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    Dossier: Première Guerre mondiale

    Souvenirs de guerre (2e partie)

    Daniel Essertier

    Les Marais-du-Diable 

    [Tranche publiée dans la livraison du 10 avril 1918 de Foi et vie. Voici le texte original de présentation de la revue : « Nous extrayons encore du « Journal d'un Soldat », dont quelques fragments ont déjà paru, en décembre et en janvier, le simple, mais significatif épisode que l'on va lire. Notre ami a été envoyé en représailles, avec quelques centaines de camarades, dans une région marécageuse du Nord de l'Allemagne. Mais l'épreuve, loin de les abattre, les redresse. Et dans cette lutte sourde, toute morale, qui se livre entre les soldats désarmés et leurs vainqueurs, la vaillance française a, une fois de plus, le dessus. »] 


    I

    (……) Il devint bientôt clair que nous étions une sorte de contingent de réprouvés. La France avait encouru la colère allemande : nous étions les victimes expiatoires. On nous garda à vue, on nous traita comme des coupables. On avait joint la lie à l'élite. Ce peuple, excité par sa presse, nous entourait d'une espèce de haine imbécile. Cette haine nous redressait . — Il n'y avait rien dans les baraques qui nous attendaient, perdues au milieu des marais de Brême. Nous dûmes tout emporter du camp de Celle : enveloppe de paillasse, deux couvertures, gamelle, cuvette. Ajouté à ce que nous possédions, cela représentait une charge énorme. Pourtant, quand il fallut traverser la ville de Celle, chacun se redressa, retrouva le sourire, défia la foule hostile, accourue pour nous voir, gonflée d'orgueil par les drapeaux hissés de la veille et qui claquaient au vent : car c'était jour de victoire, Lemberg était tombé, les Russes battaient en retraite, talonnés par Mackensen. Mais les plus insolents, ce n'était pas eux, les victorieux, c'était nous, leurs prisonniers. Dans le fond du coeur, la débâcle russe nous navrait, et ces cloches que nous avions entendues nous avaient déchirés. Mais nous voulions leur jeter à la face notre mépris et notre certitude de la victoire….

    Blumenthal ! Notre trajet en chemin de fer s'arrête ici. Blumenthal — le vallon fleuri — devait être pour nous un chemin de Calvaire : notre énorme bagage fut notre croix. Il faisait une chaleur atroce, et les baraques, terme de notre supplice, n'apparaissaient jamais. Il fallait que nos souffrances fussent bien visibles, car les gens sur le pas de leurs portes nous regardaient passer avec des murmures de pitié et même, m'a-t-il semblé, d'indignation. Mais l'âme allemande est si ambiguë ! Ceux-là ignoraient peut-être que la France osait faire garder par des noirs des sujets de la Grande Allemagne, et retenir captifs au Dahomey des soldats allemands capturés dans le Togo. S'ils l'eussent su, qui sait si, dans leur sainte colère, ils ne fussent pas venus ajouter à nos souffrances ?

    Après vingt-sept mois, l'impression qui me reste, le sentiment qui domine, c'est celui d'une insurmontable méfiance.

    La terrible marche est finie. Il y a des traînards qu'il faudra bien ramener en voiture. Il y a des bagages qui sont restés sur la route. Les coups n'y eussent rien fait. Les forces humaines ont des limites au-delà desquelles on est insensible à la mort elle-même.

    Ce ruban poudreux qui va de Blumenthal à Meyenbourg a treize kilomètres. C'est près de Meyenbourg, sur une petite hauteur, que sont perchées nos baraques : de là, on découvre, à perte de vue, une plaine verte : elle va, paraît-il, jusqu'au Weser, jusqu'à la mer ; cette plaine est coupée de ruisseaux, couverte d'eau par endroits, spongieuse partout. Les habitants l'appellent: Teufel-Moore — les Marais-du-Diable. C'est notre chantier.

    Il y a quatre baraques et nous sommes deux mille cinq cents hommes dans une baraque? Ce n'est pas possible ! Si. On entre : c'est un échafaudage de planches qui va jusqu'au toit : il y a trois étages superposés. De petites fenêtres-lucarnes. Peu de lumière, peu d'air. Ceux qui couchent sur le plancher doivent ramper pour gagner leur paillasse. Je n'ai jamais eu pareille sensation d'étouffement. Ce soir-là ce fut particulièrement atroce. L'air devint bientôt irrespirable. Sortir ? Il n'y faut pas songer. C'est le soir et la baraque est hermétiquement close. Heureusement, terrassé[s] par la fatigue, nous nous endormons bientôt. La chiourme allemande a pris livraison de ses « terrassiers aux mains blanches ».

    II

    Le lendemain nous retrouva avec le sourire. Il faisait bon. La fatigue s'était dissipée. Un clair soleil se levait sur la vaste plaine. La veille, l'officier allemand, qui commandait le détachement, nous avait retracé, en termes indignés, le crime de la France contre l'humanité (le plus clair de ce crime était la surveillance par des Sénégalais des nobles fils de la Grande Allemagne). Jusqu'à ce que notre gouvernement accepte toutes les revendications allemandes, nous serons astreints à de durs travaux. Nous devions donc écrire à nos familles, nous plaindre, nous lamenter, faire pression sur l'opinion publique. — On nous remit des cartes à cet effet. Nous pouvions écrire autant que nous voulions. — Ah, la kommandantur de Celle, qui centralisait nos « plaintes » dut ouvrir, en les lisant, des yeux effarés. Si la France, y était-il dit en substance, dans beaucoup de ces lettres, agit comme elle le fait, c'est qu'elle le juge bon et juste. En tout cas, ce n'est pas à nous à lui dicter son devoir. Nous sommes soldats avant tout. Plutôt que de nous livrer à un pareil chantage, nous souffrirons en silence. Que le pays ne tienne pas compte de nous, qui ne pouvons plus la servir. Qu'il suive le chemin qu'il s'est tracé : cela seul importe. — Beaucoup n'avaient pas voulu écrire : ils y furent contraints. — Décidément il s'avérait que le contingent de représailles avait mauvais esprit.

    Pourtant la première tâche qui nous fut donnée fut exécutée avec un entrain et une ardeur qui durent faire naître en nos gardiens les plus grands espoirs. On nous avait dit : Défense de fumer ! Puis : Vous pourrez fumer dehors — sauf au travail — quand il ne restera plus un brin de bruyère dans le camp et aux alentours. — Cela représentait plusieurs hectares à défricher. Mais il s'agissait de fumer ! En un tour de main la place fut nette et dûment chauve.

    Aux marais l'empressement fut infiniment moindre. Il fallait faire de quinze à vingt kilomètres par jour. On ne pouvait jamais s'asseoir. Les uns curaient un vaste ruisseau fangeux : pourvus de bottes d'égouttiers, ils puisaient la vase à l'aide de longues pelles et l'amoncelaient sur les rives. Les autres creusaient de longs canaux étroits, dans une terre tantôt spongieuse, tantôt ferme. Des sentinelles surveillaient, avec cet air hébété qu'ont tous là-bas, le fusil sur l'épaule. Des chefs de chantiers allaient, couraient avec des Los, los ! ou des : Trafaliez, ou des flots d'injures quand, manifestement, le travail ne marchait pas — ce qui arrivait souvent. Jamais la force d'inertie ne fut utilisée avec plus de maîtrise. Refuser de travailler ? Personne n'y songeait. Il était plus simple d'avoir l'air de travailler et de ne rien faire. Le rendement était dérisoire. Le chantier s'animait seulement à l'heure où l'entrepreneur général arrivait à bicyclette. Tout le monde se réveillait, y compris les sentinelles qui, se sentant impuissantes, avaient fini par céder au mouvement. Cet entrepreneur, avant de savoir le travail que nous fournirions, avait fait ses comptes : chaque travailleur toucherait 3 pfennings par jour, c'est-à-dire quatre centimes. Un éclat de rire accueillit cette déclaration, qui fut faite à l'appel... Et chaque fois qu'on voyait poindre à l'horizon la silhouette de l'entrepreneur, on disait, en reprenant sa pelle: Tiens, voilà Herr Drei Pfennig ! Le surnom lui resta. Un jour l'un de nous cria à son camarade en défaut les mots d'alarme : Vingt deux ! Herr Drei Pfennig. — Herr Drei Pfennig était derrière lui. Cela lui coûta sept jours de prison et sept jours de poteau.

