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    Dossier: Urbanisme

    Styles et formes du développement urbain

    Jean Proulx

    Cet article a d'bord paru dans la revue Critère en 1977. (Printemps, No 18). Il a conservé toute sa pertinence quant aux grandes catégories qui y sont présentées.

    TABLE DES MATIÈRES

    L'URBANISME CAPITALISTE: LA VILLE MERCANTILE

    L'URBANISME PROGRESSISTE: LA TECHNOPOLE

    L'URBANISME CULTURALISTE: LA CITÉ ORGANIQUE

    On pourrait croire que le modèle actuel de développement urbain est irréversible ou que les tendances présentes de l'urbanisation sont inévitables. Pourtant, un modèle n'est pas plus un déterminisme qu'une tendance n'est une fatalité. À l'origine, il y a plus de 5,000 ans, l'urbanisation elle‑même fut le résultat d'un choix de l'humanité, comme le rappelle René Dubos. À plus forte raison, les formes et les modèles de l'urbanisation sont‑ils rattachés aux options et aux valeurs fondamentales que se donne une civilisation. En ce sens, l'urbanisme est bien plus qu'une science et une technique ; c'est un système de valeurs, et John Ruskin a raison de rap­peler que “nul ne peut être architecte (ou urbaniste) s'il n'est métaphysicien”. L'aménagement du territoire est une option politique qui met en cause, en dernière instance, le style de vie et le type d'homme d'une civilisation.1 En somme, l'urbanisme exprime les manières d'être, de sentir et de penser d'une époque: il est le lieu d'une culture.

    Du XVIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui, le commerce et l'in­dustrie, la spéculation et la promotion ont façonné la plu­part de nos villes. Soumise aux forces de l'économie, deve­nue avant tout le lieu de la production et de la consommation, la ville s'est transformée en métropole, avec, comme sous-produit, la banlieue. Cette première forme d'urbanisme capi­taliste a produit ce qu'il faut bien nommer la ville mercantile. Cependant, depuis que le progrès technologique a trouvé dans la science et la méthode expérimentale son fondement et sa source, un type nouveau d'urbanisme est apparu. La ville qui en est le produit est dominée, non par l'esprit de gain mais par l'instinct de puissance, les forces technologi­ques et l'idéal technocratique. Telle est bien la technopole, fruit de l'urbanisme progressiste. Enfin, dans la Grèce du VIe siècle avant notre ère et dans l'Europe du XIIe siècle, la cité est apparue comme lieu de culture et milieu de vie. Cette forme urbaine a été retrouvée et prise en charge aujourd'hui par l'urbanisme “culturaliste” et la ville qui en résulte est la cité organique.2

    Ces trois voies d'urbanisation s'offrent à nous, pour aujour­d'hui et pour demain. Le choix est encore possible entre un urbanisme fondé sur les forces de l'économie, la puissance de la technique ou les impératifs de la culture. Quel sera notre choix politique? Quelles seront nos priorités et nos options? Car la ville mercantile, la technopole et la cité organique sont à la fois le milieu qui nous façonne et le miroir de nos valeurs collectives. Nous essayerons de carac­tériser ces types d'urbanisme et de ville en indiquant, du même coup, où vont nos choix et quelles sont nos priorités.

    L'URBANISME CAPITALISTE : LA VILLE MERCANTILE

    Réalisations historiques

    La fonction économique est sans doute aussi vieille que l'homme lui‑même. L'homme du paléolithique, habitant des grottes, recherchait, dans la savane, les biens nécessaires à sa subsistance. Chasseur, cueilleur de fruits, pêcheur, artisan de la pierre taillée, il vivait en tribu dont l'économie pourrait être caractérisée comme une économie naturelle de consommation.3 Avec la révolution néolithique, il y a plus de 10,000 ans, l'homme devient artisan de la pierre polie et agriculteur. Il pratique aussi l'élevage des animaux et s'installe dans des villages. Il passe alors à une économie domestique (fermée) de production.4 Il y a environ 5,000 ans, lorsque se produit la véritable révolution urbaine, on assiste à la concentration des populations, à l'essor de l'industrie et à l'apparition des échanges commerciaux. L'économie de­vient alors une économie de production, de consommation et d'échanges.5

    Toutes les villes, depuis la révolution urbaine, ont en fait connu et développé un tel type d'économie. Mais la première véritable ville mercantile est sans doute Carthage, au début de notre ère.6 Face à la Rome ludique, elle affirme l'esprit mercantile. Là, la noblesse est d'argent, le travail est valo­risé, l'industrie et le commerce sont rois et les guerres sont des guerres de l'impérialisme commercial.

    La cité médiévale, d'abord érigée près du château ou du monastère, s'est finalement développée autour du marché. Mais les cités marchandes médiévales, fondées sur un mar­ché local, sont encore loin de la véritable ville mercantile qui réapparaît au XVIIIe siècle. La cité commerciale d'alors développe les grands marchés économiques anonymes, dont les règles du jeu sont le laisser‑faire qui doit conduire à un équilibre spontané, la libre concurrence et la recherche du profit. Dans ce contexte, l'expansion urbaine devient l'ini­tiative des financiers, des commerçants, des banquiers et des spéculateurs et le tracé urbain prend l'allure d'une di­vision en lots négociables. Le sol urbain est devenu une marchandise et la ville elle‑même, une grande affaire com­merciale.7

     Au XIXe siècle, lorsque l'atelier se transforme en usine et que se développent la mine et les voies ferrées, apparaît la ville industrielle que Mumford nomme la cité carbonifère.8

     L'industrialisation façonne la ville et l'usine en devient le noyau. Ici encore, les impératifs du profit construisent la ville, de plus en plus immense conglomérat d'hommes et de machines, rassemblés pour produire.

    De ces forces conjuguées du commerce et de l'industrie, de cet esprit “libéral” de laisser‑faire et de profit, ont émer­gé, au XXe siècle, la plupart de nos métropoles occidentales. Elles sont, pour une bonne part, le fruit d'une expansion illimitée de l'industrie et d'un essor prodigieux du commer­ce. La ville elle‑même et ses institutions ‑ hôpitaux, écoles, hospices, etc., ‑ sont soumises aux normes de la production industrielle et de la consommation commerciale; elles n'échappent pas à leur idéal d'expansion et de gigantisme. La métropole est devenue un lieu de concentration de po­pulation, de puissance et de capitaux. Et chaque métropole a engendré ses propres banlieues résidentielles, milieux mi‑champêtres, mi‑urbains, où, à l'origine, l'homme cher­chait à retrouver les qualités naturelles de l'habitat. Mais l'exode suburbain est devenu lui aussi un phénomène de masse et la campagne s'est éloignée de plus en plus de la banlieue elle‑même. Aujourd'hui, on observe d'immenses conurbations anarchiques, c'est‑à‑dire l'expansion continue et inorganique des métropoles et de leurs banlieues. Les cités perdent alors leurs limites et leurs rapports avec la campagne environnante, au sein d'un conglomérat informe et éparpillé dans l'espace.

