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    Dossier: Poste

    Retour à l’expéditeur, ou la disparition programmée de la poste au Canada

    Stéphane Stapinsky

    Lorsque j’étais plus jeune, le facteur qui livrait le courrier au centre de recherche où je travaillais avait l’habitude d’entrer dans l’édifice et de se diriger vers l’arrière, au poste de la secrétaire, afin de lui remettre en main propre les envois du jour. Comme il s’agissait, à chaque fois, du même facteur, il en profitait pour faire un brin de jasette avec elle. Un jour, nous n’avons plus vu le facteur au bureau de la secrétaire. On m’a dit – et j’ai toutes les raisons de croire que cela est vrai – que de nouvelles règles avaient été édictées par Postes Canada et que désormais, le nombre de pas que devait faire un facteur à partir de la rue était compté; le nombre maximum de pas ayant été atteint, celui-ci se devait de déposer les envois à la porte, dans une boîte spéciale qu’il fallut installer. Ce changement, somme toute mineur, préfigurait hélas les changements futurs. L’ère du management pouvait commencer.

    Aujourd’hui, dans nombre de pays, le service postal est en proie à d’importants bouleversements. La cause principale de ces changements est l’importante diminution du courrier, conséquence de la révolution numérique, qui amoindrit considérablement les revenus des administrations et met en péril l’équilibre de leurs budgets.

     En Angleterre, la vénérable Poste royale a été privatisée en octobre dernier (il semble que tout soit à vendre dans ce pays dirigé par le conservateur David Cameron, même certains services de police et les autoroutes; ira-t-on un jour jusqu’à privatiser la monarchie ?). L’Allemagne, l'Autriche, la Suède et les Pays-Bas ont également remis au secteur privé les clés de leur service postal au cours des dernières années.

    La France est le théâtre de vifs débats et des projets de réforme sont dans l’air. Selon Emmanuel de la Burgade, « La Poste annonce dans son nouveau plan stratégique qu’elle n’arrivera plus à couvrir les coûts du service universel postal en 2014, non pas à cause de la libéralisation du marché intervenue en 2011 – aucun véritable concurrent ne s’est déclaré à ce jour – mais à cause du déclin du courrier. Les horizons les plus pessimistes tablent sur une baisse de 50 % des volumes du courrier d’ici à 2020. » (1)

    Il eût été étonnant que le Canada de Stephen Harper, dont le programme politique essentiel consiste en une réduction brutale des dépenses publiques visant à éliminer, dès l’an prochain, le déficit de l’État fédéral (quitte à endetter les états fédérés) – ce qui dans l’esprit du chef conservateur, favoriserait sa réélection – n’ait pas eu quelques velléités de réforme de son service postal. De fait, nous apprenions, en décembre dernier, que Postes Canada avait décidé de mettre fin à la distribution du courrier à domicile d’ici cinq ans, y compris dans les zones urbaines. D’autres mesures, comme le doublement du prix des timbres et des suppressions de postes sont également à l’ordre du jour.

    Camion de Postes Canada effectuant une livraison à une résidence.

    Crédit : Kristoferb at en.wikipedia, 28 juin 2010. Source en ligne : Wikimedia Commons. Disponible selon les termes de la licence Creative Commons paternité – partage à l’identique 3.0 (non transposée).


    Loin de moi l’idée de minimiser l’impact des transformation technologiques des dernières années et les habitudes nouvelles qu’elles ont créées chez les consommateurs. Mais, à mon sens, si les services postaux gérés par les États sont menacés en ce moment, ce n’est pas tant en raison de l’apparition des nouvelles technologies de communication, que par la philosophie des services publics qui s’est imposée un peu partout durant les dernières décennies, dans le cadre de ce qu’on peut appeler le virage néo-libéral.

    Les idéologues néo-libéraux ont en effet réussi à instiller, chez nos dirigeants politiques, l’idée que tous les services de l’État étaient potentiellement à vendre. Tous ? On dira que j’exagère. Non, je dis bien : tous. Car je suis convaincu que les Haliburton et les Blackwater de ce monde rêvent même du jour où ils pourront mettre sur pied des armées privées qu’ils offriront, clé en main, aux pays incapables d’assumer financièrement leur défense. Plus aucune mission de l’État ne semble donc intouchable. Y compris la Poste, qui, il importe de le rappeler, est liée, dans son origine, au développement de la démocratie et de l’unité des nations.

