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    Dossier: Corruption

    Pour dépasser la corruption

    Stéphane Stapinsky

    Un moralisme un peu facile

    Depuis quelques mois, plusieurs fois par semaine, nous assistons au psychodrame de la commission Charbonneau, qui survient après l’autre grande séance de défoulement collective que fut la commission Gomery, au milieu des années 2000. Jour après jour, on peut voir défiler, à tour de rôle, sur nos écrans de télévision, les « Topazes » de notre société : hommes d’affaires, professionnels, fonctionnaires, sur une scène quasi théâtrale qui pourrait avoir pour titre « On déshabille le roi… ». Mais ce sont des Topazes dont le destin aurait été finalement contrarié et qui auraient eu ce qu’ils méritaient. Car, dans l’œuvre de Pagnol, se vantant de son impunité, Topaze avouait tout de même : « Si la société était bien faite, je serais en prison (1) .»

    Dans ce contexte de décrépitude morale, la population voue aux gémonies, d’un même tenant, hommes d’affaires, politiciens et fonctionnaires présumés corrompus. Le scepticisme à l’égard de nos institutions politiques et de ceux qui les portent, est au plus haut. Si la peine de mort existait encore, je me demande si certains n’iraient pas jusqu’à la réclamer pour les coupables… 

    Je l’avoue d’emblée. Cet acharnement me rend perplexe. Ces hommes d’affaires, ces politiciens, ces fonctionnaires sont-ils au fond si différents de nous ? Une nouvelle émission de télé-réalité (caméra cachée) animée par l’humoriste André Sauvé sur RDI, « Cas de conscience (2) », me conforte dans cette perplexité. Alors qu’il évoquait, en entrevue, une des émissions à venir au cours de laquelle on doit assister à une tentative de corruption, l’animateur reconnaissait que plusieurs des personnes prises au piège y avaient succombé. Lorsqu’on propose une enveloppe brune à quelqu’un, s’il est certain que personne ne le saura et qu’il n’y aura pas de conséquences, dans une majorité de cas, il la prendra. Il y a, dans nos vies, de petites corruptions auxquelles nous cédons quotidiennement et nous n’y voyons pas de mal. Pourquoi alors s’attendre à ce que ceux que nous stigmatisons aujourd’hui soient meilleurs que nous le sommes? Comme l’écrit un blogueur, « On peut bien reprocher aux politiciens de mentir et à certains grands financiers de nous voler, mais qui peut se vanter de n’avoir jamais embauché un travailleur au noir ou octroyé un privilège à un ami (3)… »

    Cette surenchère de moralisme ne me surprend d’ailleurs pas. Elle a en partie des bases sociologiques. Je l’associe, dans le cas du Québec actuel, à un autre phénomène, qui touche non pas l’élite politico-économique mais la catégorie sociale opposée, les assistés sociaux : le « BS bashing ». Dans les deux cas, il s’agit d’une réaction de frustration de membres de la classe moyenne – une classe moyenne qui sent très bien en ce moment où elle est victime de toutes les attaques, qu’elle perd sur tous les terrains, qu’elle est en voie de déclassement dans les pays industrialisés. Allez sur les forums de discussion ou sur les blogues, lisez les courriers des lecteurs, écoutez les lignes ouvertes, vous y verrez qu’on obtient l’adhésion d’une majorité de gens lorsqu’on stigmatise d’un même tenant les soi-disant fraudeurs de l’aide sociale et les corrompus de la politique et du monde de la construction. 

    Des distinctions à faire

    On peut à bon droit s’indigner de la corruption qui nous est ainsi révélée dans les médias. Mais cette indignation ne nous mène pas bien loin. Le plus difficile en fait, lorsqu’on traite d’un sujet comme celui-là, c’est d’essayer d’échapper à ce moralisme trop facile pour aborder la question avec une certaine hauteur de vue. Malheureusement, il est presque impossible de le faire dans le Québec d’aujourd’hui, tant l’humeur de l’opinion publique est à la condamnation violente et sans appel. Celui qui ne hurle pas avec les loups se voit accuser, tant par la droite que par la gauche, de banaliser le phénomène ou, pire, d’en être le complice (cherchons un peu, il doit sans doute avoir un intérêt à parler de la sorte…).

    Allons naviguer sur internet, et voyons ce qu’on y dit de la corruption. On aborde le plus souvent le sujet du point de vue de la lutte contre la corruption, de la prévention de celle-ci. Souvent à l’échelle internationale d’ailleurs, en dénonçant la situation dans tel ou tel pays. Pour ce faire, le droit et l’éthique sont largement sollicités, que ce soit dans des études théoriques ou dans des textes juridiques, ententes internationales ou codes de déontologie. On trouve aussi des textes émanant du monde des affaires, ou de disciplines administratives. On se rend compte que, dans bien des cas, pour les entreprises, la corruption fait partie des variables dont elles doivent tenir compte. Certains auteurs posent même la question de son intégration dans le management stratégique. Il est très rare de voir un thème comme la corruption abordé d’une autre manière que celle de ce discours dominant. Je dois l’avouer : j’ai un peu l’impression d’en rester à la surface du problème. Est-ce que donner un cours d’éthique à quelqu’un, ou lui faire lire un code de déontologie, va en faire une personne morale? Bien sûr que non, car l’impulsion morale, si l’on peut dire, est antérieure à tout enseignement rationnel qui pourrait nous être proposé. 