     Utopies9

     La mégalopole désigne maintenant l'achèvement de la concentration et de l'expansion urbaine à grande échelle. Selon Jean Gottmann, la mégalopole constitue un réseau continu d'urbanisation, reliant entre elles plusieurs métropoles. Gottmann entrevoit déjà au moins six de ces poussées méga­lopolitaines, dans lesquelles il reconnaît l'avenir urbain: l'une, par exemple, va de Boston à Washington, en passant par New York, Philadelphie et Baltimore; une autre, qui nous concerne davantage, s'étale de Québec à Chicago, en pas­sant par Montréal, Toronto, Buffalo et Détroit. Ainsi, les mégalopoles de l'avenir seront des agrégats de 25 à 30 millions d'habitants.

    Leur densité de population et leur diversité sociale, ethnique et physique constituent leurs caractéristiques principa­les. Les mégalopoles d'un avenir prochain seront, selon Gottmann, de véritables charnières économiques, des mosaï­ques sociales très diversifiées, des incubateurs de change­ments de tous ordres.

     Mais la mégalopole peut‑elle encore porter le nom de cité? Ville tentaculaire, masse informe, concentration de popula­tion et de puissance économique, elle se construit sur la base des exigences de l'économie et du machinisme, sur l'idolâtrie de la puissance du grand nombre, sur l'idéal de la standardisation et de la mécanisation et sur la croissance illimitée. Gigantesque conurbation qui à la fois concentre et étale, elle est l'image même de l’anti‑cité où chaque individu est devenu tout à fait anonyme et sans appartenance. Elle apparaît comme l'accomplissement de la ville mercantile.

    Pourtant l'oecuménopolis du Dr Doxiadis pousse encore plus loin l'utopie mégalopolitaine. Oecuménopolis, ville mondiale de demain, réalise le regroupement de toutes les conurba­tions. En ce lieu idéal, la métropole n'est qu'une partie de la mégalopole, elle‑même partie de l'oecuménopolis mondiale. À la civilisation oecuménique de demain doit correspondre un mode de vie oecuménique et une ville à l'échelle de tou­te l'humanité. Mais, y a‑t‑il encore cité là où l'intégration, la différenciation, l'appartenance et la participation ne sont plus possibles?10

    La ville mercantile:

    style et forme

    La ville mercantile est à la fois l'une des forces et l'un des miroirs de la société qu'on nomme aussi bien “société in­dustrielle” que “société de consommation”. Quoi qu'il en soit, la ville mercantile se développe selon les exigences de la production et de la consommation. Ses impératifs sont ceux de la croissance et son développement est fondé sur les intérêts et les déterminismes économiques. L'urbanisme qui en découle est “un urbanisme de la quantité”.11 Toutes les institutions de la ville, comme la ville elle‑même, sont soumises à la loi économique du commerce et de l'industrie: l'expansion continue, la croissance illimitée, la concentration de la puissance.

     De plus, dans les sociétés capitalistes, la croissance s'ef­fectue suivant les règles du libéralisme économique, formu­lées déjà au XVIIIe siècle par l'économiste écossais, Adam Smith.12 Le développement urbain s'effectuera en épousant lui‑même les priorités de la philosophie “libérale” et les valeurs reliées à son style de vie.

     Ces valeurs sont d'abord celles de l'initiative individuelle et de la libre concurrence. En effet, l'individualisme, aussi bien dans l'ordre de l'action que dans celui de l'avoir, est l'un des principes sacro‑saints du libéralisme. Ainsi, la pro­priété privée des moyens de production sera défendue avec acharnement. Sur cette base, le soi urbain, envisagé com­me moyen de développement et source de plus‑value, sera confié à l'entreprise privée, au libre jeu de l'offre et de la demande et aux intérêts particuliers des spéculateurs. Le développement de l'habitat se trouve soumis aux règles de la croissance de l'entreprise capitaliste.

     Le commerçant, l'industriel, le spéculateur et le promoteur, responsables du développement urbain dans une économie de marché, cherchent à réaliser le profit maximum dans un contexte où règne le principe du laisser‑faire. En effet, l'ap­pât du gain constitue le rouage central de ce vaste système, tandis que la croyance en l'harmonisation spontanée des intérêts particuliers est acceptée comme un postulat indis­cutable. Mais, à l'expérience, on s'est rendu compte que l'ur­banisme du profit et du laisser‑faire engendrait une urbani­sation sauvage et un développement anarchique.

     La ville mercantile est le fruit de ce type d'urbanisation. Haut‑lieu de la production effrénée et de la consommation de masse, la croissance économique lui donne sa forme. C'est ainsi que la ville mercantile, soumise aux impératifs de la concentration et de l'expansion, empruntera tantôt le visage de la métropole et de sa grande concentration de population et de capital, tantôt le visage de la banlieue rési­dentielle, c'est‑à‑dire celui de l'exode suburbain, de l'épar­pillement dans l'espace et du repliement individualiste. La congestion de la métropole et la dispersion de la banlieue sont deux facteurs corrélatifs de la désintégration sociale et de la dissolution urbaine. Elles sont l'image de l’anti‑cité, dont l'aboutissement est la conurbation dont nous avons parlé, conglomérat résultant de la fusion (et de la confusion!) des métropoles entre elles et de leurs banlieues. Aussi bien la congestion que l'éparpillement, envers de l'unité et de la diversité de la véritable cité, produisent la désorganisa­tion de l'espace, l'échec de la vie communautaire, l'absence de l'appartenance et la dégradation du milieu naturel. Ces grandes étendues sans cohérence ni limites conduisent à l'éclatement de ce que Mumford appelle le réceptacle urbain. Tel est le prix à payer d'une soumission du développement urbain aux impératifs de la seule croissance quantitative de l'économie, et, par surcroît, au profit de quelques‑uns.

