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    Dossier: Médicament

    Un autre David contre les Goliath pharmaceutiques

    Stéphane Stapinsky

    A propos des idées de Peter Gøtzsche, auteur de « Médicaments meurtriers et crime organisé. Comment Big Pharma a corrompu la Santé » 

    Au Canada, surtout depuis les débuts de l’administration Harper, on accorde une grande confiance à l’entreprise privée dans tous les domaines, afin d’effectuer les évaluations en matière de sécurité. C’est le cas notamment de l'aviation civile, et à ce sujet on se rappellera que des mises en garde ont été faites l’an dernier par les syndicats, représentant les travailleurs en première ligne, quant aux risques posés par une procédure de contrôle qui peut aisément être biaisée. Devons-nous rappeler que la catastrophe de Lac Mégantic résulte pour une bonne part de cette responsabilité, déléguée par le gouvernement fédéral aux entreprises, de veiller au bon état de leur équipement, responsabilité qui n’a pas été assumée jusqu’au bout par la compagnie ferroviaire fautive ?

    Il m’a toujours semblé que le domaine de la médecine, au sens large, était un terrain propice aux confits d’intérêts. Lorsque je me rends chez le dentiste, je suis toujours étonné par la « générosité » de ce dernier, qui me donne à chaque fois de petits cadeaux : nouveau modèle de brosse à dent, dentrifice dernier cri, soie dentaire en polymère de l’ère spatiale, etc. Bien naïvement peut-être, j’ai tendance à me dire que cela n’est pas bien grave… Je ne veux rien inférer ici de trop sérieux, sauf que, même dans le cabinet du médecin, nous sommes à même de saisir que des liens, dont nous ignorons l’étendue, existent entre la profession médicale et les industries du secteur de la santé. Et puis, je ne suis pas sans me souvenir des histoires entendues ces derniers années, au Québec, d’ententes privilégiées entre des pharmacies, qui possèdent des locaux, et des cabinets de médecins. On ne prête qu’aux riches, me dis-je, et l’argent attire l’argent. Sans doute.

    Les industries de la santé et du médicament sont un domaine très spécialisé sur lesquel, à mon sens, les « amateurs » ne sont pas à même de porter de réelles critiques de fond. Un journaliste « généraliste », ou même un journaliste couvrant les questions médicales, ne verrait sans doute pas ses commentaires pris trop au sérieux par les principaux intéressés. Les seules critiques pouvant porter doivent, selon moi, provenir « de l’intérieur », de médecins ou de pharmacologues, qui connaissent tous les ressorts de la pratique médicale et de l’industrie pharmaceutique, et elles doivent faire preuve, dans leur méthodologie, de la plus extrême rigueur. Il y va de la crédibilité de ces médecins ou pharmacologues. Et aussi de leur immunité vis-à-vis d’éventuelles poursuites judiciaires, que les industries de la santé et du médicament, pourvues de gros moyens, n’hésiteraient sûrement pas à entamer dans le cas de dénonciations non fondées. 

    Depuis quelques années, les visiteurs de l’Encyclopédie de l’Agora peuvent consulter, en ligne, l’œuvre critique magistrale d’un de ces spécialistes aux arguments imparables, à savoir l’Alter dictionnaire médico-pharmaceutique du docteur Pierre Biron, qui fut pendant trente ans professeur et chercheur en pharmacologie fondamentale et clinique à la faculté de médecine de l’Université de Montréal. Depuis sa retraite, le docteur Biron suit attentivement les développements dans son champ d’expertiste, en tant qu’ « observateur indépendant de la médicalisation et de la médicamentation de la société, de l’influence nocive des industries de la santé sur le savoir médical, les pratiques de prescription et les politiques du médicament.»