    Si l’on cherche bien, on découvre cependant quelques auteurs qui nous rappellent que la question est plus complexe qu’on ne le croit. Par exemple Gaspard Koenig, intellectuel français d’obédience libérale, pour qui il est illusoire de chercher à faire un monde parfait, sans corruption, car l’homme lui-même est imparfait. Il rappelle avec raison qu’« Il suffit de gratter sous la fine couche des actes volontaires et des pensées avouées pour voir surgir (…) une multitude de petits arrangements sans gloire, de petits marchandages, de petites trahisons (4). » 

    Le philosophe américain Stephen T. Asma, du Columbia College de Chicago, vient de faire paraître un livre qui va dans le même sens : Against Fairness (University of Chicago Press, 2012). Selon lui, la tendance au favoritisme serait ancrée profondément dans notre nature biologique. Un incendie fait rage sous nos yeux. Une femme de chambre et un premier ministre se trouvent dans l'édifice en flammes. Nous ne pouvons sauver que l'un ou l'autre. Quel sera notre choix? La morale utilitariste en vigueur nous invite, nous oblige même à sauver le premier ministre, sa mort nuira plus à l'État que celle de la femme de chambre. Il se trouve cependant que la femme de chambre est aussi notre mère. Le vent de l'éthique tourne tout à coup. C'est notre mère que nous sauverons. À ce comportement naturel que confirment les neurosciences, on oppose aujourd'hui un comportement plus éthique, plus universel, moins « tribal ». Asma soutient au contraire que le comportement le plus naturel, même s'il conduit à la discrimination et nuit à la cause de l'égalité, appartient lui aussi à la sphère de l'éthique. «Tu quitteras ton père et ta mère...». Si détaché soit-il à l'égard des liens familiaux, le Christ a ses favoris, de même que le Bouddha. 

    Ces passe-droit dont nous bénéficions tous à l’occasion ou dont nous faisons bénéficier nos proches, ces petites trahisons, ces petites corruptions, ne sont-elles pas celles qui nous rendent la vie plus supportable ? Bien des gens expriment le souhait que l’administration de la société soit faite d’une manière plus rationnelle. Mais si tout devait tout le temps fonctionner selon les principes rigides d’une raison mécanique, la vie ne nous semblerait-elle pas un fardeau impossible? Si chaque fonctionnaire, chaque employé de banque, de compagnie de transport, chaque policier appliquaient à la lettre, les règlements dont ils sont chargés de l’exécution, quelle morosité ne nous gagnerait-elle pas? Pour avoir une idée de ce monde implacable, où il n’y a plus de « jeu » dans les relations sociales, pensons à ce qui arrive lorsque des procédures informatisées se généralisent dans un secteur donné. Auparavant, si un problème survenait, on pouvait toujours « s’arranger » avec l’employé à qui l’on parlait. Avec l’informatisation, tout se fait automatiquement. On y gagne en efficacité, mais on y perd en humanité. L’employé en face de nous n’a plus rien à dire, ne peut plus rien pour nous. C’est ainsi que le concret disparaît.

    Le philosophe Jacques Dufresne a raison de rappeler qu’il existe des situations corruptrices(5) . C’est là le genre de distinctions qu’il faut introduire dans la discussion si on veut espérer y voir plus clair. Il faut aussi à mon sens définir de manière plus fine ce qu’on entend par corruption. Une autre distinction introduite par Jacques Dufresne, dans l’article « Pour une éthique réaliste » (6), entre la corruption productive et la corruption purement lucrative, me semble à ce propos très éclairante. Elle a le mérite de bien cerner un type de corruption (lucrative), dont on parle beaucoup ces jours-ci, et qui est détestable et tout à fait condamnable. Elle est d’ailleurs souvent liée à la criminalité organisée ou mafieuse.

    Mais cette distinction met aussi en évidence que certaines activités désignées sous le vocable général de corruption ne sont pas motivées par la seule recherche personnelle du profit. Même si elle implique une situation de conflit d’intérêts, cette autre forme de corruption (productive) a également des retombées positives pour la société ou pour l’État (en terme d’emplois, de taxes perçues, de plus grande sécurité, etc.). Et, dans bien des cas, comme nous le verrons par les exemples plus bas, elle est même créatrice de lien social. On peut dire que, dans les sociétés traditionnelles, « […] d’une certaine manière, la fidélité passe avant toute autre considération: fidélité à la famille, au village, aux amis, à soi aussi. De telle sorte qu’une action contraire au principe d’honneur et de dignité peut être excusable quand on cède ainsi devant les intérêts supérieurs de la communauté, de sa famille, de l’amitié, etc. (7) » On le voit bien : nous sommes dans une zone, non pas blanche, non pas noire, mais grise. Soyons clair : il ne s’agit évidemment pas de nier l’irrégularité de la situation ainsi créée, ni bien sûr de l’encourager. Mais, du point de vue de l’analyse, il y a bel et bien une différence entre la prédation liée à la corruption lucrative et les accommodements bien particuliers qu’implique la corruption dite productive.