    L'URBANISME PROGRESSISTE: LA TECHNOPOLE

    Réalisations historiques

     L'urbanisme progressiste est associé, d'abord et avant tout, au progrès technologique et à la maîtrise qu'il permet d'exer­cer sur la nature. Déjà, l'homme de la plus lointaine préhis­toire avait appris à se fabriquer des armes et des outils de pierre taillée et avait découvert le secret du feu. Il y a 10,000 ans, lorsque l'homme du néolithique s'installe dans des villages, il invente la céramique, les instruments de la filature et du tissage, les premières maisons sous forme de huttes et tout un ensemble de contenants et de réci­pients.13

    Mais un véritable seuil a été franchi, à l'aube de l'histoire, lors de la grande révolution urbaine. Effectivement, le pro­grès technologique est intimement associé à la mutation urbaine. Entre 5,000 et 3,000 ans avant notre ère, l'homme dé­couvre l'utilisation de l'énergie du boeuf et de l'âne; il rem­place la houe par la charrue; il invente le bateau à voile, la roue, le calendrier solaire, l'écriture et le calcul. À ce mo­ment, se situent, sans doute, les premières grandes réalisa­tions architecturales et les débuts de la spécialisation des tâches et de la division du travail.14

    Les premières villes mésopotamiennes, comme celles de la vallée de l'Indus, sont déjà, pour une bonne part, rattachées à “l'esprit de géométrie”: tracés carrés, villes rectangulai­res, plans géométriques.15 Mais la première véritable préfi­guration de la technopole est sans doute la Rome antique. Là, apparaissent à l'état embryonnaire quelques‑unes des principales caractéristiques qui feront la technopole: le cen­tralisme bureaucratique; l'uniformité architecturale à tra­vers tout l'empire; un urbanisme rectiligne et à angles droits; une architecture fonctionnelle et géométrique; des monu­ments à la fois solides, utiles et esthétiques; une grande densité de population et des immeubles collectifs élevés pour la masse du peuple; et même une société de consomma­tion (“du pain et des jeux”) et de spectacle.16

     L'évolution technologique s'est poursuivie, tout particulière­ment à partir du Xe siècle jusqu'à la Renaissance. Cette ère technologique constitue ce que Mumford nomme la phase éotechnique, qui prépare la grande révolution des temps modernes.17 Mais il faut attendre le XVIIe siècle avant qu'apparaisse la seconde préfiguration de la technopole: la ville baroque.

    La ville baroque est la cité où “triomphe le prince”, où s'affir­me le despotisme, où règne l'esprit bureaucratique. Son style est tout empreint de l’esprit de géométrie: régularité, ordre, espace rectiligne, uniformité, rigidité. Là, le culte de la puissance (militaire) est à l'honneur. En urbanisme, comptent avant tout l'unité formelle, la séparation des fonc­tions, la cohérence esthétique et le tracé géométrique des villes. L'ordre mécanique, la clarté mathématique, la centra­lisation et la perfection formelle sont acquis, pour une bon­ne part, au détriment de la vie qui, pourtant, se retrouve dans le goût de l'extravagance, la sensualité, l'exubérance et la soif du divertissement, propres à cette époque.18

     Au XXe siècle, Brasilia (Brésil) et Chandigarh (Indes) sont des types de la ville cartésienne et rationnelle; ce sont des monuments spectaculaires, construits pour les joies de la pensée symétrique. Dans le plus pur esprit de la Charte d'Athènes, ce sont des villes‑machines où s'affirment la rationalité, la planification abstraite, la séparation des fonc­tions urbaines, l'esprit bureaucratique et la loi du nombre.19 N'est‑ce point là, d’ailleurs, le visage que présentent une multitude de villes à l'Est du rideau de fer?

    Utopies

    L'urbanisme progressiste et l'image de la technopole qu'il véhicule ont pris leur essor, au niveau de la pensée et de la rêverie, dans les utopies socialistes de Cabet, Fourier et Considérant. Ainsi, la ville d'Icara, conçue par Cabet, est une ville rationnelle, hygiénique; l'efficacité et le rendement y règnent; le communisme y est vécu dans “l'armée du travail”, les ateliers collectifs et les maisons standardisées.20 Fourier et Considérant, pour leur part, ont imaginé les phalanstères, édifices d'habitation collective devant loger cha­cun une phalange de travailleurs, c'est‑à‑dire 1,600 person­nes, vivant dans l'harmonie et la coopération. Ici encore, le mode de vie est standard, l'efficacité s'impose, les fonc­tions urbaines sont dissociées et bien classées, la science et la technique doivent résoudre tous les problèmes .21

     Dans cette coulée est apparue la cité industrielle de Tony Garnier, ville rationnelle, dense, au style international, où les fonctions de travail, d'habitat et de loisir sont nettement séparées. La cité industrielle est édifiée avec des matériaux nouveaux; planification, classification et standardisation des édifices s'imposent pour ce grand ensemble.

     La plus prestigieuse de toutes les technopoles est sans dou­te la ville radieuse de Le Corbusier. L'urbanisme y est recti­ligne, l'ordre y est géométrique, la technique s'affiche par­tout avec ses plus grandioses percées.22 Les fonctions urbai­nes sont séparées, la cité est verticale, la maison est conçue comme “une machine à habiter”.23 La ville radieuse est com­posée de plusieurs unités d'habitation, séparées des unités de travail et des unités de loisir par des espaces verts. Chaque unité d'habitation peut loger, comme le phalanstère de Fourier, 1,600 personnes. C'est une cité dont chaque “pièce” doit être fonctionnelle, géométrique et efficace. Mais Le Corbusier a oublié des fonctions essentielles de la ville: celles d'être un milieu de vie, un lieu de rencontre, un univers civique et social. En tout, Le Corbusier a préféré le formalisme, le machinisme, la standardisation et la fonc­tionnalité. Il a su concevoir une ville‑machine, à la beauté formelle, et dont les édifices verticaux sont atomisés au milieu d'espaces verts isolants.24 La cité de Le Corbusier manifeste un “vide organique mais organisé”.25

     La ville standard de Gropius possède un visage identique: c'est une ville de gratte‑ciel, dont l'architecture est métallique. Les idées de standardisation, de style international, de rigueur de la forme et d'uniformité nous ramènent à l'ur­banisme rationaliste et fonctionnel. La ville standard est re­productible partout, exemplaire unique et simplifié, synthèse des meilleures formes antérieures.26

     La cité séculière de Harvey Cox est une véritable techno­pole ou, comme il le dit lui‑même, une “métropole technolo­gique”. La culture de la technopole remplace la culture cita­dine qui avait elle‑même relayé la culture tribale. Cette culture est sécularisée, c'est‑à‑dire que l'homme y est par­venu à sa pleine maturité, préoccupé de ce monde‑ci, seul lieu où peut s'enraciner la religion nouvelle et la nouvelle image de Dieu. L'anonymat et la mobilité constituent la for­me de la technopole sécularisée, tandis que le pragmatisme et la profanité (“la préoccupation de ce seul monde présent et visible”) en dessinent le style. La cité séculière est cons­truite tout entière sur les progrès de la science et de la technique. Son fonctionnalisme et son pragmatisme la rat­tachent aux “utopies” progressistes.27

