration est élevée, vous ne vous contentez pas de l'inspiration, cette chose fugitive: vous l'avez dit dans votre Épilogue et en paroles qui ne s'oublient pas :
    Ce qu'il nous faut, à nous les suprêmes poètes,
    Qui vénérons les dieux et qui n'y croyons pas, etc.
Vous avez, comme paysagiste, des croquis, des effets de nuit tout à fait piquants. Comme tous ceux qui sont dignes de mâcher le laurier, vous visez à faire ce qui n'a pas été fait. C'est bien. - Et maintenant je vous dirai, au risque de paraître inconséquent avec Joseph Delorme, un furieux oseur lui-même en son temps, que je ne puis admettre .des coupes, des césures comme il y en a aux pages 18, 27, 100, 108 (vous les retrouverez bien) : l'oreille la plus exercée à la poésie s'y déroute et ne peut s'y reconnaître. Il y a limite à tout. Je ne puis admettre ce mot retrait (page 93) qui décèle une mauvaise odeur. J'aime assez le Dahlia; j'aime surtout lorsque vous appliquez votre manière grave à des sujets qui l'appellent et qui la comportent (le César Borgia et le Philippe II). Vous n'avez pas à craindre, par endroits, d'être plus harmonieux et un peu plus agréable, comme aussi un peu moins noir et moins dur, en fait d'émotions.

Ne prenons point ce brave et pauvre Baudelaire comme point de départ pour aller encore au delà. Et puis, le vers, le son, n'est pas exactement le marbre ni la pierre à graver : je le dirais à Gautier lui-même. J'aime comme emblème et image vos stances dé Çavitri et le vers qui termine :
    Mais comme elle dans l'âme ayons un haut dessein...
C'est le cas maintenant d'appliquer et de pratiquer ces nobles stances, puisqu'une guerre, me dit-on, est engagée.

Poursuivez, monsieur et cher poète, sans vous détourner, en assouplissant votre manière sans l'amollir, en ne l'affectant pas en elle-même et pour elle-même, mais en l'étendant et en l'adaptant à de dignes sujets.

Agréez mes remercîments et mes sympathies.