    S’il faut être intraitable avec la corruption lucrative, il faut agir avec bon sens lorsqu’il s’agit de corruption productive, surtout lorsqu’elle n’est pas systématisée, et qu’elle n’implique ni appareil étatique ni entreprise. Dans un ordre d’idée voisin, la récente campagne télévisée de Revenu Québec contre le travail au noir manque, à mon sens, totalement son but. Alors qu’elle met en scène des gens ordinaires – femme au foyer, père de famille –, elle aurait plutôt dû cibler les cas de fraude à grande échelle, les fraudes érigées en système, qui sont surtout le propre du milieu des affaires. Et surtout, elle aurait dû stigmatiser la véritable plaie de nos sociétés : le détournement de capitaux à l’étranger, dans les paradis fiscaux. Le silence dont on entoure l’évasion fiscale, dans notre société, la banalisation avec laquelle on la considère, contraste avec la dénonciation tonitruante des affaires de corruption.

    Plusieurs analystes de la corruption l’affirment : les sociétés traditionnelles, pré-industrielles, « tricotées serré », ou celles dont l’économie souffre d’entraves diverses, sont davantage propices à son apparition. Bien sûr, il s’agit d’abord de la corruption lucrative, pratiquée par les couches dirigeantes de bon nombre de pays (notamment du Tiers Monde), omniprésente (les rapports internationaux le disent) et dévastatrice pour leur économie.

    Généralement, les organismes internationaux mettent tout dans le même sac. Toutes les formes de corruption sont également mauvaises, sans distinction. Il faut dire que, pour eux, la mise en place d’une économie de marché et l’implantation des institutions de la démocratie libérale vont de soi. Je dirai pour ma part qu’il s’agit d’un programme idéologique au nom duquel les formes de solidarités traditionnelles, qui entravent le bon développement du marché, doivent bien souvent être combattues, du moins reléguées au second plan.

    Il existe même une doxa, un discours dominant sur le sujet. En voici un exemple, tiré du même rapport du PNUD : « […] Sur le plan socioculturel […] les effets de la corruption peuvent être plus destructifs encore. Les pratiques corruptrices se développent, en effet, dans un environnement socioculturel tolérant ou même incitatif. Elles ont comme conséquence l’altération du tissu social, et le déracinement culturel de la communauté, rongeant ainsi sa charpente spirituelle ou morale. » Pour les auteurs de ce rapport, l’effet de la corruption sur les valeurs d’une société est absolument dévastateur : « La corruption change l’échelle des valeurs. Par exemple le travail perd de son intérêt au profit des expédients qui rapprochent plus ou moins indûment des sources d’enrichissement. En général, c’est la politique qui suscite des vocations. La vertu est découragée, l’honnêteté rend les armes… (8) ». Comme on le verra plus loin, si cela est vrai des conséquences de la corruption dite lucrative, il faut assurément faire des nuances lorsqu’il s’agit de corruption productive. Tout au contraire, c’est au nom de ces même valeurs (de travail, de vertu, etc.) qu’elle peut être pratiquée, aussi paradoxal que ça puisse nous paraître. Celui qui, par exemple, voulant à tout prix travailler, faute d’avoir pu trouver un emploi par les voies normales, en trouve un au noir ou avec l’aide d’un parent bien « placé », on ne peut certes pas dire qu’il cherche par là un expédient…

    Cette forme de corruption (productive), loin d’être l’expression d’un déracinement, est plutôt la marque d’un ancrage dans la culture. Elle contribue à une certaine forme de solidarité sociale, elle concourt à la philia. Étudiant la réalité de la corruption en Côte d’Ivoire, un chercheur a mis en évidence, dans le domaine du transport routier, une forme de corruption qui lie forces de l’ordre et transporteurs. On rapporte en effet que les policiers, dans ce pays, extorquent fréquemment de l’argent aux usagers ou aux chauffeurs des transports en commun. Cette corruption est perçue par les principaux intéressés comme « un acte de solidarité et de survie » : « L’autre aspect de la solidarité qui découle des transactions entre policiers et transporteurs est celui de l’entraide. En effet, les policiers soutiennent qu’ils mènent ces actes pour aider les transporteurs qui ne sont pas souvent en règle. C’est donc un appui pour, pensent-ils, éviter que les activités de ces personnes soient mises en [sic] mal par une amende ou une mise en fourrière du véhicule ou du camion. Comme le disent certains d’entre eux, ‘ce sont les deux mains qui se lavent’. Par ailleurs, les transporteurs estiment que les forces de l’ordre sont leurs ‘partenaires’ et qu’il faut leur venir en aide par la remise ‘du prix de la cigarette’ (expression employée par eux). C’est donc pour eux un acte d’entraide et de générosité mutuelle. Cette pratique de solidarité tire son origine dans [sic] la tradition (9). »

    Un autre exemple d’une telle détermination culturelle de la corruption nous est donné par la société traditionnelle du Burkina Faso. « La corruption », dans ce pays, « semble aussi se nourrir de la force des cadres traditionnels qui règlent l’existence de l’individu. La famille, le clan, le village, la région, l’ethnie même sont des structures plus impressionnantes, plus anciennes, plus visibles et plus prégnantes que l’État et ses structures administratives. La solidarité à leur égard est instinctive et parfois absolue, n’étant en tout cas pas limitée par le devoir envers un État impersonnel, formel, lointain et imprécis: "Le bien de l’État, ce n’est pas le champ du père de quelqu’un" peut-on entendre parfois (10). »