     Même les utopistes progressistes ont leurs futurologues, qui poussent la rêverie beaucoup plus loin.28 Ainsi, Buckminster Fuller imagine la ville géodésique. Cette ville est entière­ment recouverte d'un dôme géodésique et son contrôle cli­matique est total. Yona Friedman rêve d'une ville spatiale, suspendue à des barreaux d'acier, et dont l'architecture est mobile, permettant ainsi la participation des usagers. Paul Maymont conçoit la ville pyramidale, où chaque pyramide ou cône constitue un quartier de 15,000 habitants. Des au­tostrades relient les cônes entre eux. Jonas renverse les cônes et en fait des entonnoirs, immeubles principaux de son Intrapolis, pouvant loger chacun 2,000 personnes. Cette fois, des passerelles relient les entonnoirs. Nicolas Schoffer propose une ville cybernétique, dans laquelle un centre cybernétique contrôle et règle les activités. Cette ville est programmée dans ses fonctions techniques, sociales et esthétiques. Elle est tout entière le fruit de l'ordinateur, de la programmation et des organigrammes.29 Enfin, Xénakis invente la ville cosmique verticale, agglomération très dense, édifiée sur les progrès de la technologie univer­selle. La ville verticale peut atteindre 5,000 mètres de hau­teur. À l'opposé des villes rampantes, elle ouvre sur le ciel et sur le cosmos. Xénakis prône l'architecture mobile, indus­trialisée et formalisée. La ville cosmique verticale est l'achè­vement de la ville radieuse de Le Corbusier.

    La technopole: style et forme

     Les progrès scientifique et technique donnent à la techno­pole à la fois son style et sa forme, son esprit et son visage particuliers. Dans son Discours sur l'esprit positif, Auguste Comte nous indique précisément quels sont les principaux traits de cet “esprit positif” qui anime la science: règne de l'entendement, formalisation mathématique, certitude logi­que, connaissance utilitaire et fonctionnelle. Tels seront aus­si les grandes caractéristiques de l'urbanisme progressiste.

    Kant a bien montré que l'entendement n'est qu'un aspect de la raison. Si la raison, en effet, inclut l'ensemble des fonc­tions de la signification ‑ comme l'art ou la religion, par exemple, ‑ l'entendement, pour sa part, est à proprement parier la raison qui conceptualise et qui élabore le discours. L'entendement apparaît donc comme l'aspect logique de la raison et la linéarité constitue sa caractéristique. En ce sens, l'urbanisme fondé sur le progrès de la science sera lui‑même rationaliste.

    Cette “raison scientifique”, comme Descartes l'a d'ailleurs montré et réalisé lui‑même, ne trouve son repos et son ac­complissement que dans l'ordre géométrique et la formalisation mathématique. Les plus belles constructions de l'es­prit ne nous viennent‑elles pas de la géométrie et les plus pures abstractions ne sont‑elles pas les formes mathématiques ? Quoi qu'il en soit, l'urbanisme progressiste, de la Rome antique aux villes de l'Est en passant par la ville baroque, sera lui aussi géométrique, abstrait et formel.

     L'univers scientifique ne supporte pas facilement, non plus, la différenciation, l'hétérogénéité ou les degrés dans la qua­lité. Il préfère une réalité homogène et uniforme. Les lois scientifiques visent à l'universalité. Ainsi, un type d'urbanis­me qui trouve ses racines dans la science et la technique tendra à favoriser la standardisation, c'est‑à‑dire la répétition d'un modèle unique épuré, et l'uniformisation, s'exprimant dans ce qu'on nomme maintenant “le style international”.

    La technopole s'appuie tout autant sur cet autre aspect de l'esprit positif qu'on retrouve dans le progrès technique. Or, la rationalité technologique s'exprime, d'abord et avant tout, dans le souci d'utilité et de fonctionnalité. Tout objet est, à la limite, ramené à sa fonction essentielle d'usage. La fonctionnalité, dans cette perspective, conduit au dépouillement de la forme, dont l'existence tout entière se justifie par son orientation pratique, son efficacité et sa réponse à un besoin mesurable ou chiffrable: telle est, à peu de choses près, la définition même du “fonctionnalisme” en urbanisme et en architecture.

     La volonté de puissance constitue aussi, sans doute, l'une des plus profondes racines du progrès technique. La maîtrise de la nature, le pouvoir exercé sur la matière et même sur la vie, voilà peut‑être sa plus grande inspiration. Etre une sorte de démiurge, construire un monde et le dominer, c'est bien cela le rêve technologique.30 L'urbanisme qui en sort est centré sur le culte de la force et caractérisé par la prédominance du “dominium” sur la “communitas”, c’est-à-dire du pouvoir et de l'autorité sur l'organicité et la soli­darité.31

     La technique s'accomplit dans le machinisme. C'est pourquoi l'ordre qu'elle imprime aux choses et aux êtres est un ordre mécanisé. Or, l'une des caractéristiques de la mécani­que réside dans la nécessité d'une intervention extérieure pour qu'apparaisse le mouvement. De même, elle exige une sorte de programmation, de prévision et de mise en ordre ini­tiale pour son bon fonctionnement. L'urbanisme progressiste trouve encore ici quelques‑uns de ses principaux traits, dont la planification et la centralisation ne sont que les plus manifestes.

     Ainsi se dégage finalement le visage même de la techno­pole: ville‑machine‑à‑habiter, dont le contrôle et le développement appartiennent, somme toute, aux technocrates pro­ches du pouvoir; ville uniforme, dont l'ordre est proprement géométrique et les formes standardisées; ville‑spectacle, dont la beauté, comme celle de Brasilia, est purement for­melle; ville anonyme, où règne la loi des densités et des nombres, sources de puissance; ville mécanisée, dont la forme accomplie était tout entière prévue au départ et dont les fonctions, au nom de l'efficacité, ont été séparées, souvent au détriment de la vie même. La technopole est une “cité scientifique et technique”; elle est puissante mais froide, efficace mais inhumaine, ordonnée mais rigide. C'est la mégamachine. Et tout comme la cité mercantile était le fruit d'un urbanisme capitaliste, la technopole est peut‑être aujourd'hui le résultat inévitable de l'urbanisme propre au socialisme bureaucratique et dictatorial, comme elle a été, par le passé, le miroir des pouvoirs absolus.