    Nous étions à peine deux mille, et le camp était pourvu, comme tout camp et toute caserne qui se respecte, au moins dans une grande partie de l'Allemagne prussifiée, de trois poteaux, qui jamais ne chômaient. On se familiarisait avec eux. On faisait cercle, pour les distraire et narguer les Allemands, autour des suppliciés. On fit un jour ce tour de force de passer à l'un d'eux une cigarette allumée : le posten dut croire à de la sorcellerie, d'autant plus qu'il vit bien de la fumée, mais point de cigarette. On assistait au ficellement du condamné exprès pour empêcher que le bourreau ne serrât par trop fort — et quand cela arrivait, des murmures s'élevaient. L'un de nous alla même un jour jusqu'à crier au feldwebel tortionnaire : Sauvage ! Barbare ! Immédiatement il alla garnir le poteau voisin (les Allemands sont fous quand on les traite de barbares). Je ne sais plus si c'est celui-là ou un autre qui fut ligoté de telle manière que ses jambes ne touchaient pas le sol et faisaient un angle avec le tronc, qui était littéralement tordu : il n'y demeura pas d'ailleurs les deux heures réglementaires, car il s'évanouit. — Ce spectacle quotidien ne nous lassait pas. Il nourrissait nos méditations. Ce poteau devenait pour nous toute l'Allemagne, comme la Bastille était, en 89, aux yeux du peuple, tout l'ancien régime. Mais ce peuple accepte ce poteau, comme il reçoit sans broncher les coups de botte dans le derrière, Aucune révolte. Aucun murmure. Quand je me demande si les Allemands seront jamais mûrs pour la liberté, je revois ces trois posten, dans le détachement desquels des prisonniers s'étaient évadés : le feldwebel les attendait, ils passèrent devant lui, en file indienne, presque au pas de parade, et reçurent, chacun, plus impassibles que des bornes, un magistral coup de pied. Et dire que c'étaient peut-être, et même très probablement, des socialistes !


    Encagés et gardés, jour et nuit, par deux cents baïonnettes, nous nous sentions plus libres qu'eux. Ces serfs, qui étaient nos geôliers, avaient parfois peur de nous, comme si nous eussions été leurs seigneurs, aujourd'hui tombés entre leurs mains. Ils ne reprenaient un peu de morgue que lorsque les cloches sonnaient, que les drapeaux claquaient au vent, à une nouvelle victoire sur les Russes. Alors ils se réincorporaient au grand Tout national, ils se sentaient de nouveaux forts et orgueilleux, ils pensaient qu'ils étaient Allemands. Mais, seuls, livrés à eux-mêmes, ils n'existaient plus, ils s'annihilaient. La volonté de leurs prisonniers désarmés était parfois plus forte que la leur. Un jour, sur les rangs, l'un de nous, s'apercevant qu'il va pleuvoir, demande au posten la permission d'aller chercher son manteau. Le posten, rogue, hargneux, refuse, brutalement. Aussitôt tout le groupe de protester: Ne t'occupe pas de lui ! Va chercher ton manteau ! De quoi se mêle-t-il ? Ahuri, subjugué, l'Allemand considéra le Français qui sortait des rangs, et ne dit rien.

    L'instituteur de Meyenbourg mena dans les premiers jours, toute son école au passage des Français qui, la pelle ou le racloir sur l'épaule, se rendaient au marais. C'était, pensait-il, un spectacle propre à exalter cette jeunesse allemande, que ces trophées vivants de leurs glorieux aînés. Et, pour compléter l'enseignement, il entonna le Deutschland über Alles. Le malheureux ! A peine les mioches avaient-ils ouvert la bouche, que des éclats de rire, des glapissements, des cris d'animaux partirent des rangs français : puis on entonna la Marseillaise et l'Hymne au Drapeau. La jeune Allemagne, médusée, déguerpit sans demander son reste. Les posten, habitués à nos facéties, nous regardaient avec des yeux ronds. Nous, nous nous tenions les côtes.

    L'un des premiers dimanches de notre séjour au camp (exactement c'était le 4 juillet) la population, accourue, se massa devant le treillis de fil de fer. Nous nous approchâmes, afin de considérer de plus près ces indigènes. Un soldat du corps de garde s'assit au milieu d'eux, un accordéon sur les genoux, et nous régala d'un petit concert patriotique. — Tous avaient l'air ravi : il leur semblait qu'ils nous jouaient un bon tour, et en même temps, qu'ils nous imposaient le sentiment de la supériorité allemande. — Alors, tranquillement, un choeur se forme, de l'autre côté du fil de fer, et l'hymne indomptable, le chant de guerre et de liberté, éclate et sévit comme une tempête... Ils écoutent, étonnés, déconcertés, et il y a quelque chose dans ces âmes bornées qui recule et faiblit... Un jour elles retrouveront l'écho du chant français.


    III

    Sans le savoir, nous avions fait une sorte de répétition générale. Une étrange plénitude d'âme, une sorte de vitalité et d'enthousiasme nous emplissait tous. Jamais nous ne nous étions sentis plus fièrement Français. Le grand air, qui nous grisait, y était sans doute pour quelque chose. La persécution allemande nous avait rendu notre jeunesse et cette espèce d'alacrité propre à notre race. Bien plus, il régnait, entre nous, une discipline et une entente extraordinaires. Il y avait un officier parmi nous, un jeune sous-lieutenant, non reconnu comme tel par les Allemands, mis en prison par eux pour insubordination. Il fut littéralement élevé sur le pavois. Il fut le chef, l'autorité, et en même temps comme notre centre moral. Nous faisions bloc autour de lui. Nous obéissions avec joie. — En vérité jamais groupe ne fut plus ardemment militaire et plus intensément français, que ce groupe de « forçats » — moralement si libres ! — aux mains des Allemands.

    Et la Fête Nationale — la première de cette guerre gigantesque — approchait. Comment la célébrerions nous ? Nous ne pouvions pas, débordants d'amour et d'enthousiasme comme nous l'étions, ne pas communier, ce jour-là, avec la patrie lointaine et bien-aimée ! Que faire ? Il ne fallait pas songer à une fête ouverte et autorisée. Sûrement ils nous feraient travailler, le 14. Lorsqu'un des nôtres était mort, il ne nous avaient pas permis de nouer à la couronne un ruban tricolore. — Eh bien, tous, ce jour-là, nous les porterions, les chères couleurs, à nos boutonnières, sur les calots, les képis, et, malgré la pelle et la casaque, nous serions en fête, par la seule magie de leur éclat... Le souci fut, dès lors, de trouver du bleu et du rouge, et de fort jolies cocardes fleurirent dans l'ombre propice des baraques. Elles seules d'ailleurs parleraient... Pas un mot, pas un chant ne permettrait à nos geôliers d'instituer un flagrant délit de révolte.