    La corruption y est liée au don et au contre-don, inscrits au cœur des traditions du pays, mais elle se distingue de ceux-ci. En effet, «Celui qui pratique la corruption active n’est pas dans le même esprit que le "traditionaliste" qui fait un don quelconque au chef. Alors, en effet, que ce dernier se tient soumis à la coutume, à l’autorité, le corrupteur a, en réalité, l’audace de défier l’autorité qu’il veut corrompre, de passer outre la loi (11). »

    Je pourrais citer maints autres exemples. Évoquons pour finir celui-ci, qui a trait à un peuple asiatique, qui est entré de plain-pied dans la modernité depuis longtemps déjà. Il s’agit de la coutume, propre aux Coréens, consistant à donner des cadeaux, qui est liée à la corruption chronique au sein des structures de l’État. Voici l’explication qu’en donne un chercheur : « Les Coréens sont l’un des peuples les plus affables et les plus généreux qu’on puisse rencontrer. Ils sont prévenants et attentionnés, et s’efforcent par tous les moyens d’instaurer une relation de type personnel avant d’entamer la moindre affaire. Le fait de donner et de recevoir des cadeaux fait partie de la transaction et est considéré comme une commission normale pour services rendus (12). »

    Ces exemples, quoique très éloignés du Québec, peuvent néanmoins nourrir notre réflexion concernant certaines tranches de notre histoire. La corruption, la fraude et le patronage de l’époque de Duplessis ne pourraient-ils être vus, en partie du moins, comme une forme d’entraide, de solidarité dans une société traditionnelle ? Ne pourrait-on les décrire comme une forme de « tribalisme » libérateur, pour reprendre les termes d’Asma, un moyen de favoriser une ethnie (les Canadiens français) dans un contexte où elle était, sur le plan économique, en position d’infériorité? Il fallait avoir des assises financières solides pour obtenir des contrats gouvernementaux. Comme il n’y avait pas suffisamment d’hommes d’affaires fortunés chez les francophones, Duplessis a fait la fortune de certains d’entre eux tout en enrichissant son parti par la même occasion. On peut dire en outre que nos nouveaux entrepreneurs pratiquaient une corruption productive, plutôt qu'une corruption lucrative.

    Pour dépasser la corruption

    Faut-il suivre jusqu’au bout des auteurs comme Koenig et Asma? Faut-il admettre l’inévitabilité de la corruption, se résigner à son existence sinon la valoriser N’y a-t-il pas là un risque trop élevé de dérive? Ne flatte-t-on pas un peu trop dans le sens du poil l’homme contemporain? Koenig précise clairement la portée de sa réflexion : « ce livre n’est pas un appel à la corruption, mais la défense d’un phénomène injustement décrié à qui nous devons peut-être ce que nous avons de meilleur (13) ».

    Dans le cas du second, le fait qu’il s’appuie sur la biologie évolutionniste (lorsqu’il nous dit par exemple que, en tant qu’animal, nous accordons la préférence à ce qui est proche de nous) ne risque-t-il pas de donner des arguments à ceux qui veulent justifier l’injustifiable ? Le Wall Street Journal, qui n’est assurément pas un bastion de la gauche américaine, saluait le livre d’Asma en disant qu’il allait aider à combattre la mystification de l’égalitarisme qui empoisonne la vision du monde des Américains. Par ailleurs, cette focalisation sur le proche (sur la famille, sur le clocher…) n’est-elle pas en dissonance avec l’ensemble des phénomènes qui nous affectent à l’échelle planétaire? « Alors que tout se mondialise, l’information, la consommation, la production et la finance, l’éthique serait-elle seule à ne pas se mondialiser, elle à qui d’abord l’on doit cette mondialisation? », s’interroge Jean-Marie Domenach (14).

    Il nous faut assurément faire la part des choses et garder en tête les distinctions que nous avons admises plus haut, et en particulier celle entre la corruption lucrative et la corruption productive. Aujourd’hui, c’est combattre la corruption lucrative qui s’impose. Mais où trouver l'inspiration pour le faire?

    Dans le contexte actuel, on ne s’en surprendra pas, une certaine demande d’ordre éthique est perceptible, émanant de la population en général. Nous en donnerons pour preuves les propos d’un lecteur du quotidien Le Devoir : « L'absence de morale religieuse a cet effet pervers: la cupidité mène le monde. C'est d'ailleurs la caractéristique du système capitaliste. On n'a qu'à voir l'angoisse et l'espoir qui mène [sic] la bourse. Notre économie dépend des peurs et de la confiance des investisseurs quant à notre économie. Il n'y a pas de quoi s'étonner. On pourrait parler d'un cours de philosophie morale. Mais c'est aux parents qu'il faudrait le donner. Sinon, les enfants vont reproduire le comportement de leurs parents (15). » On pourrait citer quantité de messages et de lettres du même type. Comment peut-on répondre à cette demande?

    La première réponse, la plus évidente, celle qui est assurément nécessaire, passe par la législation. Les gouvernements favoriseront, si ce n’est déjà fait, l’adoption de nouvelles lois qui vont tenter de lutter plus efficacement contre la corruption. Les spécialistes de l’éthique seront mis à contribution afin de proposer de nouveaux outils, des codes ou des réglementations plus serrées. « Sous Néron les Sénèques fleurissent et c’est au milieu des catastrophes morales que prospère l’éthique (16). » Mais est-ce suffisant pour rendre possible un redressement réel sur le plan moral ? Non, car l’éthique fait d’abord et avant tout appel à la raison, et la raison seule ne peut être à l’origine d’un sursaut moral durable. Il ne suffit pas d’édicter des règlements, de promulguer des lois pour être bon. La moralité d’une action, d’un comportement ne se décrète pas. Elle ne se déduit pas non plus d’un code.