     L'URBANISME CULTURALISTE: LA CITÉ ORGANIQUE

     Réalisations historiques

    Il y a loin, certes, des grottes où s'abritait l'homme pré­historique aux cités‑jardins du XXe siècle. Et pourtant, la grotte de l'ère paléolithique préfigure sans doute déjà ce que pourra devenir, à certains égards, “la cité‑jardin de demain”. Lieu d'habitation d'une petite tribu d'hommes, elle est en même temps un atelier d'art où les parois tiennent lieu de toile, à peindre, une sorte de temple où se déroulent des rituels et une place publique où se rencontrent les hommes pour la communication et l'échange.32 La grotte primitive nous apparaît ainsi comme le premier lieu d'une vie collec­tive diversifiée et organiquement intégrée.

    La grande mutation urbaine qui se produit, beaucoup plus tard, vers la fin de l'ère néolithique, semble avoir su conser­ver les principales acquisitions de la vie villageoise. Les dimensions restreintes et limitées des premières cités primitives gardent les valeurs de stabilité, d'intimité et d'unité du village néolithique. Le contact avec les forces de la nature et l'influence féminine et maternelle ‑ repro­duction, soin donné à la croissance de la vie, accueil, foyer protecteur, fonctions nourricières ‑ trouvent encore leur place au sein de la cité primitive, devenue citadelle militaire et sacrée, comportant son palais royal, son entrepôt à grain et son temple.33 Ainsi, s'affirme déjà l'une des grandes caractéristiques de la cité organique: l'intégration des va­leurs villageoises et des valeurs citadines; l'alliance du principe féminin et du principe masculin de l'être; l'union de la campagne et de la ville.

    Toutefois, la véritable réalisation de la cité organique se retrouve aux abords de la Mer Egée: c'est la cité grecque, dont l'apogée s'est situé entre le VII et le IVe siècle avant notre ère. D'abord union de villages, la cité grecque a su conserver les traits de la culture villageoise et déve­lopper les richesses de la culture citadine. L'esprit de mesure des Grecs ‑ ni trop, ni trop peu ‑ a réussi, à cette époque, à imposer des dimensions restreintes aux cités. Alors, les citoyens ont pu chercher à réaliser au sein de la cité cette démocratie de participation directe que le village favorise spontanément. Avec son temple, son pry­tanée (hôtel de ville) et son agora (place du marché, lieu de réunions et de rencontres), la cité grecque, et particu­lièrement Athènes, fut un véritable milieu culturel: là, les arts, la philosophie, la vie politique, la démocratie, la religion et les jeux ont connu un véritable essor. Certaines villes, en se différenciant quelque peu, comme Olympie avec ses jeux, Delphes avec ses temples et Cos avec son centre médical, ont aussi contribué à la marche en avant de l'es­prit humain. Ainsi, la cité grecque, par plusieurs de ses traits, mais surtout peut‑être par sa vie culturelle à la fois intégrée et si richement diversifiée, nous apparaît comme une authentique cité organique.34

     La cité médiévale, d'abord érigée autour du monastère et du château, puis du marché, s'est véritablement développée au XIe siècle, pour connaître son apogée au XIIe siècle. La cité chrétienne, dont tous les habitants étaient considérés comme citoyens, était, en quelque sorte, une union de plusieurs grandes familles, ces corporations de marchands et d'artisans, véritables sociétés d'assistance, de secours mutuel, d'entraide économique et d'éducation collective, fondées sur un serment religieux, la “conjuratio”, engage­ment à la solidarité. Par ce trait, la cité médiévale conserve un caractère villageois. Mais, plus encore, par la muraille à la fois stratégique et symbolique, ses rues sinueuses, sa population réduite, sa vie de quartiers, ses soucis esthé­tiques et religieux en architecture et son harmonieuse diversité, elle revêt la forme de la cité organique, où se réalisent, d'une part, l'intégration villageoise des groupes humains entre eux et avec la nature et, d'autre part, la diversité des fonctions de la vie collective (économique, sociale, éducative, religieuse, etc.), propre à l'existence citadine.35

     Aujourd'hui seulement, nous commençons à redécouvrir cet héritage de l'ancienne cité organique. Certaines réalisations européennes et américaines de la cité‑jardin ‑ en Angle­terre surtout, mais aussi en Suède, aux Pays-Bas, en Cali­fornie, en Virginie ‑ continuent cette tradition de la cité à la fois autosuffisante et ouverte sur la région, Imitée en espace et en population, lieu d'une harmonieuse diversité culturelle.36 En Inde, Auroville, bien qu'elle soit d'abord une “cité mystique”, est aussi l'image de la cité organique.37

    Utopies

     Parmi les précurseurs de la “pensée organique”, Patrick Geddes a sans doute été le premier à insister sur l'analogie entre la cité et l'organisme vivant. Vitaliste et évolutionniste, il pense, à l'instar de Bergson, que l'essence de la vie est le mouvement ou la durée. L'enquête sur l’environnement géo­graphique et historique qu'il propose de faire préalablement à tout plan d'urbanisme s'inscrit dans son désir de réinsérer la ville dans le grand courant de la vie. Eutopia, c'est chaque cité qui, portée par la vie, fidèle à son passé et enracinée dans une situation géographique concrète, se développe, pour le plus grand bonheur de ses citoyens, selon l'esprit de l'histoire et le génie du lieu qui lui sont propres.

     Ruskin, Morris et Sitte, autres précurseurs, se représentent aussi la ville comme une totalité organique, où se réalise la corrélation des fonctions urbaines entre elles et avec le milieu géographique; où s'affirment la diversité et l'asymé­trie de l'architecture et du tracé urbain, sur le modèle des rues médiévales; où, enfin, la préoccupation esthétique est primordiale. La cité esthétique qu'ils promeuvent doit être un véritable lieu de beauté: l'architecture y est proportion­née mais irrégulière; les belles “places” y sont nombreuses; le tracé urbain est lui‑même une oeuvre d'art.38

     La cité‑jardin, annoncée par Kropotkine, pensée par Howard et réalisée par Unwin, nous révèle la plupart des aspects essentiels d'une cité conçue à la manière d'un organisme vivant: limites en étendue et en population (ce qui implique la propriété collective du sol urbain); diversité des fonctions urbaines; ceinture verte inviolable; union de la ville et de la campagne environnante; réseau de relations avec les au­tres cités de la région. La cité‑jardin de 30 ou 50,000 habitants n'est pas, comme la technopole, la réalisation d'une “société de masse”; elle est la possibilité d'un milieu communautaire et la chance d'une civilisation fondée sur la vie plus que sur l'économie ou la technique.39