    Le 13. Il est huit heures du soir, il y a encore un reste de jour. Toutes les compagnies sont rangées pour l'appel. Un ordre est venu de Berlin, qu'on nous lit. En raison des mauvais traitements infligés par la France à ses prisonniers, les prisonniers français seront astreints au travail le 14. — Parbleu, on s'y attendait bien. On rompt les rangs, les groupes se dispersent, s'écoulent lentement vers le fond du camp. Avant de rentrer dans les baraques trop pleines, on respire un peu, paisiblement, l'air du soir. Je fais comme les autres, je flâne — lorsque tout à coup, à l'autre bout du camp, une immense clameur retentit. Je me retourne. Un groupe, là-bas, compact et confus, s'est formé. Je presse le pas pour le rejoindre : le groupe s'est ébranlé, est devenu colonne, les trois couleurs flottent en avant, portées par un grand diable de sergent, des poitrines oppressées jaillissent des cris confus, comme étranglés par l'émotion : Vive la France ! Cent autres redisent la clameur. On trépigne, on rit, on se demande si ce n'est pas une farce, et on a des larmes aux yeux. Enfin, on retrouve le souffle et des poitrines libérées s'échappe, comme un torrent, la Marseillaise ! — Nous sommes plus de mille, maintenant, et nous ne marchons pas, nous volons, nous ne chantons pas, nous hurlons... On grimpe aux poteaux, on y plante les trois couleurs libératrices ! Le flot déferle... Voici la limite du camp... Va-t-on rebrousser chemin ? Le drapeau oscille, tourne à gauche ! Moment solennel ! A gauche, ce sont, tapies dans leurs baraques, les deux cents baïonnettes qui, sans doute, nous attendent. Eh bien, l'immense clameur redouble, rugit de plus belle : n'est-ce pas à eux qu'il s'adresse, le chant de mort et de libération ? Tout le camp, à présent, suit le drapeau, et défile comme une foule emportée, devant les tanières allemandes. — Cependant le feldwebel-lieutenant, commandant le camp, d'abord littéralement stupéfait, a réussi à rassembler une douzaine d'Allemands... On les voit s'agiter fébrilement, essayer, en tremblant, d'ajuster leurs baïonnettes au canon de leurs fusils... Le feldwebel tire son sabre, brandit son revolver, fait sonner le tocsin... La colonne est presque revenue à son point de départ, la clameur s'apaise, on sent confusément que c'est assez, qu'il faut rentrer, on va se disperser : à ce moment, rassurés par la dislocation qui commence, les Allemands nous courent sus, baïonnettes levées… Nous sommes quelques-uns qui sentons le danger, et pendant que le gros s'engouffre dans les baraques, nous reculons plus lentement; les baïonnettes arrivent sur nous, mais notre petit nombre et notre attitude calme en imposent aux posten qui blêmes de fureur et de peur, bégaient des injures, mais n'osent frapper... Tout le monde est rentré, un grand silence règne sur le camp, mais, dans les baraques, une joie folle, où entre peut-être pour une part le sentiment d'avoir échappé à un danger immédiat, nous fait pousser des rires étouffés.

    Un bruit de clefs. La porte s'ouvre. Dans le silence subit, un commandement retentit, comme arraché d'un gosier irrité : Alles heraus ! Tout le monde dehors... On sort. On entend un cliquetis d'armes : des posten sont rassemblés. Ce n'est pas très rassurant. — De quoi s'agit-il ? En ligne sur deux rangs, devant et derrière, des sentinelles, baïonnettes au canon. La nuit n'est pas encore tout à fait tombée, la vaste plaine en face de nous a des teintes sanglantes... Il paraît qu'on a vu le drapeau entrer dans notre baraque; nous savons donc où il est; il faut le livrer immédiatement... Le drapeau ! Il était fait d'une flanelle rouge, d'un morceau de drap de lit, et d'une cravate bleue. Mais c'était le drapeau ! Le livrer ! Pour qui nous prenaient-ils ? Ils ne l'auront pas, ils ne l'auront jamais. Et nous voilà soudain, tous puérilement fiers d'avoir un drapeau à protéger, à défendre, à sauver ! — Un silence obstiné, prolongé, répond à la question du feldwebel. Si l'un de nous avait trahi la cachette, livré le chiffon sacré, il nous semblait que nous l'aurions étranglé. — Pas de lettres, pas de colis jusqu'à ce qu'il ait été livré ! — Ah ! le pauvre homme, qui s'imagine que nous n'aimerions pas mieux souffrir de la faim, ne plus rien savoir des nôtres ! — Il sent qu'il ne tirera rien de ces Français « sans discipline » et, furieux, proférant de mystérieuses menaces, il nous donne l'ordre de rentrer. Les posten qui ne sont pas encore bien remis de la frayeur que nous leur avons donnée, nous talonnent de leurs injures, nous bousculent. Un jeune caporal prend peur, et, pour rentrer plus vite, passe entre deux sentinelles. Mal lui en prend ! Toute la fureur de ces brutes armées se déchaîne sur lui. Ils l'entraînent et, dans la nuit presque tombée, nous discernons un groupe forcené, au-dessus duquel des baïonnettes s'entre-choquent violemment. Notre sang ne fait qu'un tour : une clameur indignée s'élève de nos rangs, qui fait se reformer immédiatement sur nous le cercle des baïonnettes luisantes. — Cette fois les posten se crurent autorisés d'y aller de la crosse et du poing. La porte de la baraque était étroite, et la rentrée ne pouvait se faire que lentement, en dépit de tous les coups de crosse du monde. Moi, j'étais dans les derniers. Comment se fait-il que, dès ce soir-là, j'avais orné mon calot d'une superbe crête tricolore ? Je n'en sais rien, mais toujours est-il que la dite crête fit voir rouge à un énorme posten qui, bégayant de fureur, me traita de Hund ! Hund ! et me bourra de coups de poing, pour me faire rentrer plus vite — ce qui était d'ailleurs matériellement impossible.


    IV

    Le lendemain, au petit jour, à l'heure accoutumée du départ pour le marais, un grand silence régnait sur tout le front des compagnies rassemblées. Aucun malade n'avait été toléré. Les sentinelles étaient doublées. La pensée des sanctions commençait à nous préoccuper. Qu'allaient-ils imaginer dans leur colère ? Nous les savions tenaces dans leur rage, et fertiles en supplices. Pas un de nous, toutefois, qui ne fût content, soulagé.

    Le 14 juillet pouvait briller dans toute sa gloire sur la terre ennemie : nous l'avions célébré comme il convenait avec nos drapeaux et nos chants, à la face de l'Allemand ahuri. Qu'allail-il en advenir? Nous le verrons bien. — En attendant, nos geôliers nous ménagent. Ils sont à six pas de nous, de l'autre côté des canaux de drain que nous creusons. Pas un mot, pas même une injure, pas même le los ! los ! habituel et comme mécanique. C'est clair, leurs chefs ne sont pas encore rassurés, et la consigne est de ne rien nous dire, d'éviter toute provocation. Cela me rappelle le « Précautionneux, Précautionneux » dont les uhlans de H. W., quelques jours après le pillage, se servaient pour expliquer aux malheureux habitants les « mesures » allemandes, et cette prudence, chez des êtres capables des plus cruels emportements, m'écoeure... Très vite, nous saisissons la situation, et d'un bout à l'autre du chantier, les bras se croisent sur les pioches. L'air était doux, le ciel bleu, et ce farniente infiniment agréable. L'ordre comminatoire venu de Berlin était resté sans effet.

    Oui, mais, demain ? — De quel prix allaient-ils nous faire payer notre Marseillaise et nos couleurs séditieuses? Nous ne tardâmes pas à le savoir. Un jour l'amiral commandant le camp central de C., dont nous dépendions, vint nous rendre visite. Impossible d'être plus paternel. Il s'enquit de nos désirs, promit de nous faire donner des tables, nous encouragea à lui parler sans crainte. Puis, comme incidemment, il dit au chef français de la baraque : « Je ne veux pas tenir compte pour cette fois de ce qui s'est passé l'autre jour. C'était une petite gaminerie, n'est-ce pas ? Mais il ne faudrait pas recommencer. » Il posa encore quelques questions, et s'en alla. — Il n'y eut aucune sanction, la discipline ne fut même pas renforcée, les deux porte drapeaux s'en tirèrent avec un mois de prévention, et je ne crois même pas qu'ils aient passé devant un véritable conseil de guerre. A ceux qui les interrogèrent, ils répondirent fièrement. On osa reprocher à l'un d'eux, qui est professeur, d'avoir failli à son devoir. « Mon devoir, dit-il, était de faire ce ce que j'ai fait. Je suis Français avant tout ». Les Allemands n'insistèrent pas. Ils « encaissèrent ». Notre manifestation du 13 juillet était une sorte de défaite pour eux. Elle leur montrait que, même sous le joug, le Français ne pliait pas, et qu'ils auraient à compter longtemps avec l'énergie et la foi de cette race qu'ils affectaient de mépriser.