    «Rien de plus politique, en effet, que la Poste. Non pas, comme on le croit facilement, parce qu’elle est instrument de pouvoir au service des puissances et réseau de spéculation au service des riches, mais pour une autre raison. Les démocraties des deux derniers siècles ont façonné leurs réseaux pour qu’ils servent leur dessein de démocratie politique, d’unité nationale et de maintien des liens symboliques. Ce faisant, elles ont construit la matrice des liens entre grands réseaux et démocraties. Rompre avec cette tradition, et ne décider du devenir des réseaux qu’en fonction de calculs économiques, c’est une rupture radicale avec deux siècles de culture politique.» (2) 

    Dans un bel article (« Touche pas à mon facteur ») paru le 2 août dernier dans L’Opinion indépendante de Toulouse, Christian Authier a bien exposé, à partir du cas français, la mécanique de cette désintégration des services publics :

    « La stratégie est toujours à peu près la même : on mine un service public en réduisant des postes, en rognant les budgets et en introduisant dans son fonctionnement une logique marchande qui lui est contre-nature puis, devant l’inévitable dégradation du service rendu, on réclame le salutaire recours au marché et à la concurrence pour rétablir une performance délibérément sabotée. Arrivent ensuite les plans de «réforme» et de «restructuration» visant à nous débarrasser de nos «archaïsmes» et de notre «conservatisme». C’est alors le moment des politiques de «management» virant au harcèlement des employés, sommés de se soumettre à la «mobilité» et à «l’adaptation». Le résultat est lui aussi intangible : l’usager (pardon, «le client») paie beaucoup plus cher un service moins efficace qu’avant. »

    Ce portrait correspond tout à fait à la situation de la poste canadienne. À mon sens, le sort en était jeté lorsqu’on a remplacé le ministère des Postes par Postes Canada, une société dite « de la Couronne ». En fait, une entreprise publique gérée de la même façon que n’importe quelle entreprise privée, avec nécessité absolue de faire des profits. Ce qui allait s’ensuivre était prévisible.

    Certains, comme le maire-gestionnaire de la ville de Québec, Régis Labeaume, banalisent les annonces récentes de Postes Canada : «Si ça coûte des milliards de moins au pays pour qu'on ait notre petite boîte avec notre clé, je suis pas sûr que ça me dérange beaucoup. Honnêtement, je n'ai pas beaucoup de problème. À un moment donné quand on fait des coupes dans une administration, il faut comprendre que d'autres en font.» (3) Vision quelque peu simpliste, qui laisse croire que les choses s’arrêteront là. En fait, comme le dit Authier, nous sommes plutôt en présence d’une «prophétie auto-réalisatrice» : « en payant plus une prestation toujours moins efficace, il est probable que le trafic baisse… » D’ailleurs, n’est-ce pas le but visé ? Si nos gouvernements manifestent une telle désinvolture quant à l'avenir du service postal, c’est qu’ils savent très bien que d’autres s’y intéressent, eux. Dans un univers mondialisé, où le commerce électronique prend une importance croissante, la mainmise absolue sur les services postaux et de messagerie, dans un pays donné, est la promesse de profits mirobolants.

     Cette abdication de nos élites politiques est bien sûr navrante. Mais elle est cohérente avec les autres politiques mise en œuvre par nos États au nom de la libéralisation des marchés et de la libre concurrence. Avec, notamment, les grands traités commerciaux internationaux, comme l’accord commercial Canada-Europe et le Partenariat Trans-Pacifique, qui sont négociés d’abord et avant tout dans l’intérêt des entreprises multinationales et qui leur donnent, face au États, de bien grands pouvoirs (notamment quant au blocage de certaines législations qui seraient perçues comme nuisibles à leurs intérêts).

    Une des voies privilégiées par certains pays afin de rescaper la Poste consiste à diversifier les services offerts par celle-ci. L’exemple de la Belgique est on ne peut plus éloquent :

    « La BPost ne distribue pas seulement le courrier. Pour survivre, les services postaux de nos voisins francophones se sont diversifiés. Outre la distribution des plis, les facteurs livrent également des produits d'épicerie, des livres, journaux et autres produits choisis par les usagers auprès d'enseignes partenaires de l'entreprise publique. Le groupe se charge aussi d'imprimer les ordonnances des médecins, les cartes grises pour les voitures ou les PV ainsi que la moitié des factures de toutes les entreprises du royaume. De plus, elle fabrique et livre sous 24 heures toutes les plaques d'immatriculation belge. » (4)