     La cité invisible de Mumford est une société de cités organi­ques, semblables aux cités‑jardins de Howard. Dans la pen­sée de Mumford, la petite cité à l'échelle humaine est nette­ment intégrée dans un réseau régional de cités, véritable cité invisible, où le commerce et l'industrie sont décentrali­sés, où l'échange culturel s'effectue en tous sens, où les communications de masse, les moyens de transport et l'énergie électrique sont mis au service de cette vie collec­tive multidimensionnelle, dans le plus grand respect des zones rurales protégées.40

     L'urbanisme “biologique et fédératif” de Gaston Bardet est très près de celui de Lewis Mumford et débouche sur la cité humaine. Cette cité ne compte pas plus de 10 à 15,000 fa­milles; au‑delà de ce nombre, elle progresse, comme chez Howard et Mumford, par essaimage, c'est‑à‑dire par la fon­dation d'autres cités humaines; elle se subdivise elle‑même en quartiers semi‑autonomes de 5,000 habitants; elle est greffée sur une zone de vie rurale et appartient à une ré­gion qui compte environ 150,000 familles. Lieu d'intégration des fonctions urbaines et milieu de vie communautaire, la cité humaine est divisée en unités plus petites (quartiers) et s'intègre à une unité supérieure (région) qui joue le rôle de “micro‑pays”, aussi bien aux niveaux artistique, scientifique, économique que politique.41

     La cité vivante de F.L. Wright42, nommée “Broadacre” est tout entière édifiée sur le concept d'espace organique. Elle s'oppo­se à la grande ville centralisée, à ses gratte‑ciel, à ses ci­toyens “mécanisés”. Cité de la démocratie aux racines villa­geoises, cité de la liberté dans l'espace, elle est une sorte de retour à l'état de nature. Chaque maison individuelle possè­de son jardin, au sein d'un terrain très vaste. Malheureuse­ment, la cité vivante de Wright devient pratiquement une luxueuse banlieue, éparpillée, atomisée, dont les fonctions sont dispersées. Derrière le concept d'organicité, on retrou­ve ici le romantisme qui a inspiré, à l'origine, le développe­ment des banlieues.

     Toute la pensée de l'urbaniste Alexander43 est, elle aussi, fondée sur l'idée d'un ordre organique et aboutit au concept de cité organique. Cette cité, en effet, possède à la fois une structure et une croissance organiques, dont l'essentiel ré­side dans l'équilibre entre les parties et le tout, d'une part, et dans la participation de la collectivité au développement architectural et au tracé urbain, d'autre part. Les adaptations successives aux besoins de la communauté exigent donc une fragmentation de la croissance dans le temps: tout tra­cé organique prévoit l'apparition éventuelle de nouveaux be­soins. C'est ainsi qu'on décrit la pensée d'Alexander comme un urbanisme démocratique et organique.

     Enfin, la convivialité d'Ivan Illich et l'écosociété de Joël de Rosnay, bien que débordant l'urbanisme, débouchent pour­tant sur des conceptions organiques de la ville. La société conviviale est une société où les institutions sont au servi­ce de la personne intégrée à une collectivité. La cité convi­viale est donc un lieu d'accomplissement de la personne au­tonome et créatrice; un lieu d'appartenance, de participation et d'équité: ce qui implique qu'elle n'a pas franchi certains seuils ou certaines limites économiques, technologiques et démographiques. Dans la cité conviviale, la vie personnelle et communautaire l'emporte sur les soucis de croissance, d'efficience et de progrès.44 L'écosociété de Joël de Rosnay nous conduit à l'écoville, véritable milieu biologique de com­munication et d'échange, où les structures spatiales sont différenciées et les fonctions dynamiques, diversifiées. Écoville est ouverte sur l'écosociété, où règnent à la fois la convivialité et le monde des télécommunications, véritable “outil” au service de la vie. En Écoville, le temps épouse le rythme humain, les communautés sont organiques et diver­sifiées, les voies piétonnières et les espaces verts sont nombreux, les télécommunications cultivent l'interdépendan­ce et la campagne environnante est respectée.45

     La cité organique:

    style et forme

     L'urbanisme, qui apparaît avec la cité grecque du VIIe siècle avant notre ère et qui se poursuit avec la réalisation des cités‑jardins au XXe siècle, repose sur une vision organi­que et culturelle de la cité. Ses concepts majeurs sont donc ceux d'“organicité” et de “culture”.

     Qui dit organicité affirme, par le fait même, les divers ca­ractères par lesquels l'organisme vivant manifeste sa pré­sence dans le monde. Un urbanisme fondé sur l'idéologie or­ganique applique donc à la cité l'analogie de l'organisme vivant, avec ses caractères essentiels. Il importe ici de les préciser.46

     L'organisme se caractérise d'abord par le fait qu'il se pré­sente comme une totalité autonome. Plus que la somme de ses parties, l'organisme se maintient et se développe à par­tir de lui‑même, pour lui‑même et selon sa propre loi. L'or­ganisme est un tout qui possède son dynamisme et sa forme internes. La cité organique sera donc, dans toute la mesure du possible, une cité autosuffisante, vivant de son dyna­misme propre. En cela, elle se distinguera d'ores et déjà de la banlieue résidentielle.47

    L'organisme, comme l'affirmait Aristote, possède aussi une limite inférieure et une limite supérieure de développement. En deçà ou au‑delà de ce seuil vital, il est atrophié ou hyper­trophié. “Ni trop, ni trop peu” est la loi même d'une saine croissance. L'urbanisme sera donc attentif, ici, aux limites géographiques et démographiques de la cité. Son modèle d'expansion sera celui de l'essaimage, c'est‑à‑dire qu'au mo­ment où la cité atteint la limite supérieure de sa croissance territoriale et numérique, elle est relayée par la fondation d'une autre cité organique, qui, à son tour, devient un centre autonome de développement: de là origine la théorie urba­nistique du polynucléisme.

     La différenciation des fonctions vitales caractérise aussi l'organisme. Cette diversité fonctionnelle de l'organisme est rendue nécessaire par la multitude de ses rôles et la variété de ses intentions. L'urbanisme organique reconnaît cette exigence et prône cette différenciation au sein même de la cité ou au coeur de chaque quartier d'une métropole: habitat, industrie, marché, centre de loisirs, place des arts, école, service administratif devraient, en principe, y coexis­ter. En cela, il s'oppose aux séparations fonctionnelles de la technopole et au caractère purement résidentiel des ban­lieues.

