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    Dossier: Serres Michel

    Michel Serres, éternel optimiste ?

    Pierre-Jean Dessertine

       Ah, qu’ils aiment le Michel Serres « éternel optimiste » ! C’est ainsi que les principaux médias – avec leur psittacisme caractéristique – en parlent nécrologiquement aujourd’hui.

       Mais la qualification d’« éternel optimiste » n’est pas exacte. Michel Serres a quelque peu girouetté. Il est aussi l’auteur d’un essai intitulé « Trahison : la thanatocratie » publié en 1974 dans Hermès III. La traduction, (Éditions De Minuit) en lequel il écrit :

       « La seule possibilité réelle laissée au philosophe, puisque son seul outil est le discours, est de parler au niveau de l'une des trois composantes du triangle[1], la science. La seule, justement, qui soit, au moins dans son contenu et ses façons, universelle. Et qui est, de la chaîne, le maillon le plus faible. Il ne lui est possible d'intercepter le flux, dans le triangle, qu'à cet endroit. Scientifiques de tous les pays, unissez-vous. Croisez-vous les bras tant que votre spécialité reste articulée au projet de suicide. L'interruption du travail et de l'information, la grève universelle des savants, doivent isoler tous les points d'application. Pour un temps à déterminer, l'humanité instruite, les travailleurs de la preuve, ne doivent poser, donc résoudre, que des problèmes démontrablement inutiles. Puisque toute l'utilité du savoir, à peu près, est canalisée vers la mort. En ce point critique du présent, pour un temps encore vivant, le passé mortifère rencontre, en un éclair, l'avenir et son trou de néant. L'histoire totale s'involue en ce lieu, dont on peut dire assurément que, s'il n'a pas lieu, notre survie est brève. En ce point critique, dans l'éblouissement de cet éclair, quelque chose peut et doit advenir : que la mort prochaine tue à jamais, en un ins­tant de conscience historique et collective unique, l'instinct de mort qui l'engendre et réciproquement. Mort à la mort, le dernier mot de la philosophie. Nous passerons ce seuil, nous verrons cet éclair, ou nous trépasserons, parmi les mille soleils de notre raison infernale. » (pp. 103-104)

       Oui, Michel Serres a délivré des messages plutôt optimistes vers la fin de sa vie.

       Non le message global du philosophe n’est pas celui d’un éternel optimiste.

       Relisons « Trahison : la thanatocratie » : n’en émane-t-il pas un lumineux éclairage prospectif sur l'état de dévastation de la biosphère tel qu'il se révèle aujourd’hui ?


    [1] Le triangle en question est « l'association de la théorie la plus sûre et des pratiques les plus efficaces pour la finalité la plus exigeante, impérieuse, la plus impérialiste » (plus haut, p.78), autrement dit l’association systémique de la science, de la technique et de la domination.

    Date de création : 2019-06-02 | Date de modification : 2019-06-02
    Informations
    L'auteur

    Pierre-Jean Dessertine
    est professeur de philosophie à Aix-en-Provence. Il a publié des articles dans diverses revues. Il a écrit plusieurs ouvrages de pédagogie de la philosophie. Il est l'auteur de "Pourquoi l'homme épuise-t-il sa planète ?". Il anime le site de philosophie : www.anti-somnambulique.org
    Mots-clés
    Michel Serres, mort, optimisme, science, thanatocratie
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