    Cette approche paraîtra sans doute séduisante à certains esprits. Il faut cependant rappeler qu’elle s’inscrit tout à fait dans la philosophie actuelle du capitalisme, pour lequel les employés d’une entreprise sont des pions interchangeables, de simples rouages dans une mécanique sur laquelle ils n’ont aucune prise. J’abonde dans le sens de Christian Authier, lorsqu’il écrit : « Faire des facteurs des experts de compagnies d’assurances, des vigiles, des collecteurs multifonctions, voire des éboueurs, des agents d’ambiance ou des chauffeurs de bus : pourquoi pas ? Mais c’est oublier que chaque métier possède sa noblesse, ses compétences, son savoir-faire. Qu’il repose sur un apprentissage, une expérience sans cesse accumulée. D’où l’estime de soi et l’attachement au «travail bien fait». Si n’importe qui peut faire n’importe quoi du jour au lendemain grâce à un smartphone, cela signifie qu’il n’est qu’un travailleur interchangeable, jetable, un pion, une poussière. Or, un métier c’est «ce que sait la main», selon la belle expression du sociologue Richard Sennett qui a parfaitement analysé comment la culture du nouveau capitalisme a créé le «travail sans qualités». »

    Une telle approche ultracommerciale devrait assurément plaire au gouvernement de Stephen Harper, qui a cultivé, depuis qu’il est au pouvoir, un mépris consommé des fonctionnaires et de la fonction publique en général. Le philosophe John Milbank reprochait à Margaret Thatcher son mépris de l’éthique du service public sur laquelle étaient fondées les institutions britanniques de l’Angleterre traditionnelle. On pourrait, me semble-t-il, faire le même reproche au gouvernement Harper, pour ce qui est de l’éthique du service public au Canada. La manière, scandaleuse, dont, par exemple, il traite les scientifiques au service de l’État, qu’il cherche à museler lorsqu’ils émettent des avis défavorables à ses politiques, alors qu’ils ne font que servir le bien public, est un bon exemple de ce mépris.

    Facteur d'autrefois s'apprêtant à livrer le courrier du Nouvel An. Reproduction d'une carte postale ancienne -- visipix.com



    Il nous faut retrouver un sens du service public. Il nous faut mettre de l’avant une politique du bien commun. Si, pour ce faire, il nous faut continuer à critiquer un gouvernement qui favorise un peu trop certains intérêts privés au détriment de l’intérêt public, eh bien, nous le ferons. Il nous faut également valoriser un « travail avec qualités », un « travail de qualité ». Au modèle Amazon, avec sa surveillance maniaque et ses contraintes, ses employés en concurrence féroce les uns avec les autres pour leur survie dans l’entreprise, il nous faut opposer l’exemple du « facteur d’autrefois, celui qui connaissait son quartier ou son village, ses habitants, ses commerçants, qui rendait service à l’un, qui prenait des nouvelles de l’autre. » (Authier) Et qui ne comptait pas ses pas...

    Notes

    (1) Emmanuel de la Burgade, « Comment garantir la pérennité de La Poste ? », Les Échos, 3 février 2014 – http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/services/distribution/221190018/comment-garantir-perennite-poste

    (2) Catherine Bertho-Lavenir, «Le facteur national: la politique des réseaux postaux», Les Cahiers de médiologie, no 3 «Anciennes nations, nouveaux réseaux».

    (3) Valérie Gaudreau, « Réforme de Postes Canada: Labeaume ne se rallie pas à Coderre », Le Soleil, 30 janvier 2014 – http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/politique/201401/29/01-4733810-reforme-de-postes-canada-labeaume-ne-se-rallie-pas-a-coderre.php

    (4) Mathilde Golla, « Comment les autres pays ont réformé leurs services postaux », Le Figaro, 12 janvier 2014 – http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/01/12/20002-20140112ARTFIG00059-comment-les-autres-pays-ont-reforme-leurs-services-postaux.php

     

    Date de création : 2014-02-05 | Date de modification : 2014-02-11
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    Stéphane Stapinsky
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    Si nos gouvernements manifestent une telle désinvolture quant à l'avenir du service postal, c’est qu’ils savent très bien que d’autres s’y intéressent, eux. Dans un univers mondialisé, où le commerce électronique prend une importance croissante, la mainmise absolue sur les services postaux et de messagerie, dans un pays donné, est la promesse de profits mirobolants. 
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