    Le médecin danois Peter Gøtzsche est un autre de ces francs-tireurs de l’épidémiologie critique des pratiques médicales et des interventions pharmacologiques, dont la science et la méthode nous semblent irréprochables. Il est présentement directeur du Centre Cochrane Nordique, au Rigshospitalet de Copenhague, Danemark. Sa notice biographique, sur le site du Centre, nous précise qu’il est, à l’origine, un spécialiste de la médecine interne. Il connaît par ailleurs très bien l’industrie pharmaceutique puisqu’il y a œuvré, de 1975 à 1983, et il s’y est occupé de la mise en œuvre d’essais cliniques et de questions de régulation. Entre 1984 et 1995, il a rompu avec ce milieu et est passé à une pratique au sein des hôpitaux de la capitale danoise. Il fut l’un des fondateurs, en 1993, du réseau international Cochrane Collaboration, qui propose des analyses (ou méta-analyses) critiques rigoureuses des recherches et publications scientifiques sur des questions de santé précises (médicaments, procédures techniques ou thérapeutiques particulières, etc.). Fait à noter : les chercheurs qui en sont membres ne doivent pas avoir reçu depuis un certain nombre d’années de fonds provenant de l’entreprise privée. Toujours en 1993, il a fondé le Centre Cochrane Nordique, membre de la Cochrane Collaboration, qu’il dirige depuis ce temps. Depuis 2010, il est également professeur en recherche clinique et méthodologie, à l’université de Copenhague. Au fil des ans, il a pu ses bâtir une solide réputation scientifique, en publiant des centaines d’articles savants, dont une cinquantaine dans les revues médicales les plus prestigieuses (les fameuses « big five ») : British Medical Journal, Lancet, JAMA, Annals of Internal Medicine et New England Journal of Medicine.

    Le docteur Peter Gøtzsche. Photo non datée, reproduite sur le site du Centre Cochrane nordique


    Le docteur Gøtzsche vient de publier coup sur coup deux ouvrages qui ont eu l’effet d’une bombe dans le domaine médical : Mammography Screening: truth, lies and controversy (2012), qui fait suite à des recherches sur l’effacité des mammographies faites à titre préventif – efficacité qui n’existe pas selon lui – et, cet autre, au titre provocateur, Deadly Medicines and Organised Crime : How Big Pharma has Corrupted Healthcare (Médicaments meurtriers et crime organisé. Comment Big Pharma a corrompu la Santé (2013)), dont la matière nous occupera tout particulièrement ici. Son auteur, qui a le sens de la formule, résume en quelques mots sa thèse, qui est presque un mantra : « L’industrie pharmaceutique ne vend pas des médicaments, elle vend des mensonges sur les médicaments. »

    C’est ce monde trouble, caractérisé par les rapports incestueux entre firmes pharmaceutiques, agences du médicament, associations professionnelles, médecins et pharmaciens, que l’auteur veut nous faire connaître. Il pose cette question fondamentale : « Comment avons-nous pu créer un système dans lequel, contre toute logique, l’industrie pharmaceutique est à la fois juge et partie? » (1) Car, une chose est claire : « Pratiquement tout ce que nous savons au sujet des médicaments c’est ce que les compagnies pharmaceutiques ont choisi de nous dire et ce qu’elles ont choisi de communiquer à nos médecins… » (2)

    Tout est évidemment affaire de gros sous : « La différence entre une analyse honnête des données et une analyse « pas-si-honnête » peut se traduire en milliards d’euros ou de dollars sur le marché mondial. Les essais cliniques devraient par conséquent relever de la sphère publique, or ce n’est pas le cas, et l’argent des firmes pharmaceutiques est partout. » 

    Et l’innocuité des médicaments pose problème. Les statistiques sont d’ailleurs effarantes :

    « La moitié des médicaments, pas moins, voient leur notice modifiée à cause d’effets indésirables graves découverts après la mise sur le marché; 20 % d’entre eux nécessitent l’ajout de nouvelles mises en gard; et plus d’un médicament sur vingt est retiré du marché après quelques années de commercialisation. (6 à 8). »

    Et c’est sans compter le problème des interactions médicamenteuses, gravissime et presque insoluble (en raison des coûts faramineux qu’il entraîne) dans un contexte où s’accroît sans cesse le nombre de nouveaux médicaments.