    ***

     


    Retour au camp [Tranche publiée dans la livraison du 20 juillet 1918 de Foi et vie]

    I

    Il y eut encore de beaux jours pour les « représailles » des Marais-du-Diable. Le travail était rude, les journées longues. Il fallait maintenant creuser dans la terre ferme. Chacun avait son segment, tracé d'avance. Il devenait plus difficile de ne rien faire. Les mains blanches étaient calleuses, et l'âme plus rude. Finies, lectures, rêveries, studieuses méditations. On « terrassait » tout le jour, on dormait la nuit, profondément. Les premiers jours, peu après que les sentinelles avaient verrouillé les portes dans l'immense baraque obscure et pleine de chuchotements, soudain, un chant de violon frémissait... Et tous se taisaient, l'âme tendue... Chansons aimées, airs de France, marches de guerre, le violon, que personne ne voyait, âme sonore de la grande baraque misérable, disait tout... A présent, on a trop sommeil, quand vient la nuit. Le violon s'est tu... — Mais, le matin, le soleil se levait sur la vaste plaine, un vent frais venait du large, l'herbe était verte et douce — et l'on prenait gaiement sa pelle, on la jetait sur l'épaule d'un geste déjà familier, on se sentait solide et joyeux, et l'on partait... Nos antipathiques geôliers aux faces énormes n'existaient plus pour nous. Ne leur avions-nous pas « pris » la dune, certain soir de juillet ? N'avions-nous pas promené dans ce pays maussade, comme attristé par la servitude, les vivantes et libres couleurs — tous nos amours, toute notre ferveur, tout notre idéal ? Ah, la puissante joie, dont nous avons eu ce jour-là le coeur inondé, n'a jamais complètement disparu ! Nous lui devions de goûter sur notre visage la caresse brutale du vent de mer, d'aimer l'effort même qui nous était imposé et cette vie au grand air, pénible, mais forte...

    Et ce fut dur, au sortir d'une telle vie, quand les représailles furent terminées, d'aller s'enterrer dans le camp pomponné, ratissé, ornementé — mais hermétiquement clos — de D[armstadt]. Une grande basse-cour à cinq compartiments, séparés par un double grillage. Impossible de passer de l'un dans l'autre. Des sentinelles partout. Une ceinture de hautes palissades empêche toute vue. On n'aperçoit rien de la campagne des alentours — pas même un clocher. Dans chaque compartiment, des centaines d'hommes. Une étroite cour où l'on tourne en rond, sans cesse — le long des fils de fer. Dès neuf heures du soir, les posten sont les maîtres absolus des baraques. — Bref, on étouffe dans ce camp modèle. On regrette la rude dune et les pénibles marais. Au moins, on sortait. Ici il y a de quoi devenir fou. Ce grillage de basse-cour, éternellement ! Les médecins ont découvert une nouvelle maladie nerveuse qui serait due à ce grillage — la psychose du fil de fer. Je le crois sans peine ! 

    Nous, les anciens terrassiers des Teufelmoore, cela nous met en rage et nous le détestons, ce camp, avec ses jardinets prétentieux, ses pots de géraniums aux fenêtres, son corps de garde peinturluré — ce camp qui reçoit trop de visites — jusqu'à la soeur de l'Empereur qui est venue nous embêter ! — ce camp truqué, qu'on exhibe aux neutres et qui permet de laisser de côté l'infamie des Kommandos, des mines et des usines, d'où nous reviennent chaque jour de pauvres camarades blêmes, perdus, condamnés ! — Rage impuissante, hélas, mais qui nous ronge ; et puis, les énergies accumulées par notre séjour aux Marais, le souvenir de notre fière indépendance, là-bas, dans l'épreuve — tout cela bout en nous. Il faut un aliment, un dérivatif à notre fièvre d'action. — L'offensive foudroyante de Champagne (septembre 1915) nous transporte d'une immense espérance. Les officiers allemands ont l'air consterné. Ils se sont réunis en hâte dans la cuisine du cinquième bataillon. Le nôtre nous a dit, d'un air furieux, sans se douter qu'il faisait notre joie : « Je ne suis pas de bonne humeur, aujourd'hui ». — Au milieu de la nuit, on a entendu des ronflements de moteurs. Des avions sont venus, puis sont repartis aussitôt. Nous nous sentions revivre... Et puis la grande lumière s'éteignit... Nous recommençâmes à tourner en rond, dans les cinq bataillons, le long des fils de fer.

    II

    Et un beau jour cette idée prit naissance, que la guerre pouvait encore durer longtemps, que malgré les départs au travail, il y aurait toujours un grand nombre de prisonniers dans les bataillons, et que ces prisonniers ne devaient pas risquer de se rouiller, de s'aveulir: on aurait besoin d'eux, après la guerre ; ils étaient la force en réserve, une grande part d'espoir du pays, il leur faudrait des corps robustes, des intelligences fraîches, des volontés prêtes... C'était comme si nous venions d'entendre la voix de la Patrie... Nous pourrions donc la servir encore ! Demain, il y aurait tant à faire, tant de ruines à relever, tant de brèches à combler dans la force vive du pays ! — L'entraînement physique commença aussitôt. Le contingent de Meyenbourg fournit les cadres. Chaque matin, une heure de gymnastique selon les principes de l'école de Joinville. Il n'y avait que des volontaires — et il y en avait beaucoup — et surtout il y en avait qui, en temps normal, comme beaucoup trop de Français, tenaient en sainte horreur tout exercice physique... Leur bonne volonté et leurs gauches efforts me touchaient. Quelques-uns n'étaient plus très jeunes. Ils s'appliquaient, ils paraissaient vouloir réparer une lacune, qui était celle de la race. On sentait qu'ils entendaient bien que leurs enfants ne seraient pas élevés comme ils l'avaient été, dans l'incurie physique. On réfléchit, en captivité, et lentement, inconsciemment, on se convertit, on devient autre, c'est-à-dire qu'on est plus profondément soi-même.

    Mais, surtout, cet automne de 1915, où nous jouîmes d'une certaine tranquillité, vit naître une première ébauche d'« université ». L'oeuvre fut menée avec une ardeur extraordinaire. On triompha de tous les obstacles. Chaque bataillon devait se suffire à lui-même, ne pouvait rien emprunter aux autres. Peu ou point de livres. Un local exigu : deux ou trois cours dans la même portion de baraque : on se mettait dans les coins, et on n'élevait pas trop la voix. Et il y avait de tout — depuis des classes d'illettrés et de perfectionnement où les instituteurs furent admirables — jusqu'à des cours de hautes mathématiques, de physique supérieure et de philosophie. Ici, on apprenait l'allemand (nos maîtres, naïfs, y voyaient un hommage ! ) Là, l'anglais. L'anglais avait la grande vogue — jusqu'à vingt élèves dans un bataillon. Puis les autorités l'interdirent. Alors on fit de la géographie — mais c'était de l'anglais tout de même. Très suivis, les cours de langues, et avec cette pensée bien nette d'en tirer parti plus tard. Est-ce que nous deviendrions des gens pratiques, en France ? Il ne nous restera plus qu'à connaître un peu mieux notre mappemonde — et les autres peuples. Nous y arrivons. Nous autres, prisonniers, les circonstances nous ont favorisés ; nous avons vécu avec des Allemands, des Russes, des Anglais... Que les théoriciens et les songe-creux se le tiennent pour dit.

