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    Dossier: Michel-Ange

    les premières années (1475-1496)

    Anatole Montaiglon
    D'après la gravure de Bonasone. Gravure accompagnant le texte de A. de Montaiglon
    dans la
    Gazette des beaux-arts (1876)
    Chronique des principaux événements qui ont marqué la carrière de Michel-Ange. L'auteur, Anatole de Montaiglon, analyse ces événements à travers les principales sources biographiques, Vasari, Ascanio Condivi, et les ouvrages de Gotti, Gaye qui avaient déjà publié l'essentiel de la correspondance, des ricordi et contrats relatifs qui ont jalonné la carrière du grand artiste florentin. Cet article constitue le dernier d'une série de textes publiés dans un numéro spécial de la Gazette des beaux-arts. Le dessin, la sculpture et la peinture ayant été abondamment traitée dans les textes précédents (que nous espérons mettre en ligne d'ici l'été 2004), l'auteur s'en tient ici — ce qui donne un intérêt tout particulier à son texte — aux faits et aux informations susceptibles d'apporter des preuves permettant de d'établir une chronologie de l'oeuvre du peintre et de retracer le parcours de certains ouvrages aujuourd'hui disparus.
    Sommaire
    1. Les premières années (1475-1496)
    I. Naissance de Michel-Ange. — II. Vrai nom de la famille. — III. Enfance de Michel-Ange. — IV. Michel-Ange chez Ghirlandajo. — V. Copie de Martin Schoen [Schongauer] — VI / VII. Michel-Ange chez le Magnifique. — VIII. Le coup de poing du Torrigiano. — IX. La statue d'Hercule. — X. Michel-ange et Pierre de Médicis. — XI. Crucifix de San-Spirito. — XI bis. Séjour à Bologne. — XII. Figures pour le tombeau de Saint-Dominique. — XIII. La salle de la Seigneurie. — XIV. Le Cupidon.

    2. Du premier séjour à Rome à la statue de saint Mathieu (1496-1503)
    XV. Premier voyage à Rome. Statues de Bacchus et de l'Amour. — XVI. La Piéta de Saint-Pierre. — XVII. Statues de la Chapelle Piccolomini — XVIII. Le premier David de marbre. — XIX. Le David de bronze du Château de Bury. — XX. Statue de l'Apôtre saint Mathieu.

    3. Du carton de la guerre de Pise à la statue de bronze de Jules II (1504-1508)
    XXI. Le carton de la Guerre de Pise. — XXII. Premiers rapports avec Jules II. — Séjour à Carrare. — XXIII. Les Esclaves du Louvre. — XXIV. La Vierge de Bruges. — XXV. Fuite de Rome. — XXVI. La statue de bronze de Jules II.

    4. De la Chapelle Sixtine à la Chapelle des Médicis (1508-1520)
    XXVII. Peintures de la voûte de la Sixtine. — XXVIII. Second marché pour le monument sépulcral de Jules II. — XXIX. Christ de la Minerve. — XXX. Suite des travaux du tombeau de Jules II. — XXXI. Travaux pour la façade de Saint-Laurent. — XXXII. Projet de tombeau pour le Dante. — XXXIII. Chapelle funéraire des Médicis.

    5. De la bibliothèque de San Lorenzo aux peintures de la Chapelle Pauline (1521-1550)
    XXVII. Peintures de la voûte de la Sixtine. — XXVIII. Second marché pour le monument sépulcral de Jules II. — XXIX. Christ de la Minerve. — XXX. Suite des travaux du tombeau de Jules II. — XXXI. Travaux pour la façade de Saint-Laurent. — XXXII. Projet de tombeau pour le Dante. — XXXIII. Chapelle funéraire des Médicis.

    6. Les dernières années (1550-1564)
    XLIV. Michel-Ange, architecte des papes. Travaux de Saint-Pierre. — XLV. Mort d'Urbino. — XLVI. Statue équestre de Henri II. — XLVII. L'église Saint-Jean des Florentins, à Rome. — XLVIII. Tombeau du marquis de Marignan. —XLIX. La Porta Pia. — L. Mort de Michel-Ange. — LI. Obsèques. — LII. Tombeaux de Michel-Ange.


    1ère partie / 6

    Après ce qu'on vient de lire et ce qu'il m'est interdit de louer, il ne reste plus à parler que de la biographie, en quelque sorte matérielle, de Michel-Ange. La tâche est ingrate en plus d'un sens. Je ne dois m'occuper ni de sculpture, ni de peinture, ni d'architecture; je n'ai à parler ni des statues, ni des compositions murales, ni des dessins; il me faut éviter de juger, d'apprécier, méme de décrire. La seule chose que je doive, à la façon d'une table raisonnée, apporter à la suite des considérations et des développements qui précèdent, c'est de rétablir d'une façon continue la chronologie des faits de la vie de Michel-Ange,, ou plutôt la suite précise de toutes ses œuvres.