    Un scandale, parmi bien d’autres impliquant les agence de contrôle américaines et européennes, met bien en évidence les pratiques malhonnêtes du secteur pharmaceutique. Il s’agit du cas du Vioxx, fabriqué par Merck, dont la toxicité, connue par les études de la firme, a pourtant été dissimulée pendant longtemps avec la complicité des autorités de la Food and Drug Administration (FDA) américaine :

    « En 2001, l’agence étatsunienne du médicament (Food and Drug Administration, FDA) a demandé à Merck d’informer les médecins de l’existence d’un essai montrant que le produit de Merck contre les rhumatismes, le rofécoxib (Vioxx), provoquait cinq fois plus d’infarctus du myocarde que le naproxène, un anti-inflammatoire concurrent. Le lendemain, Merk donnait l’ordre à ses commerciaux de ne pas discuter de cet essai avec les médecins. Merck est allé jusqu’à distribuer à ses visiteurs une brochure indiquant que le Vioxx n’était associé qu’à un huitième des décès d’origine cardiovasculaire observés avec les autres anti-inflammatoires. C’était un mensonge éhonté, et, avant que Merck ne le retire du marché en 2004, le Vioxx a tué plus de 10 000 patients qui n’avaient en réalité pas besoin de ce médicament. »

    C’est ici que l’attitude de l’agence gouvernementale américaine devient proprement scandaleuse :

    « La Food and Drug Administration (FDA) savait depuis cinq ans que le Vioxx pouvait provoquer des thromboses, mais elle a choisi de protéger le médicament plutôt que la santé des patients. Lorsque le directeur-adjoint du Bureau de la sécurité des médicaments de la FDA, David Graham, démontra les effets délétères du Vioxx, l’un de ses supérieurs hiérarchiques au sein de la FDA l’accusa d’inconduite scientifique alors qu’il savait que cette accusation ne tenait pas la route. Encore une semaine avant que Merck retire le Vioxx du marché, de hauts responsables à la FDA s’indignaient du fait que Graham ait étudié la dangerosité du Vioxx, puisque la FDA avait estimé que cette substance ne posait pas de problème sur le plan réglementaire. » 

    Du côté des agences gouvernementales, on considère, nous dit Gøtzsche, que les firmes pharmaceutiques sont les vrais clients, et non pas les citoyens du pays. On est d’autant plus enclin à protéger cette industrie qu’elle a un chiffre d’affaires considérable. Aux yeux de nos dirigeants, ces immenses boîtes sont sans doute, comme les méga-banques durant la crise de 2008, « too big to fail ». Il faut dire également qu’il y a là, comme en bien des domaines, circulation des personnes du secteur public au secteur privé, et vice-versa. On peut comprendre que tel fonctionnaire des agences de régulation, qui espère un jour œuvrer dans l’entreprise privée, ne manifeste pas trop d’agressivité à l’endroit de celle-ci. De même, on peut comprendre qu’un ancien cadre ou un ancien professionnel de l’entreprise privée, passé au public, garde certaines fidélités…

    Les géants mondiaux de l’industrie pharmaceutique (Big Pharma) – Pfizer, Novartis, Sanofi-Aventis, GlaxoSmithKline, AstraZeneca, Roche, Johnson & Johnson, Merck, Eli Lilly et Abbott –, pratiquent toutes, soutient Gøtzsche, ce qu’il appelle « la délinquance en col blanc ». 

     Les gestes qu’il leur reproche ? La promotion de médicaments pour des utilisations non autorisées, la falsification de résultats de recherches, la dissulation de données sur les effets indésirables, la fraude aux assurances maladie. Elles n'hésitent pas, si nécessaire, à recourir à de l’intimidation face aux professionnels indépendants qui manifesteraient un peu trop d’esprit critique à l'égard des produits qu’ils vendent.