    On aurait toutes les raisons du monde d’être pessimiste. Face à ce que nous voyons actuellement, la morale, comme l’a dit un expert, « peut bien sûr exercer parfois une certaine contrainte, mais elle est bien peu de choses face à un système (17)». C’est d’autant plus préoccupant que ces atteintes à la morale interviennent dans un contexte de fragilité des institutions. Comme le rappelle Domenach, à propos de la France, mais son constat est aussi valable pour le Québec : « […] la licence, jadis, ne ruinait pas les piliers sur lesquels une morale pouvait se reconstituer : les Églises, les grands corps de la société, l’enseignement public. Aujourd’hui, les principaux organes de la transmission sont plus ou moins durablement atteints (…) (18) ».

    Par ailleurs, comment imaginer un sursaut moral, qui relativiserait la part de l’argent dans nos vies, alors que la mondialisation capitaliste progresse jour après jour. L’écart entre les riches et les pauvres ne fait que s’accroître au Canada et dans les autres pays industrialisés, rendant encore plus fragile la situation des classes moyennes. Nos gouvernements négocient dans le plus grand secret des accords commerciaux (avec l’Union européenne et avec les pays de l’Asie-Pacifique) qui affecteront bien des domaines de nos économies, réduisant la marge de manœuvre de nos parlements. Les Topazes de ce monde ont, eux, toutes les raisons de se réjouir…

    Il n’y aura pas de solution simple, ni à court terme. Mais, pour favoriser le développement de la moralité publique et la diminution de réalités comme la corruption, le favoritisme, la fraude, il importe de souligner l’importance de créer un milieu moral qui ait un effet bénéfique sur la population. De même qu’un individu a besoin d’éprouver l’appartenance à un milieu, qui le nourrira de diverses façons, de même, sur le plan moral, la qualité des interactions humaines dans une société est essentielle. Dans une allocution prononcée à l’université Stanford en 1994, l’ancien président tchèque Vaclav Havel rappelait l’importance de la vie spirituelle dans le développement de la démocratie : «Si la démocratie ne doit pas seulement survivre mais réussir à s’étendre et à résoudre les conflits culturels, alors elle doit redécouvrir et renouveler ses origines transcendantes. Elle doit renouveler son respect pour cet ordre non matériel qui n’est pas qu’au-dessus de nous, mais aussi en nous et entre nous et qui est la seule source possible et fiable du respect de l’homme pour lui-même, pour les autres, pour l’ordre naturel, pour l’ordre humain, et donc également pour l’autorité laïque. La perte de ce respect conduit toujours à la perte d’autres choses. Ce que l’homme moderne a perdu, c’est son ancre transcendante, et avec elle la seule véritable source de sa responsabilité et de son respect de soi (19). »

    Afin de créer un milieu moral digne de ce nom, il faut, comme le rappelle Domenach, « mettre en valeur quelques actions et quelques personnages dont les vertus cachées pourraient servir d’exemples. Je dis ‘cachées’ car les hauts faits qu’illustrent les médias servent plutôt d’ornementation que d’exemples (20) . » Où trouvera-t-on de tels exemples ?

    C’est souvent en se tournant vers leur passé – un passé certes parfois embelli, magnifié – que les peuples parviennent à redresser un tant soit peu les mœurs publiques. Il se trouve que le Québécois actuel n’aime pas son passé qu'il voit, pour ce qui est de la politique, entaché par la corruption. Rien ne devrait toutefois l’empêcher de se tourner vers un autre aspect de ce passé, le prodigieux essor du mouvement coopératif au début du 20e siècle, lequel n’aurait jamais été possible sans une moralité publique exemplaire, à l’image de la moralité personnelle d’Alphonse Desjardins, fondateur des caisses du même nom (VOIR ANNEXE).

    Il n’est pas nécessaire d’avoir le culte de ce passé pour le faire servir à nos fins. Nous possédions autrefois un milieu moral. Il aurait pu reposer sur des bases protestantes. Il reposait sur des bases catholiques, avec une conception du bien et du mal, la notion de péché, etc. Tout cela, qui est vu aujourd’hui comme un carcan, empêchait toutefois que l’on « prenne ses aises », si je puis dire, avec des phénomènes comme la corruption, et qu'on banalise la chose. Oui, on pouvait éprouver de la culpabilité dans certaines situations, mais cette culpabilité démontrait qu'on avait un certain sens du bien et du mal, même si on agissait mal. Autrefois, celui qui agissait mal savait qu'il agissait mal, même s'il persévérait dans la mauvaise voie. Alors qu’aujourd’hui…