     En outre, l'unité harmonieuse des grandes orientations de la vie ou l'intégration des fonctions vitales diversifiées est tout aussi nécessaire à l'organisme. Ce dernier doit être un centre de convergence et un milieu d'équilibre intérieur sous peine d'éclatement ou de dépérissement. La cité orga­nique se doit donc d'être Lin centre d'intégration des diverses fonctions urbaines, une sorte de noyau magnétique et un lieu d'appartenance pour chaque personne et chaque grou­pe. Ce visage communautaire la distingue nettement de la société de masse qui caractérise la technopole ou nos actuelles conurbations.48

    La vie se déploie en outre dans la durée. C'est pourquoi, l'organisme vivant est à la fois mémoire et projet, souvenirs et aspirations. En ce sens, la cité organique se présente Comme un véritable réceptacle, un lieu de dépôt des tradi­tions vivantes et un centre de création culturelle, une “cité-­aimant” dynamique.49

     Enfin, chaque être vivant ne se maintient et ne se développe que par l'ouverture et la participation à son milieu de vie. Chaque système organique est solidaire de son écosystème. En termes d'urbanisme, cela implique que la cite organique n'existe que dans un rapport étroit avec la région où elle se trouve. Ainsi, chaque région réelle est composée de plusieurs cités organiques, entourées de ceintures vertes inviolables, destinées à l'agriculture, à la forêt ou au tourisme. Le réseau régional apparaît alors comme une véritable fédération de communautés organiques et comme la nécessaire union de la ville et de la campagne. Chaque petite cité peut aussi profiter des services que peut s'offrir ce micro‑pays qu'est la région: université, musée, hôpital, bibliothèque, place des arts, etc.51

     La cité organique est aussi le fruit d'un urbanisme centré sur la notion de culture.52 Elle est un centre où s'élabore et d'où rayonne la culture, un milieu d'héritage et de création culturelle, aussi bien au niveau des fonctions théoriques ‑comme le savoir et l'art ‑ qu'à celui des fonctions prati­ques ‑ comme la politique, la technique et l'économie ‑ En somme, dans la cité organique, les multiples fonctions différenciées de la culture sont inséparables de leur intégra­tion au sein d'un ensemble véritablement communautaire.

     Fondée à la fois sur l'unité et la diversité des fonctions cul­turelles, la cité organique devient alors le lieu d'une civilisation bio‑technique. Ce ne sont plus les impératifs de l'éco­nomie ni ceux de la technique, mais bien les exigences de la vie humaine dans son ensemble qui tracent le portrait de la ville et président à son développement. Ainsi l’économie et la technique sont bel et bien présentes dans l'en­ceinte de la cité, mais à leur vraie place, au service de la vie dans toutes ses dimensions et de la culture dans sa to­talité. Il n'y a plus ici de domination d'une fonction particuliè­re de la culture, fût‑elle l'économie ou la technique; il y existe plutôt une harmonisation des diverses manifestations de la vie, qui vont précisément de l'économie à la religion, en passant par la politique, la technique, l'art et le savoir. La cité devient une sorte d'objectivation ou de matérialisation de l'esprit et de ses productions culturelles, mais en même temps elle constitue l'un des moyens essentiels de la spiri­tualisation de l'homme qui l'habite. À la fois lieu d'incarna­tion de l'esprit et de spiritualisation de la matière, la cité se réconcilie avec la vie humaine. Milieux synergiques où collaborent la machine et la vie, les petites villes communau­taires mettent à leur service les meilleures acquisitions de la technique en matière de transports et de télécommunica­tions. Si la cité organique ne se replie pas sur elle‑même, comme l'ont fait pour une bonne part la cité grecque anti­que et la cité médiévale, elle peut être le prototype urbain de la phase néo‑technique et de l'ère postindustrielle.53

    L'urbanisme culturaliste tente aussi de maintenir la néces­saire polarité de la ville et de la campagne. Il les considère comme deux modes d'être, dont aucun n'épuise la culture. Il promeut leur différenciation tout autant que leur intégra­tion au sein d'un ensemble civilisateur unique. Les acqui­sitions néolithiques, agricoles et villageoises sont aussi im­portantes pour l'homme que les progrès reliés à la première mutation urbaine. Ville et campagne sont aussi inséparables que le principe masculin et le principe féminin de l'être. Car la civilisation a autant besoin des valeurs féminines reliées à la vie que des valeurs masculines rattachées à l'entende­ment. La cité organique peut être le lieu de ce mariage entre le principe masculin et le principe féminin de l'être, entre le progrès de la raison et les influences de la vie, entre la ville et la campagne.54

     La cité organique moderne est donc une cité‑jardin, entourée d'une inviolable ceinture verte, vouée à l'agriculture, à la forêt et à l'aménagement de parcs. Elle est un véritable mi­lieu de vie où fleurissent le commerce et l'industrie, en har­monie avec les arts, le savoir, les loisirs. Chaque quartier d'habitation possède l'ensemble de ces traits culturels. La propriété du sol est collective, les espaces verts sont nom­breux, des “places” existent, héritières de l'agora grecque ou du forum romain. Et la cité de 30 ou 50,000 habitants est non seulement ouverte sur la campagne environnante, mais elle est, à son tour, partie d'une région où d'autres cités organiques existent, reliées entre elles par les meilleurs moyens de transport et les divers systèmes de télécom­munications. La région de quelques centaines de milliers d'habitants joue alors, dans une civilisation de la vie, le rôle que jouait la métropole mercantile dans la civilisation de l'économie, ou celui de la technopole dans la civilisation de la science et de la technique. La cité organique n'est pas plus la cité du capitalisme libéral que du socialisme bureau­cratique. Elle pourrait être la cité d'un authentique socialis­me démocratique, où s'harmonisent la planification et la vie, la collectivité et l'individu, l'ordre et la liberté.

     La ville mercantile, la technopole et la cité organique, voilà trois modes de vie urbaine et trois modèles de civilisation. Entre ces formes, le choix est possible. Mais peut‑être les options purement économique ou technologique nous font-­elles payer trop cher leurs avantages particuliers. C'est pour­quoi, me semble‑t‑il, il faut opter pour la vie dans son en­semble, pour la culture dans sa totalité, ce qui inclut d'ail­leurs l'économie et la technique. Et alors se dessine le visage de la cité organique, qui emprunte à la nostalgie romantique du retour à la nature, mais sans y succomber, puisqu'elle est une véritable cité où s'exercent toutes les fonctions de la culture, en communion avec le micro‑pays régional et, finale­ment, avec la nation tout entière. Lieu de culture et milieu de vie, la cité organique, de par sa structure même, devient la meilleure des pédagogues.

