Un enfant de Montréal, monsieur Émile

Yves Beauchemin

Dans la littérature de langue française, l’enfant de Montréal, le monsieur Émile, dans Le matou, de Yves Beauchemin, ne mérite-t-il pas une mention à côté de Gavroche et de Cosette, immortalisés par Victor Hugo dans Les misérables ? À noter que, dans les deux romans, le destin de l’enfant s’accomplit dans et par la société, à mille lieux de l’État, de ses interventions, de ses professionnels, mais près d’un chat dans le cas de monsieur Émile.


Voici monsieur Émile :

« Il se retourna vers Picquot et, avec son plus charmant sourire: — Donne-moi mon chat, maintenant. Tu l'as eu assez longtemps.

Sans le vouloir, Aurélien Picquot (cuisinier du restaurant La Binerie) avait mis en branle chez monsieur Emile un processus d'autovalorisation qui le transforma bientôt en habitué du restaurant. Mais contrairement à ce qu'on aurait pu redouter, son assiduité se révéla étonnamment supportable. Le «monsieur» de «monsieur Emile» le forçait, c'était visible, à se comporter comme une grande personne, du moins dans les limites du possible. Il cessa de se décrotter le nez en mangeant. La tempête permanente qui tordait ses cheveux diminua d'intensité et ses chaussettes acquirent une forte tendance à être de la même couleur. Seule, hélas, une pénétrante odeur d'urine indiquait que monsieur Emile, malgré sa prodigieuse matu¬rité, éprouvait quelque difficulté à se passer totalement des soins de sa mère. Picquot, qui n'avait jamais eu d'enfants et qui les connaissait mal, se trouvait placé devant un problème de taille. Il ne pouvait supporter la présence du gamin dans la cuisine et la trouvait déplacée dans le restaurant. Mais la robuste camaraderie que monsieur Emile avait lancée entre lui-même et le cuisinier, comme un ingénieur militaire lance un pont au-dessus d'un précipice, réussit à toucher des fibres vierges chez ce vieil éclopé du mariage et le mit bientôt dans un état de dépendance bougonneuse vis-à-vis de son jeune ami. La présence d'Élise, heureusement, atténuait les tensions de cet étrange conflit. Ses trésors de maternité inemployés se déversaient avec une abondance qui faisait sourire Florent et plongeait monsieur Emile dans un conten¬tement béat. La mère de monsieur Emile continua de s'acquitter jusque fort tard dans la nuit de ses obligations de barmaid, dont elle se faisait une conception particulièrement exigeante qui l'obligeait souvent à recevoir des inconnus dans sa chambre, et pendant ce temps son fils s'habituait peu à peu à manger trois bons repas par jour. Ses vêtements prirent une apparence un peu plus respectable. De nom¬breuses taches continuèrent de mettre en relief leurs cou¬leurs délavées, mais la nourriture (jaune d'œuf, beurre d'arachide, etc.) qui en constituait la substance principale céda la place à des composés plus nobles : encre, peinture à l'eau, mercurochrome. Conscient de la fragilité de ses privi¬lèges, monsieur Emile ne chercha pas à en abuser. Il dosa ses visites, qu'il faisait nombreuses mais courtes, et s'efforça, autant que son humeur le lui permettait, de se montrer paisible et obéissant, ses seuls véritables travers étant une propension exagérée à demander du Coke et à traiter les clients avec une familiarité un peu méprisante. Son statut privilégié faisait mourir d'envie les gamins du quartier. Quelques-uns voulurent l'imiter et se tailler une petite place à côté de la sienne. Monsieur Emile les attira l'un après l'autre dans un fond de cour et une série de bons coups de pied dans le ventre le débarrassa à tout jamais de cette concurrence déloyale.

Elise soupirait d'amour en le contemplant.  »

Editions Québec/Amérique, Montréal 1985, p. 84

 

 

 




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