    Le Big Pharma entraîne sur la voie du vice un corps médical qui n’est que trop heureux hélas, dans bien des cas, de se laisser corrompre. Les cadeaux et les pots-de-vin sont des choses devenues banales : « par exemple les firmes rémunèrent des médecins pour changer le traitement de leurs patients et substituer à un vieux médicament peu cher un nouveau produit plus coûteux, ou elle payent pour essayer de nouveaux médicaments sur leurs patients dans le cadre de pseudo-études dénuées de toute valeur scientifique. » Les compagnies pharmaceutiques embauchent également comme consultant ou conférenciers bon nombre de médecins, dont elles s’attachent la fidélité en les rémunérant. 

    Les tentatives de manipulations du Big Pharma ne visent d’ailleurs pas que les médecins. En effet, les firmes pharmaceutiques tentent aussi de mettre de leur côté, en les « achetant », des universitaires, des revues, des organismes professionnels, des associations de patients, des départements universitaires, des journalistes, des organismes de régulation, et des politiciens.

    Pour le médecin danois, « le modèle économique des grandes firmes pharmaceutiques conduit à commettre des crimes industriels (en anglais, « corporate crimes »). » C’est ce qui me donne à penser que les pratiques du genre de celles de l’industrie pharmaceutique sont loin d’être limitées à ce secteur d’activités. C’est à mon sens une réalité qui affecte le capitalisme mondialisé dans son ensemble. Au Québec, on a pu le voir, il y a quelques années, avec les scandales entourant la firme d’ingénierie Lavalin. Nous vivons dans un système économique basée sur la concurrence impitoyable et la prédation. Tous les moyens sont bons pour en sortir gagnants.

    Aussi n’est-il pas étonnant que Gøtzsche aille jusqu’à employer le terme de « mafia » pour désigner les agissements du Big Pharma. En effet, pour lui, « face à leur généralisation et à leur répétition, on peut penser que [ces crimes] sont commis délibérément – parce que le crime rapporte. C’est ainsi que raisonnent les organisations criminelles. »

    Pour lui, il importe, si l’on veut casser ce mauvais moule, d’insuffler de l’indépendance dans le système : « les essais cliniques ne devraient pas être menés par l’industrie mais par des centres de recherche académiques, sous le contrôle des autorités publiques. Et tous les résultats d’essais (sous forme de rapports d’études cliniques et de données brutes anonymisées présentées à l’aide de programmes statistiques simples) doivent être rendus publics afin que d’autres chercheurs puissent les analyser à leur tour et vérifier s’ils sont d’accords avec les conclusions présentées. » Il faut également un renforcement à divers niveaux de la règlementation.

     Ces idées sont fort pertinentes. Elles sont le bon sens même. Elles supposeraient, bien sûr, de nouveaux investissements financiers de la part des gouvernements. Est-ce réaliste dans le contexte budgétaire actuel de la plupart des pays développés? Et l’idéologie néolibérale, auxquels adhèrent, à des degrés divers, suivant les pays, nos dirigeants, ne les inclinent-ils pas à avoir un préjugé exagérément favorable à l’entreprise privée? Par ailleurs, il est difficile de croire, compte tenu de l’ampleur des investissements nécessaires à la conception et à la production de nouveaux médicaments, que les firmes pharmaceutiques accepteront de bon gré de partager des informations qui pourraient leur faire perdre des milliards. Si elles sont forcées de le faire, ne décideront-elles pas de renoncer à leurs recherches ? Dans un contexte de crise économique, nos gouvernements accepteront-ils de faire passer le bien-être de leurs citoyens avant les intérêts économique du Big Pharma? Je pose la question sans avoir la réponse. 

    Notes

    (1) Peter Gøtzsche, "Efficacité et effets indésirables des produits de santé : données confidentielles ou d'intérêt public ? Conférence-débat. Pilule d'or Prescrire 2013. Les citations qui suivent, sauf mention contraire, proviennent de cet article.

    (2) Peter Gøtzsche, passage tiré de l'introduction de : Deadly Medicines and Organised Crime : How Big Pharma has Corrupted Healthcare (2013) - traduction libre.

    Date de création : 2014-03-10 | Date de modification : 2014-03-11
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