     

    Notes :

     

    1 L'urbanisme comme choix, style de vie, système de valeurs est nette­ment mis en relief par Choay, F., L'urbanisme, utopies et réalités, Paris, Seuil, 1965, p. 74; Ledrut, R., Sociologie urbaine, Paris, P.U.F., 1968, p. 221; Bardet, G., L'urbanisme, Paris, P.U.F., Que sais‑je?, no 187, p. 21; Dubos, R., Choisir d'être humain, Paris, Denoël, 1974, p. 89.

     2 Les catégories d'urbanisme progressiste et d'urbanisme culturaliste se retrouvent chez Françoise Choay, dans le livre cité.

    3 Childe, G., La naissance de la civilisation, Paris, Gonthier, Médiations, no 10, p. 64.

    4 Childe, G., op. cit., p. 65 ss.

     5 Childe, G., op. cit., p. 136 ss.

    6 Ragon, M., L'homme et les villes, Paris, Albin Michel, 1975, p. 97 ss.

    7 Mumford, L., La cité à travers l'histoire, Paris, Seuil, 1964, p. 517 ss.

     8 Ibid., p. 559 ss.

     9 Nous donnons au mot “utopie” le sens qui pourrait lui venir avant tout de eutopia, c'est‑à‑dire “lieu de bonheur, particulier à chaque cité” et non d'abord celui qui peut venir de eutopia, qu'on pourrait traduire ici “la cité idéale de nulle part”. Cependant, particulièrement en regard de la technopole, nous serons plus près du deuxième sens.

     10 Revue 2000, Les établissements humains, no 35, p. 3‑18.

     11 Ledrut, R., op. cit., p. 207.

     12 Smith, A., Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Paris, Gallimard, coll. Idées, no 318.

     13 Childe, G., op. cit., p. 65 ss.

     14 Ibid., p. 102 ss.; Mumford, L., op. cit., pp. 41, 87, 122, 137, 145.

     15 Ragon, M., op. cit., pp. 38, 48.

     16 Ibid., p. 87 ss.

     17 Mumford, L., Technique et civilisation, Paris, Seuil, 1950, p. 103 ss.

     18 Mumford, L., La cité à travers l'histoire, p. 438 ss; Ragon, M., op. cit., p. 177 ss.

     19 Ibid., p. 234 ss; Le. Corbusier, La Charte d'Athènes, Paris, Editions de minuit, 1957.

     20 Choay, F., op. cit., p. 18 et 120 ss; Ragon, M., op. cit., p. 222.

     21 Choay, F., op. cit., p. 18 ss et 95 ss; Ragon, M., op. cit., p. 223.

     22 Mumford, L., Le déclin des villes, Paris, Editions France‑Empire, 1970, p. 165 ss.

     23 Le Corbusier, Manière de penser l'urbanisme, Paris, Gonthier, Média­tions, no 2 et La Charte d'Athènes, coll. Points, no 25, p. 140.

     24 Ragon, M., op. cit., p. 227 ss.

     25 Mumford, L., La cité à travers l'histoire, p. 652.

     26 Choay, F., op. cit., p. 224 ss.

     27 Cox, H., La cité séculière, Paris, Casterman, 1968.

     28 Ragon, M., op. cit., p. 243 ss et La cité de l'an 2,000, Paris, Casterman, 1968.

     29 Schoffer, N., La nouvel charte de la ville, Paris, Gonthier, Médiations, no 119 et la ville cybernétique, Paris, Gonthier, Médiations, no. 91.

     30 Spengler, 0., L'homme et la technique, Paris, Gallimard, coll. Idées, no 194. Tout le livre est construit autour de cette idée que le progrès technique est la lutte de la volonté de puissance et de domination, en quoi réside essentiellement la vie, pour Spengler. La technique est donc une tactique de la vie.

     31 Mumford, L., La cité à travers l'histoire, p. 323.

     32 Mumford, L., op. cit., p. 13 ss.

     33 Mumford, L., op. cit., p. 41 ss; Childe, G., op. cit., p. 136 ss.

     34 Mumford, La cité à travers l'histoire, p. 157 ss; Ragon, M., L'homme et les villes, p. 65 ss.

     35 Mumford, L., op. cit., p. 312 ss; Ragon, M., op. cit., p. 123 ss.

     36 Cf. l'article de Jean Stafford sur “Les 'New Towns' britanniques ”, dans le no 17 de la Revue Critère.

     37 Cf. l'article de Bernard Proulx, sur “Auroville”, dans le no 17 de la Revue Critère.

     38 Choay, F., op. cit., p. 159 ss, 168 ss, 259 ss, 290 ss, 345 ss.

     39 Ibid., p. 277 ss et Howard, E., Les cités‑jardins de demain, Paris, Dunod, 1969.

     40 Mumford, L., La cité à travers l'histoire, p. 702 ss et cf. l'article de Jacques Dufresne sur l'ensemble de la pensée de Mumford, dans le no 17 de la Revue Critère.

     41 Bardet, G., L'urbanisme, Paris, P.U.F., coll. “Que sais‑je?”, no 187.

     42 Wright, F.L., The Living City, New York, Horizon Press, 1958.

     43 Alexander, C., Une expérience d'urbanisme démocratique, Paris, Seuil, 1976. Une conception organique et démocratique apparaît aussi dans ce qu’on pourrait appeler la ville intégrée de Ledrut. Cf. Ledrut, R.,    Sociologie urbaine, Paris, P.U.F., coll. SUP, Le sociologue, no 13.

     44 Illich, I., La convivialité, Paris, Seuil, 1973.

    45 Rosnay, J. de, Le macroscope, Paris, Seuil, 1975.

    46 Oudin, B., Plaidoyer pour la ville. Pour un urbanisme qui réconcilie la ville et la vie, Paris, Robert Laffont, 1972.

     47 Mumford, L., Le déclin des villes, pp. 99, 123.

     48 Ledrut, R., op. cit., pp. 17, 42, 83, 209.

     49 Mumford, L., La cité à travers l'histoire, pp. 110, 113, 130, 658.

     50 Mumford, L., op. cit., p. 205; Mumford, L., Le déclin des villes, pp. 221, 284, 291; Bardet, G., op. cit., pp. 55, 73.

     51 Bardet, G., op. cit., p. 74 ss.

     52 Choay, F., op. cit., p. 41 ss.

     53 Geddes, Mumford, Illich, Bardet, entre autres, ont contribué à définir les bases d'une telle civilisation bio‑technique, synergique ou néo­-technique.

     54 Mumford, L., La cité à travers l'histoire, pp. 17‑40; Childe, G., op. cit., pp. 65‑177.

     

     

    Date de création : 2018-03-04 | Date de modification : 2018-03-22
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    Jean Proulx
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