    Il nous faut rechercher, dans notre histoire, des personnages qui puissent nous inspirer, et des périodes où le bien commun, l’honneur de servir a été au premier rang. Il peut s’agir de figures importants mais aussi de gens ordinaires, qui ont fait preuve d’un haut degré de moralité. On cite souvent, en France, l’exemple du général de Gaulle, qui lorsqu'il était président, payait lui-même ses dépenses. (« Jamais le général de Gaulle ne fit supporter par le budget de la présidence ces petites dépenses dont d'autres ne se font pas scrupule, par exemple le coût de ses uniformes et costumes. Il avait toujours son chéquier à portée de main, même pendant ses voyages officiels, pour pouvoir payer directement ses dépenses personnelles (21). ») Une situation bien différente de celle qui prévaut aujourd’hui…

    Dans la Rome classique, on avait le culte du modèle vieux romain, bien illustré par l’histoire de ce Cincinnatus, patricien paysan qui retourna à sa charrue après avoir servi les siens bénévolement en tant que roi et chef des armées. Rien ne nous empêcherait de célébrer à la fois les vertus et le génie administratif d’un Alphonse Desjardins, que nous avons mentionné plus haut. Il deviendrait notre Cincinnatus. S’il a fait preuve de la plus grande prudence dans l’établissement de nouvelles caisses populaires, c’est parce qu'il voulait à tout prix éviter de faire peser des responsabilités trop lourdes sur cette classe moyenne si maltraitée aujourd’hui. Sur le plan personnel, tout indique qu'il a été d’une honnêteté parfaite. Certes, il a su amener ses proches et ses amis en politique à servir sa cause; mais n’est-ce pas là un signe de compétence plutôt qu'un signe de corruption?

    Des gens ordinaires peuvent aussi accomplir des actions hors de l’ordinaire. Domenach raconte : « Je n’ai jamais oublié un épisode que j’ai vécu lorsque j’avais huit ou neuf ans. Mon grand-père, qui dirigeait une compagnie de chemins de fer départementaux, avait reçu d’un conseiller général, à l’occasion du 1er janvier, un service de porcelaine trop beau pour être innocent. Il le remballa aussitôt et le retourna ostensiblement à l’expéditeur, ce qui m’étonna d’abord puis m’instruisit sur la vigilance qu’il convient d’opposer aux tentatives de corruption (22).» Il nous faut fouiller les biographies et mémoires laissés par les gens d’autrefois afin d’y découvrir la trace d’actions empreintes d’honneur et de dignité. Ces faits glanés pourrait faire partie de l’enseignement de l’histoire (23) .

    Certaines périodes peuvent aussi receler des sources d’inspiration. Pour la France, la Seconde Guerre mondiale fut, pour bien des gens, un révélateur sur le plan moral, pour le meilleur et pour le pire : « J’ai eu l’occasion, pendant la guerre, de parler avec beaucoup de jeunes gens qui étaient volontairement ‘montés au maquis’. Autant qu’il m’en souvienne, les raisons alléguées étaient sommaires. Cette robuste sobriété décevait l’étudiant que j’étais. Je crois la mieux comprendre aujourd’hui. On parlait très peu de patrie, un peu de liberté et de révolution, mais ce qui dominait, c’était le déshonneur qu’il y aurait eu à n’être pas là et à se coucher devant l’ennemi, dans la plaine, avec les autres. Car la perception négative est toujours la plus nette et la plus affirmée : ‘Il y a des choses qui ne se font pas. On ne torture pas, on ne lâche pas les camarades, on ne se défile pas quand ça barde …’ (24) »

    Contrairement à une idée reçue, les Québécois ne furent pas, dans leur histoire, des pacifistes systématiquement opposés à prendre les armes lorsque cela était nécessaire. Au cours des vingt dernières années, plusieurs historiens ont à juste titre insisté sur la participation de bon nombre d’entre eux aux grands conflits mondiaux. Il y a là, à mettre au jour, bien des leçons d’héroïsme. De même que nous devons nous souvenir du combat des patriotes, en 1837-1838, qui se solda par la mort par pendaison d’une douzaine d’entre eux. On insiste la plupart du temps sur la catastrophe que fut, pour les Canadiens français, l’écrasement de la rébellion. On peut toutefois découvrir, dans ce sacrifice tragique, désintéressé, d’un petit nombre de personnes, toute la noblesse de l’échec. C’est une leçon, pour notre temps, qui ne vibre qu’aux signes de la victoire.

    Si l’on se tourne vers les figures du présent, la sélection devient plus délicate. Les héros, les porteurs du flambeau de l’excellence nous réservent souvent d’amères déceptions, comme en témoigne le parcours des Lance Armstrong de ce monde. Peut-être faut-il se coller à une réalité plus terre à terre. Au risque de passer pour vieux jeu, pourrait-on commencer par valoriser ceux qui mettent en pratique le culte du travail bien fait, du travail fait pour lui-même, indépendamment de toute recherche lucrative (même si l’aspect commercial peut être présent à la fin). Domenach rappelle qu’autrefois, pour les imprimeurs, une faute typographique était réellement une faute, presque au sens moral. Elle engageait leur responsabilité (25) . On rappellera aussi l’exemple de Vatel, célèbre cuisinier français du 17e siècle, qui poussa à l’extrême le sens de l’honneur professionnel. Organisant au château de Chantilly, pour le prince de Condé, un dîner à l’intention du roi Louis XIV, il arriva que le poisson ne fut pas livré à temps. Vatel, s’estimant déshonoré, mit fin à ses jours. Sans qu’ils aient (heureusement!) connu (et à connaître) un destin aussi tragique, nos artisans (fromagers, boulangers, agriculteurs, etc.) ne pourraient-ils nous servir ici d’inspiration?