    III

    Une vraie ruche bourdonnante, du matin au soir, cette « baraque des Ecoles ». C'était, à qui, d'ailleurs, « suivrait des cours », aurait ses cahiers, ses livres... Le temps, bien rempli, passait vite. Les progrès étaient rapides. Les romans à dix-neuf sous gisaient, délaissés, sur la planche à paquetage. Le soir, un peu partout, sur les tables, au lieu des jeux de cartes, des cahiers, des grammaires, consciencieusement, on faisait ses devoirs, pour le lendemain. A tout hasard, j'avais annoncé un petit cours de psychologie. On y vint. Au troisième bataillon un de mes amis en fit autant et, eut le même succès. J'eus toujours, pour ma part; une moyenne de dix à douze élèves. Deux ou trois bacheliers seulement. Un ouvrier électricien, un comptable, un ciseleur, un expéditionnaire. Tous curieux de cette science, qui les amenait a réfléchir sur eux-mêmes. Je leur dois l'une des plus grandes joies de ma captivité. Je songeais longtemps à la leçon, à la causerie, que je leur ferais, et je la leur faisais, pour ainsi dire, en les regardant, en pénétrant dans ces intelligences en éveil : mes élèves étaient mes guides. La leçon finie, on discutait, on élargissait les questions, on abordait les plus hauts problèmes. Et il fallait un effort, quand l'heure sonnait, pour revenir à la réalité présente... Echappées bienfaisantes ! Peu à peu, le plan du rêve, de la pensée, de la vie intérieure gagnait sur le plan de la lutte et des soucis quotidiens : dans le prisonnier, l'homme renaissait... Une vie sociale et spirituelle allait éclore et s'épanouir dans ces compartiments cloisonnés... — Le Théâtre, auxiliaire précieux, était né : il y en avait cinq — un par bataillon — et quelle ingéniosité pour les monter, les décorer, que de talents révélés... ! Le cabotinage, parfois, fut le plus fort : d'aucuns allèrent trop loin, manquèrent de mesure, voire de dignité — se firent rappeler à l'ordre par les Allemands, trop heureux. Le pasteur C... nous supplia, les larmes aux yeux, de sauver l'honneur et la moralité de la France, qu'il aimait. Nous n'avions pas besoin de ces hypocrites leçons. Nous rêvions de faire du théâtre la grande Ecole, qui atteindrait tous les prisonniers, les instruirait, les améliorerait en les amusant ou les émouvant, — les hausserait, sans effort aux sentiments nobles, désintéressés... — Cette puissance pendance, lmoralisatrice du théâtre, cette brise salutaire qu'il peut faire passer dans les âmes, je la compris bien le jour, où j'assistai, au troisième bataillon, à une première de Servir. On avait obtenu, je ne sais trop comment, moyennant quelques coupures, l'autorisation, de jouer la pièce. Je crois me rappeler qu'on avait assuré aux censeurs qu'elle était dirigée contre les Anglais. Enchantés, ils acceptèrent. Il y eut, ce jour-là, un parterre d'officiers allemands... La pièce se déroula, rapide, passionnée... Dans un coin de la scène, mais bien en vue, le drapeau enroulé montrait sa frange rouge et or... Un régiment passa... En sourdine, accompagnant le martèlement des pas; la Marche de Sambre-et-Meuse... Et sur quel ton concentré, ardent, mystique, le colonel Eulin revendiqua la gloire du soldat, salua la Patrie pour laquelle il allait mourir, obscurément... Il me parut que les épaulettes dorées, au parterre, s'agitaient... Le coup de canon annonçant la guerre libératrice, la guerre vengeresse, nous fit revivre des heures poignantes. Une puissante émotion souleva, comme une houle, l'auditoire compact, passionnément tendu... Aux premiers rangs, le malaise était devenu de la colère : le sens de la pièce était clair, on s'était joué des autorités. Qui était le coupable ? — Les Français s'expliquèrent : ils étaient en règle. Il y eut, entre Allemands, des savons à huis clos. Le directeur fut invité, je crois, à retirer Servir de son répertoire. — Et sans doute de telles pièces, qui refaisaient de nous d'un coup, les soldats de 1914, ne constituaient guère qu'une exception, dans un camp aussi sévèrement surveillé. Mais d'autres pouvaient se trouver, qui nous soulèveraient hors de nous-mêmes, nous réapprendraient ce qui fait la valeur de la vie, parleraient à nos consciences... Ainsi, théâtre et « Université » iraient de pair... Et l'on faisait des plans... L'Université, née d'hier, était déjà réformée, perfectionnée... Pouvait-elle rester une simple transmission mutuelle de connaissances ? Non ! Toutes les idées dont la France aurait besoin demain pour vivre; relèvement de la vitalité et de la moralité, propreté et dignité en matière politique, l'union sacrée plus que jamais à l'ordre du jour, l'entente au lieu de la lutte des classes, le réveil économique, la collaboration enthousiaste de tous à la grande oeuvre nationale et humaine — toutes ces idées, nécessaires, vitales, nous nous préoccupions de les faire passer, d'une manière ou d'une autre, dans nos cours, dans nos conférences — dans un journal même, qui centraliserait tous les efforts, étendrait l'action de l'école, stimulerait les initiatives.... Hélas, toute cette belle ardeur était vouée à un échec prochain et complet. Perdus dans notre rêve, nous avions oublié... les Allemands.

    IV

    Sans chercher précisément à contrecarrer nos efforts, ils ne nous firent aucune des petites concessions qui nous auraient permis de les mener à bien. Au début, ils avaient encouragé, patronné, favorisé le mouvement. Chaque chef de bataillon tenait à honneur d'avoir la plus belle salle d'enseignement. On la montrait aux visiteurs de marque et aux neutres. On faisait faire des rapports sur les cours. — Puis, le beau zèle tomba. On avait arrangé une « Université » modèle : elle suffit. Le résultat était atteint. Après quoi, on envoya au travail, au fur et à mesure des besoins, pêle-mêle, professeurs et élèves. Des cours cessèrent, faute d'éléments. Un beau jour, on se rendait à sa leçon, et l'on trouvait la baraque fermée, transformée en magasin ou en cordonnerie. — Nous assistions avec douleur à l'émi[e]ttement, à l'écroulement de notre oeuvre... Nous luttions encore, cependant, essayant en vain de sauver les professeurs arbeitsfähig (bons pour le travail), errant de baraque en baraque à la recherche d'un local. — Puis ce fut Verdun. La pensée de la Patrie en danger éclipsa toutes les autres. La première « Université » avait vécu..

    Les armées allemandes s'attaquaient à Verdun ! Tout disparaissait devant cette idée. Il s'agissait bien de cours et d'Université ! Les Allemands voulaient, à toute force, ouvrir dans nos lignes une brèche mortelle. Le 22 février, les couleurs abhorrées — sang et deuil ! — flottaient sur le camp. Et nous commençâmes à boire le calice d'angoisse... Le soir surtout, aux approches de cinq heures, — l'heure des dépêches, — les coeurs défaillaient... Et l'on prêtait l'oreille, croyant entendre la rumeur des cloches dans le lointain... — Les Allemands exultaient. Leurs faces, ordinairement inertes, rayonnaient. Ils eussent mis leur main au feu que Verdun tomberait. Un gros Prussien, marchand de cuirs et officier de réserve, apostropha gravement un des nôtres : « Monsieur, quand les Prussiens veulent quelque chose, ils l'ont. Avant huit jours, nous aurons Verdun. » — « Monsieur le commandant, vous n'aurez pas Verdun, lui répartit le Français ». — Mais notre conviction faiblissait. Douaumont tomba. Le général commandant le camp ne put se tenir. Il fallut qu'il promenât son agitation triomphante dans tous les bataillons, suivi de son état-major. Il était si grotesque, cet ancien imprésario des théâtres de l'empereur, avec sa tête de vieille cabotine poudrée, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Cela nous fit du bien. La confiance revint. Ces gens-là manquaient de sang-froid. Le succès les grisait. La victoire leur échapperait. Verdun ne tomberait pas.

