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    Dossier: Sand George

    Un véritable poète n'est pas responsable de ses inspirations

    Delphine de Girardin
    Nous ne savons vraiment pas d'où vient cette grande fureur des journalistes contre le monde, contre les salons, contre les succès de salons, les talents de salons, les plaisirs de salons, les aumônes de salons; rien n'est plus vulgaire et plus humble que cet acharnement, rien n'est plus injuste aussi. Ces messieurs parlent des salons avec la haine de gens qu'on en aurait exclus. Cela n'est pas; ils savent au contraire que lorsque les personnes dont ils dépendent leur permettent d'aller dans le monde, on les y accueille avec bonne grâce, avec empressement; ce n'est donc pas au monde qu'ils devraient s'en prendre du peu de liberté qu'ils out d'y venir. Mais il est à remarquer que les esprits dont la mission est de détruire les préjugés sont précisément ceux qui ont le plus de préjugés et qui les professent avec le plus d'aveuglement. Voilà vingt ans que l'on crie contre les salons, contre la stérilité des salons, contre la puérilité du monde, sans s'apercevoir que tous nos hommes d'État, tous nos hommes de génie, sont hommes de salons. Parce que Jean-Jacques a été laquais, on en a conclu que pour faire du style il fallait être né dans une condition vulgaire, ou, si l'on était bien né, réparer ce tort en vivant dans un monde commun; l'on a oublié tous les faiseurs de beau langage que le monde élégant avait enfantés; et maintenant encore, malgré l'expérience, on nous parle sans cesse de la misère intellectuelle des salons, de l'incapacité de l'homme du monde, de la futilité de ses idées, de la petitesse de ses sentiments; et il nous faut écouter toutes ces phrases dans le monde, dans un salon, assis entre Lamartine et Victor Hugo, entre Berryer et Odilon Barrot, qui sont pour nous, dans le monde, dans un salon, des causeurs aussi spirituels et aussi gracieux qu'ils sont ailleurs, pour toute la France, d'éloquents poêtes et de sublimes orateurs. N'importe, le préjugé est reçu, il durera toujours; on dira toujours que le monde ne produit rien, pas un homme de talent, pas une femme de génie, et l'on ne s'apercevra pas que Byron, le prince de Metternich et M. de Chateaubriand, madame de Staël et George Sand, étaient des gens du monde; oui, George Sand; car, malgré sa haine contre les gens comme il faut, son style trahit à chaque page la plume de bonne compagnie; il n'y a qu'une femme du monde qui puisse peindre le monde comme elle le peint. Demandez à M. de Ramières, il vous dira qu'il a vu Indiana il y a huit ans au bal chez l'ambassadeur d'Espagne, et qu'elle était une des plus jolies femmes du bal.

    Demandez aussi à M. le comte Walsh, qui paraît avoir étudié à fond le caractère et le talent de l'auteur de Lélia. Il a écrit tout un volume intitulé George Sand. La chaleur de conviction et la grande bonne foi de ce livre nous ont séduit. Des regrets, des reproches si flatteurs, doivent donner de l'orgueil. M. Walsh, reprochant à l'éloquent ennemi de la société le fatal emploi qu'il fait de son génie, semble lui dire : Quel dommage que parlant ainsi tu dises cela! Mais que ces reproches sont injustes, et que ces nobles conseils sont inutiles! George Sand est-il donc coupable de ses inspirations? Est-ce sa faute si son âme est désenchantée? Un poète n'est réellement poète que parce qu'il chante ce qu'il éprouve, et il n'est pas responsable de ses impressions. Il peut corriger son style, mais il ne peut pas changer sa pensée; sa pensée... il ne la choisit pas, il la produit, c'est un fruit de son cœur, qu'il a tout au plus le droit de cultiver; un grand poète est l'expression de son époque; maudissez l'époque qui le fait naître, si ses oeuvres révoltent vos esprits, mais ne vous en prenez pas au poète; s'il est triste, s'il gémit, s'il blasphème, s'il attaque la société, c'est que l'heure est venue où la société a abusé de toutes choses; c'est que l'heure est venue pour les intelligences supérieures de se décourager. L'Angleterre, qui nous devance toujours de quelques années, l'Angleterre a vu briller Byron, la France voit naître George Sand. Ne lui reprochez point de haïr la société; reprochez à la société d'être arrivée au point d'inspirer avec raison cette haine, et d'avoir mérité le succès de ses ennemis. Ce n'est point Luther qui a fait la réforme : c'est l'abus de toutes les lois saintes qui a soulevé tout un siècle, et qui a donné à un homme la force d'une si terrible révolution... Un héros, c'est le besoin d'un siècle qui se fait homme, c'est la pensée universelle incarnée; de même un grand poète est un éclatant symptôme des souffrances d'une époque, c'est sa plainte qu'il exprime; c'est sa blessure qu'il signale; pardonnez donc à George Sand si la pensée de notre siècle est le désenchantement. Ne lui reprochez point l'amertume de ses chants; l'aigle que le chasseur vient de blesser n'est pas responsable de ses cris.

    Source

    Delphine de Girardin (1804-1855), Le Vicomte de Launay. Lettres parisiennes, par Mme Émile de Girardin. Précédées d’un introduction par Théophile Gautier. Édition considérablement augmentée et la seule complète. Paris, Michel Lévy frères, 1857. Il s’agit d’un extrait de la « Lettre XI – 24 mai 1837 », p. 127-130.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2013-03-13
    Informations
    L'auteur

    Delphine de Girardin
    Mots-clés
    poète, haine de la société, salon
    Extrait
    (...) oui, George Sand; car, malgré sa haine contre les gens comme il faut, son style trahit à chaque page la plume de bonne compagnie; il n'y a qu'une femme du monde qui puisse peindre le monde comme elle le peint.
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