    Comme les attitudes morales prennent racine très tôt dans la vie de l’individu, il est essentiel de se pencher sur le contenu de l’enseignement. À ce chapitre, un tournant s’impose. Pour Domenach, le rôle des classiques est fondamental, comme dépositaires de modèles de conduite morale. « Le grand art des classiques – et c’est en quoi leur lacune reste si importante pour l’éducation – a été de porter la morale à un niveau où il est possible de juger et de choisir. Dans le théâtre surtout, parce que le théâtre réconcilie le public et le privé en exposant clairement, objectivement, ce qui d’ordinaire reste confiné dans un monologue informe et balbutiant. Nous en avons un exemple parfait dans les fameuses stances du Cid où les arguments opposés s’affrontent dans une lumière éclatante (26). » Il faut trouver un moyen de réintroduire, d’une manière ou d’une autre, les classiques dans l’enseignement. Je crois que c’est possible, notamment par le biais du théâtre. Lorsque j’étais jeune, nous allions, dès l’école primaire, assister à des pièces du répertoire classique présentées par la Nouvelle Compagnie Théâtrale, qui avait été fondée par deux êtres de culture, Gilles Pelletier et sa défunte sœur Denise. Rien n’empêche que l’on rende obligatoires de telles sorties en classe. Il nous faudrait bien, par ailleurs, un Fabrice Luchini québécois qui viendrait nous entretenir des grandes œuvres classiques.

    Conclusion 

    Pourrons-nous mener à terme les tâches que nous venons d’énoncer? Seul l’avenir le dira. Le redressement d’un pays, d’une nation, est une affaire de plusieurs années, de décennies, voire de générations.

    Assurément, la création d’un milieu moral, tel que nous avons tenté de le décrire, aura un effet d’entraînement, pourra créer une émulation, qui fera en sorte de tirer les personnes « vers le haut ». Pour une fois, nous serons à même de tirer profit positivement du mimétisme qui est au principe de nos sociétés. Évoquant le maquis pendant la guerre, Domenach se rappelle : « Bien sûr, il y avait aussi des aventuriers et même quelques anciens gangsters, mais en général, ils se tenaient bien, ils devenaient ‘moraux’ lorsque, auteur d’eux, on était moral (27). »

    A contrario, si ce défi n’est pas relevé, l’absence de milieu moral ne pourra avoir que des effets délétères. Pour un dignitaire orthodoxe de Russie, pays qui, comme le sait, est gangrené par la corruption prédatrice, « Le vide moral ne peut exister longtemps, et on ne parviendra pas à créer une société spirituellement inerte : là où les notions de bien et de mal se confondent, où le système de repères des valeurs est volontairement détruit, leur place est occupée par les anti-valeurs du relativisme et du nihilisme avec toutes les conséquences qui en découlent (28). »

    Mais il ne faut pas céder au pessimisme. L’existence morale a besoin de quelque chose qui la stimule, qui l’exalte même. Et pour Domenach, « c’est le besoin intense d’une morale, individuellement et socialement incontournable, qui rapprochera de Dieu nos sociétés parce que, au bout de la morale, on ne trouve rien qui exalte l’âme : un droit convenable, une politique loyale et cohérente, une société soucieuse de n’exclure personne, des citoyens courageux, une élite de sages et de justes… (29) »

     ANNEXE

    Un exemple de milieu moral : une coopérative québécoise au début du 20e siècle

    Un ami dont les parents ont appartenu au mouvement coopératif entre 1930 et 1970, m’a raconté l’histoire suivante qui illustre parfaitement le milieu moral de l’époque. Son père était gérant, sa mère était secrétaire d’une coopérative laitière. Ils fabriquaient du beurre. Ni l’un ni l’autre n’avait de permanence d’emploi, mais ils ne souffraient pas démesurément d’insécurité. Il y avait un contrat moral tacite entre eux et les coopérateurs, qu'ils appelaient les patrons : s’ils étaient honnêtes et compétents, ils étaient pratiquement sûrs d’obtenir chaque année un nouveau contrat. Mais un jour, tel était, tel est toujours le monde réel : le président du conseil se laisse acheter et impose l’achat d’une barrate nouvelle à l’entreprise. Double faute, car l’objet en question était en acier inoxydable, ce qui rendait impossible la fabrication d’un beurre de qualité. Mon ami a les larmes aux yeux quand il évoque la tristesse qui s’est emparée de toute l’entreprise et de toute la maison – le gérant et sa famille vivaient à l’étage – le jour où le monstre d’acier a fait son entrée triomphale dans la beurrerie. Il devait en sortir piteusement quelques semaines plus tard quand le milieu au complet cassa la décision du conseil d’administration. Le président n’a pas été traîné devant les tribunaux, mais il perdit à jamais son honneur, l’aura qui justement lui avait permis de devenir président et de présumer qu'il pouvait tout se permettre. Au demeurant c’était un brave homme. Il avait plusieurs enfants, dont un vivant avec un handicap.

    Détail intéressant, ajoute mon ami : les bassins de la beurrerie devaient contenir des milliers de litres de crème. Quand notre mère nous demandait d’en tirer un demiard pour les besoins de la cuisine, il nous fallait le marquer et en défrayer le coût à la fin du mois!.