    Mais ce printemps fut lourd à nos coeurs. Les Allemands ne renonçaient pas, et leur acharnement, à la fin, devenait Inquiétant. Lentement le cercle de feu se rétrécissait autour de la forteresse. Presque chaque jour des prisonniers arrivaient au camp. Les premiers trahissaient un certain ahurissement. On eût dit qu'ils n'en revenaient pas. Verdun, un secteur si calme ! Puis vinrent les soldats de Pétain. Ah ! ceux-là, par exemple, savaient de quoi il retournait. Leur tranquille énergie nous mit de la joie au coeur, ils souriaient de notre inquiétude. Les Allemands ne prendraient pas Verdun. Par exemple, ils s'y faisaient massacrer. Ça pourrait leur coûter cher, un jour. — En mars, il en vint de mon régiment — une soixantaine. Des gars du Nord pour la plupart. Ils s'étaient bien battus, de l'aveu même de leurs adversaires. Deux ou trois me reconnurent, me donnèrent des nouvelles de mon frère : il était allé porter un ordre au moment de l'assaut. D'ailleurs les plus étranges rencontres se produisaient. Il y a plus de liens qu'on ne croit dans cette immense famille qu'est l'armée française. — Peu à peu le nom de Verdun s'auréolait de rayons. Nos geôliers avaient repris leurs faces mornes. La hampe bariolée se dressait vers le ciel, veuve de son drapeau. Le camp était fleuri de tournesols et le bitume dégoulinait des toits surchauffés. Dans les cinq bataillons, nous recommençâmes, de préférence vers le soir, à tourner en rond, le long des fils de fer. — Mais notre pauvre « université » était morte. Les bataillons avaient été bouleversés. Les baraques étaient combles. Il faudrait du temps avant que le calme revînt. Il ne semblait pas d'ailleurs que nous dussions jamais retrouver, l'heure[use] et féconde activité de l'hiver passé...

    De petits cercles, pourtant, se formèrent. On ne fit d'abord qu'y causer, autour d'une tasse de thé — puis on y travailla. L'un d'eux, dont j'étais, ne tint pas moins de cinquante-deux séances, d'avril à septembre : toutes eurent directement pour objet l'étude des conséquences de la guerre. Nous pressentions de redoutables problèmes. Nous nous donnâmes pour tâche de les poser clairement : c'était les résoudre à moitié. Un problème surtout nous hantait : comment sauvegarder, assurer, consolider, plus tard, l'unité morale de la France ? Tant de dissensions nous déchiraient, avant la guerre ! Ne pourrait-on, tout au moins, les atténuer ? Par un hasard curieux et bienfaisant, notre petit groupe représentait, à sa manière, le pays. Chacun de nous était comme un point de vue sur la France. Les divergences politiques étaient accusées, allaient même du blanc pur au rouge vif — mais l'accord était, plus profond encore, et tous nous pensions que les partis n'ont de raison d'être que dans la mesure où ils expriment une certaine manière de concevoir le bien du pays. Ainsi nous réalisions déjà l'unité que nous rêvions. Nous communiions en outre dans une même horreur des mots, des phrases creuses, des idées abstraites. Des faits, encore et toujours des faits — l'idéal n'étant lui-même que le Fait par excellence, celui qui commande, explique et éclaire les autres... — Malgré tout, un regret nous restait de l'oeuvre naguère entreprise. Dans les baraques, les jeux de cartes et l'ennui, mauvais conseiller, triomphaient de nouveau. Le camp n'était plus qu'un vaste dépôt, où les « marchands d'esclaves » venaient chercher des travailleurs, où les inaptes, les éclopés, les sous-officiers occupaient tant bien que mal leurs loisirs, en attendant les « justes représailles » qui, un jour ou l'autre, les embarqueraient en bloc pour les Marais ou pour la Russie.

    Or il advint (ce fut vers le temps où Verdun s'avéra décidément comme un grand échec allemand, où Vaux, puis Douaumont, de fameuse mémoire, étaient reconquis, avec quelle extraordinaire maîtrise, par nos armées) il advint, dis-je, que, d'elles-mêmes, les autorités du camp, jusque-là si malveillantes, nous invitèrent à réorganiser cette « Université », qui n'était plus pour nous, depuis longtemps, qu'un rêve sans espoir.


    La grande baraque  [Tranche publiée dans la livraison du mois d’août 1918 de Foi et vie]

     La seconde « Université » eut une naissance brusque et singulière. Un délégué des Unions chrétiennes d'Amérique avait remis cinq mille dollars aux autorités du camp, aux fins de construire une grande baraque, qui servît à la fois d'Eglise, de Salle de concert et d'Ecole... Au début de l'automne, si je me rappelle bien, la Versammlungsbaracke était achevée. Et un beau jour, ce qui restait de professeurs, d'avocats ou de pùblicistes dans les cinq bataillons, était convoqué d'urgence, sans que rien eût transpiré de cette décision, au 1er bataillon, local 7. M. le capitaine Hausknecht, ancien professeur de langues, à l'Université de Lausanne, « Oberbibliothekär » et le chef de l'espionnage du camp, les attendaient.

    Ah ! nous le connaissions, ce petit local sournois, rempli de fiches secrètes, bondé de brochures et de journaux de propagande, hanté à toute heure du jour par les plus odieuses figures du camp — allemandes et aussi, hélas, françaises ! C'est là, qu'on avait « cuisiné » les prisonniers de Verdun ; là qu'on recevait les rapports sur les « chauvins » du camp, les fortes têtes, les évadés ; là que je vis entrer un matin le même Allemand — une tête de mouchard à lunettes — que j'avais vu sortir la veille, à la faveur de l'obscurité d’une baraque retirée, où logeait, seul, sous prétexte d'art, un infâme Français, de nom connu, qui portait notre uniforme et nous trahissait tous ; là aussi que louvoyait une espèce de paciflard (déjà !) mi-allemand, mi-français, infiniment louche, qui me parlait, avec des larmes dans la voix, de ces instigateurs de la guerre « qui mangent leur pain tartiné de sang » —- là, enfin, que venait se tapir, chaque jour, comme une araignée au centre de sa toile, l'Espion-chef, capitaine Hausknecht, professeur d'Université !

