Une vache en quête de liberté

Hélène Laberge

La vache

Dans la grisaille de cette fin de journée de novembre lorsque nous éclairons la salle de séjour qui donne sur une pelouse ou achèvent de mourir contre le mur extérieur une haie de phlox, voilà que nous voyons surgir contre l’une des fenêtres le museau d’une grande bête aux yeux bruns bordés de longs cils. Elle reste là, sans bouger, nous regardant. En ouvrant la fenêtre nous pourrions caresser son museau.

Qu’est-ce que cela ? Mon Dieu! Est-ce possible… Une vache, c’est une vache.

Habitant la campagne profonde depuis des lunes et des soleils, des canicules et des blizzards, dans une maison blottie sur un vaste terrain entouré de champs où paissent des troupeaux, une pléiade d’animaux sont venus flairer le potager, déshabiller le maïs, croquer les pommes abandonnées de l’automne, attraper une poule nomade.

Ils sont tous venus faire notre connaissance, biches si belles survenant à l’improviste, moufettes malodorantes et indélogeables sous la galerie, ratons laveurs ou renards si ondoyants, prédateurs de nos poules, chats errants disputant à Cocodi sa ration de croquettes, et même une dinde sauvage, ô merveille, juchée sur un pommier, un matin de printemps, et son mâle au pied e l’arbre faisant le guet.

Et les oiseaux, cet harfang des neiges royalement agrippé à un poteau, tout blanc sur la blancheur d’une couverture de neige, Et ces pics bois tapant obstinément notre réveil aux aurores, sur la vitre de notre chambre. J’en oublie et des plus aimés, tous les oiseaux qui sonnent l’appel de l’été lorsque, fatigués de jardiner, nous nous reposons en regardant pousser nos salades : l’oriole, le jaseur des cèdres, la mésange de toutes les saisons, le vif chardonneret. Et bien agrippée au sol, indifférente à leur vol, une tortue qui s’est réfugiée sous l’échelle d’un ouvrier.

Mais cette vache! D’où sortait-elle? Le troupeau des voisins avait depuis plusieurs jours réintégré leur grange. Impossible de résoudre ce mystère à 9 heures du soir. On ne téléphone à personne à cette heure dans notre région

Et au matin? Par la fenêtre de la cuisine, en préparant le déjeuner, je vois une masse sombre étendue sur le sol près de la clôture qui sépare le potager du champ du voisin. Cette masse ne bouge pas, elle est couchée sur le flanc. Est-elle morte? Le chat fait son périple habituel et ne semble pas la voir.

Mais voilà qu’elle se lève et s’approche des quelques pommiers qui s’offrent à nos regards et à nos cisailles depuis des temps immémoriaux! L’automne a été clément et l’herbe a repoussé allègrement, trop à notre gré, depuis la dernière tonte. La vache broute consciencieusement autour de chaque arbre. Quel bon service elle nous rend! Mais plus tard quand je vais au poulailler lever les œufs, elle a disparu.

Ici, je confesse, nous confessons que nous sommes tellement ébahis par la présence de cette vache et curieux de ses apparitions et disparitions que nous mettons quelque temps avant d’en aviser nos voisins.

« Ah! Elle est chez vous, me répond Pauline en riant. Quand mon fils a rentré le troupeau, elle s’est enfuie et il n’a jamais pu la rattraper. Je vais le prévenir.»

Une heure s’écoule. La vache ne broute plus, elle a disparu. Or, en faisant irruption dans la salle de séjour, je vois à nouveau sa tête appuyée contre la fenêtre. Son regard est presque un regard humain. Je la regarde longuement. Ma pauvre bête solitaire. Que cherches-tu?

BRRRROUM. Voilà que surgit la jeep de Jean-Sébastien. Et moi, je vois soudain la vache devenir biche! Elle part au triple galop, direction le village; traverse la pelouse du premier voisin, puis le champ, contourne le vieux cimetière clôturé, file, poursuivie par la jeep.

Fin de l’histoire. Je n’ai pas voulu connaître la suite. Est-elle entrée dans la forêt qui jouxte le cimetière? Elle avait préféré l’imprévisible solitude à la loi du troupeau. Et pour cela je l’ai aimée. 

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