    Je suis persuadé, conclut mon ami, que c’est ce climat moral qui explique l’étonnante réussite du mouvement coopératif. Dans les caisses populaires, les gérants restaient peut-être trop longtemps en poste; leur réseau d’amis devenait peut-être trop grand avec le temps, et cela devait favoriser le népotisme et le favoritisme, mais on peut être assuré que si c’était là de la corruption, il s’agissait de corruption productive.

      

    Notes

    1. Je fais référence ici à la pièce Topaze (1928), de Marcel Pagnol, qui fut adaptée à trois reprises au cinéma, notamment avec Fernandel et Louis Jouvet dans le rôle-titre. Il s’agit d’une comédie mais qui nous laisse un goût amer. Le philosophe Alexis Philonenko la qualifie quant à lui de véritable « tragédie » (L'Archipel de la conscience européenne, « Le Collège de philosophie », Paris, Grasset, 1990). Topaze, professeur dans un collège, se voue avec conscience à son métier et tente d’inculquer à ses élèves la droiture morale. Idéaliste, il veut leur faire comprendre que « Bien mal acquis ne profite jamais » et que « L'argent ne fait pas le bonheur ». Son plus grand rêve est d’obtenir un jour les palmes académiques. Victime d’une injustice, il perd son travail et se voit introduit, par la tante d’un de ses élèves qui souhaite lui venir en aide (tout en s’aidant elle-même…), dans un milieu d’affairistes où magouilles, chantage, corruption et tricherie sont la règle. Au contact de ces prédateurs, Topaze en deviendra lui-même un, plus habile même que tous les autres dans la malversation, la corruption et le trafic d’influence. Les principes qu’ils professait autrefois dans une sorte d’innocence morale, il les reniera tout à fait. Il vouera dorénavant un culte à l’argent (« L'argent peut tout, il permet tout, il donne tout... Si je veux une maison moderne, une fausse dent invisible, la permission de faire gras le vendredi, mon éloge dans les journaux ou une femme dans mon lit, l'obtiendrai-je par des prières, le dévouement, ou la vertu? Il ne faut qu'entrouvrir ce coffre et dire un petit mot: "Combien?" »,dit-il à son ami Tamise) et sa toute-puissance. Devenu un notable respecté de tous, on lui fera même l’honneur des palmes académiques, qu’il avait espéré en vain lorsqu’il était professeur.
    2. Voir le site Web de l’émission : http://casdeconscience.radio-canada.ca/accueil.
    3. Luc Bertrand. Page Web : http://info-culture.biz/2013/01/16/cas-de-conscience-qui-peut-se-dire-a-labris-de-la-tentation/
    4. G. Koenig, Les discrètes vertus de la corruption, Grasset, 2009, p.165.
     5. Voir l’article intitulé « L’après Charbonneau ».
    6. Voir l’Encyclopédie de l’Agora : http://agora.qc.ca/documents/conflit_dinterets--pour_une_ethique_realiste_par_jacques_dufresne
    7. Programme des Nations Unies pour le Développement. Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003, chapitre 6, p. 115.
    8. Ibid., p. 101 et 117.
    9. Tiémoko Doumbia, « Corruption, culture et pauvreté dans le secteur du transport en Côte d’Ivoire » (http://sociologies.revues.org/3133#tocto3n1).
    10. PNUD. Rapport sur le développement humain - Burkina Faso, op. cit., p. 108.
    11. Ibid., p. 114.
    12. Cité par ibid., p. 102.
    13. Koenig, op. cit.
    14. Jean-Marie Domenach, Une morale sans moralisme, Flammarion, 1992, p. 133.
    15. Voir les commentaires à un article du journaliste Jean-Claude Leclerc : http://www.ledevoir.com/societe/ethique-et-religion/333299/irrepressible-corruption-quebec-mijote-t-il-un-ultime-expedient
    16. Domenach, op. cit., p. 75.
    17. Marie-Andrée Chouinard, « Point chaud - La moralité est fragile », Le Devoir, 12 novembre 2012. La journaliste rencontre le philosophe Dominic Martin – l’expert en question : http://www.ledevoir.com/politique/quebec/363769/la-moralite-est-fragile
    18. Domenach, op. cit., p. 166-167.
    19. Source
    20. Domenach, op. cit., p. 11.
    21. Claude Dulong, La Vie quotidienne à l'Elysée au temps de Charles de Gaulle, Hachette.
    22. Domenach, op. cit., p. 75.
    23. Bien sûr, une telle conception de l’enseignement de l’histoire va à l’encontre de celle qui prévaut actuellement. La disciplne historique se veut essentiellement critique; elle verrait donc d’un très mauvais œil de telles leçons de morale, elle les qualifierait assurément de mythification. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas persévérer dans cette voie...
    24. Domenach, op. cit., p. 48-49.
    25. Ibid., p. 52.
    26. Ibid., p. 53.
    27. Ibid., p. 48-49.
    28. « Spiritualité et contrôle moral comme moyens de lutte contre la corruption ». Conférence du métropolite Hilarion de Volokolamsk à la Cour des Comptes de la Fédération de Russie (21 décembre 2011, Moscou - http://mospat.ru/fr/2011/12/21/news55098/
    29. Domenach, op. cit., p. 216.

     

    Date de création : 2013-02-12 | Date de modification : 2013-02-13
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    Stéphane Stapinsky
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