    Ce gros homme à lunettes, aux petits yeux plissés, à l'air mauvais, est odieux à tout le camp. On sent vaguement qu'il est capable de tout. Ses collègues mêmes le redoutent, l'exècrent : il est le policier, le mouchard du général. Faux, comme on ne l'est qu'en Allemagne — mais si systématiquement rusé que ses ficelles sont parfois des câbles, dont on rit. Ses agents d'occasion, allemands ou français, sont des imbéciles — heureusement. Mais tous les moyens lui sont bons, et il les emploie tous. À force de bassesse ou d'inconscience, le plus borné, s'il est actif, est dangereux. Et celui-ci n'est pas borné. Très matamore, avec cela, carrant son obésité impotente dans une tenue strictement feldgrau, voilant de gris le rouge vif de sa casquette, comme s'il devait partir au front demain. Très militaire, très officier allemand, fier de son sabre et de ses trois étoiles, et brutal, comme il convient, avec les inférieurs. Furieusement patriote, de ce patriotisme qui comporté la haine, le mépris des autres peuples, et le sauvage désir de les anéantir ou de les courber sous le joug. Mais il sait dissimuler. Sa brutalité et sa haine n’apparaissent que par éclairs. Il les réprime aussitôt. Une fausse bonhomie, une distraction affectée, des apparences conciliantes... voilà l'ordinaire de l'homme. Mais surtout, espion dans l'âme. Une mince cloison sépare son bureau de la baraque, rigoureusement isolée, où sont parqués, dès leur arrivée du front, les nouveaux prisonniers : ceux-ci, se sentant entre eux, parlent librement des derniers combats... L'homme colle son oreille aux planches... C'est ainsi qu'il a « fait » Verdun... Il était en communication téléphonique directe avec Berlin et l'Etat-Major du Kronprinz... Mais nous avions des acrobates volontaires, qui escaladaient les palissades du Durchgangslager (camp de passage) et criaient : « Attention, les copains ! Méfiez-vous ! Ne dites rien ! » — Il osa se promener un jour dans le camp, en civil. Il se donnait comme délégué américain, aimable, empressé, bienveillant. Il encourageait les prisonniers à parler sans crainte. Malheureusement pour lui, il tomba sur un ancien du camp, qui lui rit au nez et lui dit tout net : « Vous, vous êtes le capitaine Hausknecht ! » — Une autre fois, il se déguisa en clergyman et s'en alla porter la bonne parole à ses « compatriotes », des officiers anglais récemment capturés, en traitement à l'hôpital. Je crois bien que cette fois encore, il ne fut pas plus heureux. Il a le tort de se croire très fort. Mais il y avait belle lurette que les Français l'avaient « repéré ». — Aujourd'hui, nouveau rôle. Il redevient professeur. Il va réorganiser l'Université. Qu'est-ce qui se cache là-dessous ? Cette fois, cependant, il semble qu'il ne puisse guère agir qu'au grand jour. Peut-être ne fait-il qu'exécuter des ordres supérieurs ? Nous verrons bien.

    II

    Nous voici donc devant lui, dans cette chambre étroite, dans ce repaire... Il nous sourit, se frotte les mains, feuillette ses papiers, puis, cherchant ses mots, comme s'il ne connaissait pas parfaitement le français, il nous parle : « — Voilà. Les Américains ont bien fait les choses. Ils nous ont donné une belle baraque. Il faut l'utiliser, n'est-ce pas ? Eh bien, voyons, si l'on fondait une Université ? Une si belle baraque ! Vous êtes nombreux. Vous pourrez faire des conférences. Vous rendrez service à vos camarades. Il faut bien faire quelque chose, que diable ! Allons, réfléchissez, et rapportez-moi, demain, le programme du premier trimestre. » — Demain ? Nous nous récriâmes. Quelle hâte, tout à coup, après une si totale indifférence ! Nous lui demandâmes un délai. Il nous consentit quarante-huit heures, pas plus. —- Parbleu, il ne voulait pas nous laisser le temps de nous concerter, et puis il avait l'air réellement très pressé. — Avant de nous donner congé, en deux minutes, l'oeil sur ses listes, il nomma un « Recteur », un « Vice-Recteur », un Trésorier et un Secrétaire, se fit nommer lui-même Président et conféra au général la dignité de Président d'honneur.

    Nous nous retirâmes fort perplexes. Notre rêve renaissait de ses cendres — agrandi peut-être. Souvent, en considérant le spacieux bâtiment, nous nous étions dit : Quelle belle « Université » pourrait s'y loger, à l'aise ! Mais nous n'y comptions pas. Nous savions par expérience ce que nous pouvions attendre des Allemands. De Genève, sous l'énergique impulsion de M. Ernest Muret, le comité des Etudes Universitaires des prisonniers de guerre nous envoyait des livres, beaucoup de livres. Zèle à peu près inutile ! Ces livres ne nous atteignaient pas. Ils allaient dormir sur les rayons de la Bibliothèque Principale. On les montrait aux visiteurs. L'Oberbibliothekär en recueillait toute la gloire. Pour arriver jusqu'à eux, il fallait une carte spéciale, traverser cinq bataillons, se faire ouvrir huit ou dix portes... On y renonçait... — Et voilà qu'aujourd'hui, soudainement, sans que rien ait pu le faire prévoir, l’« Université » était créée, organisée, mise en mouvement — en moins de vingt minutes, et par les Allemands eux-mêmes ! Qu'est-ce que cela signifiait ? Voulait-on faire plaisir aux Américains ? c'était possible, en somme. — Quoi qu'il en fût, une occasion nous était donnée de reprendre l'oeuvre interrompue. Nous la saisîmes. Advienne que pourra. Avant tout il fallait agir. Le moral baissait dans le camp. Les théâtres avaient été supprimés. Puis, les sports. Il ne fallait-pas, disait-on, que les prisonniers français fussent « trop heureux ». Toujours la vieille histoire des Allemands au Maroc. La captivité, morne, sans horizon, sans espoir prochain, devenait lourde. La force de résistance faiblissait. — Eh bien, la planche de salut, elle était là, peut-être, dans cette « Université » qui allait renaître. Que pouvait-on exiger de nous, après tout ? Nous ferions des conférences, nous nous engagerions à y respecter les « susceptibilités » allemandes, nous accepterions de subir une censure étroite, vexatoire même. Mais nos camarades, toute cette foule rongée d'ennui, de nostalgie, toutes ces intelligences que la rouille guettait, toutes ces énergies menacées, nous les sauverions !

    Quand, deux jours plus tard, le Diplodoccus (ainsi appelions-nous l'antipathique et ventripotent Oberbibliothekär) lut notre programme de conférences pour le premier mois, sa brutalité naturelle, qu'il avait tant de peine à dissimuler, se détendit en jovialité satisfaite. Il n'attendait pas moins, nous dit-il, de notre bonne volonté. Il avait pleine confiance dans nos talents. « Reste, ajouta-t-il, comme négligemment, à fixer la date d'ouverture ». — On convint du 3 novembre. (Nous n'en étions pas loin.) — Voyons, il faudra relever un peu cette première séance, faire un petit programme, lancer quelques invitations... — Ah ! le voilà le bout de l'oreille ! De l'Université, des prisonniers, on n'avait cure. Mais l'Inauguration, la mise en scène, c'était le point capital. On en parlerait. Il s'agissait, pour nos maîtres, de prouver avec éclat « qu'ils n'étaient pas des barbares ». On leur en saurait gré en haut lieu. Ainsi le don américain servirait à des fins allemandes. — Cependant le bonhomme, papelard, continuait. Naturellement, « M. le Recteur », (il rit, le ventre secoué) remercierait — les Américains, cela va de soi, et aussi le général : c'était bien le moins. Oh ! une simple formalité ! — J'eus froid dans le dos. Je pressentais que nous la paierions cher, notre Université ! Cela devenait grave. J'avais si peur qu'il ne comprît pas, que, à peine sortis, je pris à part « M. le Recteur ». Cette allocution, inévitable, il fallait absolument qu'elle ne prêtât à aucune équivoque ! La presse ennemie nous guettait. Tout, plutôt que d'être accusés, par nos camarades, de complaisance envers l'Allemand ! Je ne fus tranquille que lorsqu'il m'eut soumis son brouillon. Nous le remaniâmes, longuement, jusqu'à en faire un document d'une absolue banalité : remerciements accentués aux Américains, un mot de politesse froide à l'adresse des autorités du camp, et puis, pour finir, quelques clichés aussi vagues, aussi creux que possible, sur les bienfaits de l'instruction et les « sommets de l'idéal » que nous essaierions modestement de gravir. On pouvait difficilement être plus incolore. C'était un chef-d'oeuvre d'insignifiance. Ainsi parés, nous n'avions plus qu'à attendre.

    III

    Le « grand jour » arriva. La Baraque, qui ressemblait vaguement à un petit cirque de foire, surmonté d'une comique boule dorée, toute de travers, disparaissait sous des amas de feuillage. A chaque porte, des palmiers en pots, amenés de la ville. A l’entrée principale, un long tapis, comme on en voit aux églises, les jours de noces. Le « pikant », le fin du fin, c'étaient les « huissiers » : quatre tirailleurs algériens, bon teint, en kaki, avec la chéchia rouge et le gland. D'une immobilité de bronze. — Je passe sur la bande chamarrée et déférente qui foula d'un pied solennel le tapis de gala. Portes à deux battants. Musique. — Et discours. Notre supplice commença. J'avais voulu assister à l’odieuse cérémonie. Je sentais qu'il y aurait, moralement, bataille. Il fallait être là. — Un Américain parla. Je ne compris pas, mais le ton était à la plus grande gloire de l’Allernagne: Etait-ce pour l'amour des Allemands que les Unions chrétiennes des États-Unis s'intéressaient à nous ? Ma parole, on l'eût dit. — Puis, l'inévitable et bénisseur pasteur C..., fils de trois Cultures, et bien fait pour présider à la réconciliation des peuples, sous l'égide de la sainte et puissante Allemagne. — L'exclamation désolée du vieux Géronte chantait dans ma mémoire. Que diable allions-nous faire dans cette galère ? — C'est maintenant le tour du « Recteur », en tenue de sergent. Il enseigne à … les mathématiques financières. L'habileté oratoire lui fait défaut. On lui a recommandé de parler lentement. Il lit son allocution. Il détache chaque syllabe, avec une sonorité de voix et un accent impitoyables.

    Enfin, la péroraison, banale, comme nous le voulions, à faire pleurer. L'amère pilule était avalée. — Pas encore, hélas ! Hausknecht se lève à son tour. Jamais il me m'a inspiré autant de répugnance. Mais cette fois il s'y mêle un vague effroi. Il est en grande tenue. Il ajuste ses lunettes, se dresse de toute sa taille, plante droit son sabre sur le plancher de l'estrade, appuie ses deux mains gantées sur le pommeau d'acier, et il parle, sans quitter le garde-à-vous, d’une voix irritée, violente, comme s’il avait à nous annoncer une punition générale. C'est à nous, prisonniers de guerre français qu’il s'adresse. La bienveillance de M. le général pour nous est sans bornes ! Il se préoccupe même de notre bien-être intellectuel et moral ! Mais en revanche il attend, il exige, il saura obtenir de nous la plus rigoureuse discipline ! Et il ne reculera devant aucun châtiment pour assurer dans le camp une telle discipline ! N'allons pas nous imaginer qu'il tolérera la plus petite infraction à la discipline ! (Il frappe violemment de son sabre le plancher, qui résonne. Dans les rangs français, on s'amuse, royalement, sans souci des autorités.) — Mais in cauda venenum. Le gros homme, maintenant, s'apaise, quitte la férule, devient sentimental, lyrique. Il se tourne vers le Recteur. Il salue la noblesse de ses sentiments. Il voit poindre, dans ses belles paroles, l'aurore d'une ère nouvelle, où les haines seront apaisées, où les deux peuples, égaux par la culture, marcheront ensemble, « comme vous l'avez si bien dit, M. le Recteur » vers les « sommets de l'Idéal » —, de cet Idéal qui est allemand aussi bien que français. — Canaille ! Comme il avait bien préparé son coup ! Ainsi, toute cette comédie n’avait pas seulement pour but de glorifier la bienveillance du régime allemand. Elle visait plus loin. Elle n'était qu'un mode d'une vaste tactique. Tout ce qui pouvait jeter un pont par-dessus les peuples en guerre, il fallait le propager, le répandre. — Et pendant que les pionniers, séduits et confiants, laissant le fusil, édifieraient l'Arche Sainte, l'Allemand aux aguets les mitraillerait à bout portant ! Tout ce qui pouvait détendre la farouche résolution des peuples libres ! (Et qui sait si, après la comédie du pacifisme, les Allemands ne nous joueront pas, un jour, la sinistre farce du repentir ?) Kienthal, Zimmerwald, Stockholm, l'appel aux Catholiques, aux Protestants, au Pape, aux Femmes même ! — à qui on voulait suggérer récemment le geste des Sabines —- autant d'aspects divers d'une même manœuvre. — Aujourd'hui, dans cette séance inaugurale, c'était les prisonniers qu’on « manoeuvrait ». La « Culture » allemande feignait de venir à nous, sans autre but que l'intérêt supérieur de la civilisation. Elle nous « donnait » une Université. Et nous autres, prisonniers français, conquis par ce noble geste, nous avions, dans un mouvement spontané, renoncé solennellement aux haines nationales, pour ne plus songer qu'à saisir la main généreusement tendue — « la forte main du peuple allemand » comme aime à « dire le pasteur C... — et à monter, aidés par elle, vers les Cîmes ! — Voilà ce qu'il nous faisait dire, le faux bonhomme. Voilà ce qu'il feignait d'entendre de la bouche de soldats qui avaient cru en sa parole. Moralement, nous paraissions déserter la cause pour laquelle nos frères continuaient à mourir ! Pendant qu'ils se battaient, nous fraternisions avec nos ennemis, dans l'internationalisme de la Culture ! — Voilà de quel prix nous l’avons payée, nous, la Grande Baraque, don généreux des Unions d'Amérique, et cette fameuse « Université », où nous rêvions de travail en commun et de régénération spirituelle — et qui, d'ailleurs, ne subsista même pas ; trois mois plus tard elle était brutalement supprimée : le masque n'était plus nécessaire.

    IV

    Je retrouvai ce jour-là la précieuse unanimité des âmes françaises, quand une corde profonde vient d'être touchée. Tous, nous avions saisi l'odieuse manoeuvre. A mesure que le sinistre bonhomme parlait, avec une chaleur croissante, et pensait bien atteindre son but, qui était de créer dans son auditoire une Stimmung franco-allemande, nous, nous ressentions l'insulte, et le rouge de la colère et de la honte nous brûlait les joues. Jamais nous n'avions tant détesté nos ennemis qu'en ce moment où ils faisaient semblant de nous ouvrir les bras. Et leur interprète, c'était ce visqueux individu, que nous savions capable de toutes les infamies ! Une exaspération sans bornes nous saisissait. Rageurs, les lourds brodequins raclaient le plancher. Des exclamations, à peine étouffées, partaient des rangs du fond. La sortie fut houleuse. A la faveur du bruit, on disait tout haut son indignation. On bousculait les chaises en passant — à l'adresse des Autorités et de la fameuse discipline. « Non, mais, as-tu vu ce gros s... » — On fut sévère, voire soupçonneux, au premier abord, pour les organisateurs français. Mais ceux-ci n'eurent pas de peine à montrer le guet-apens, et d'ailleurs ils témoignèrent vite qu'ils étaient résolus à se venger. II avait été solennellement entendu, lors de la conférence préliminaire, que, de part et d'autre, les susceptibilités nationales seraient loyalement respectées. Le premier jour, le pacte avait été publiquement et impudemment violé par celui-là même qui l'avait proposé. A notre tour, maintenant... La Grande Baraque nous fournirait notre vengeance. Tous les espions du camp pouvaient bien assister à nos conférences : le sujet, cible invisible et présente, ce serait eux-mêmes, ce peuple asservi, ces officiers sans parole, ces intellectuels sans dignité. Comprendre le français ne suffit pas, mes maîtres ! Dans là petite guerre sourde que nous vous ferons maintenant sans répit, vous n'êtes pas de force ! Inoffensives, n'est-ce pas, les conférences sur Vigny, sur les Nègres, sur l'Atrium romain ? C'est que l'âme française et l'esprit de liberté ont encore des secrets pour vous. Nous y avons ri de vous, à ces conférences — et vous ne l'avez pas vu. Nous y avons, à votre barbe, nourri la plus vigoureuse des haines, fourbi nos armes futures, et juré de vous arracher le monde, à tout jamais. Nous nous y sommes vengés du guet-apens du 3 novembre. 

    Date de création : 2014-05-04 | Date de modification : 2014-05-06
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    L'auteur

    Daniel Essertier
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