    On a déjà beaucoup écrit et l'on écrira encore sur leur interprétation, sur leur valeur et sur le jugement qu'il en faut faire. Je dois éviter de me laisser entraîner à rien de semblable. Pour écrire ce qui va suivre et qui n'est en somme qu'une compilation et qu'un résumé, il n'est besoin que de s'en tenir à un petit nombre de volumes, à ceux-là seuls qui sont des sources. En effet, à part quelques dissertations consacrées à des points précis et particuliers, on aura vite fait de rappeler ce qui est indispensable à la connaissance de la vie de Michel-Ange. Pour le côté littéraire il suffit de l'édition des poésies donnée en 1864, par M. Cesare Guasti; elle est définitive. Pour le côté biographique, les Vies de Vasari et de Condivi, écrites toutes deux comme sous les yeux de l'artiste et publiées avant sa mort, resteront éternellement la source première, et rien ne les remplacera. De ces témoignages contemporains il faut passer aux récents travaux d'érudition qui ont tenu compte des pièces de tout genre produites et imprimées à l'état épars, et qui en ont apporté de nouvelles. Ceux-là se composent du Gaye, de l'Aurelio Gotti, qui dispense presque du Grimm, et du beau volume de pièces, lettres, ricordi et marchés d'ouvrages, que M. Milanesi a imprimé pour la Commission du Centenaire. Son recueil ne laisserait absolument rien à désirer s'il était complété par une table et par la réunion des lettres adressées à Michel-Ange, qui restent encore éparpillées de tous côtés, sans compter ce que la Casa Buonarroti doit encore conserver de pièces n'émanant pas de Michel-Ange, mais qui lui sont directement relatives.

    En somme, le Condivi, avec les notes de l'édition du XVIIIe siècle, reproduites dans celle de 1821; le Vasari, avec les notes du tome XII de l'édition florentine de Lemonnier, avec son excellent Prospetto cronologico, qu'a suivi M. Charles Clément et que je suis à mon tour; les deux volumes de M. Gotti, qui a connu tout ce qui était à connaître, et l'Épistolario de M. Milanesi, contiennent absolument tous les éléments de la question. En dehors d'eux, il n'y a que la mise en œuvre, que la valeur de forme et la pensée personnelle de chaque écrivain; mais ils offrent tous les documents et toutes les pierres de l'édifice. Pour ma part, et dans la tâche qu'on m'a confiée, je répète ce qui est déjà acquis, ce qui s'est répété comme ce qui se répétera partout; mais c'est à eux seuls que j'emprunte directement et uniquement les matériaux de ce résumé, parce qu'en réalité ils présentent et constituent la réunion de toutes les sources.

    I. NAISSANCE DE MICHEL-ANGE. — C'est un extrait du Livre de raison tenu par le père de Michel-Ange, qui nous apprend exactement le lieu et la date de naissance de celui qui devait être un si grand artiste.
    Je note que ce jourd'hui 6 de mars 1474, il m'est né un enfant mâle (c'était le second). Je lui ai donné le nom de Michelagnolo. Il est né le lundi matin, entre cinq et six heures, moi étant Podestat de Caprese, et il est né à Caprese. Ses parrains ont été ceux qui sont nommés ci-dessus (ils sont au nombre de neuf, tous de Caprese), et il a été baptisé le 8 dans l'église San-Giovanni di Caprese 223, 1.
    Pour tirer son horoscope, on fit les figures de sa nativité qui furent heureuses, Mercure et ensuite Vénus s'étant trouvés en bonne conjonction dans la maison de Jupiter, ce qui montrait évidemment que le nouveau-né devait se rendre célèbre dans les arts de la main et dans ceux de l'intelligence 224,1.

    Le jour commençant en Italie au coucher du soleil, l'indication du père, celles du Condivi qui dit Michel-Ange né «le lundi quatre heures avant le jour» et du Vasari «le dimanche à huit heures de nuit», sont absolument concordantes. En même temps, comme l'année florentine datait de l'Incarnation, c'est-à-dire du 24 mars, le 6 mars 1474 est, dans le style romain qui datait de la Nativité, comme dans le style moderne, le 6 mars 1475.

    Françoise, la mère de Michel-Ange, fille de Bonda Rucellai, était «di Neri di Miniato del Sera» et mourut en 1497, âgée de quarante-deux ans, lorsque son fils en avait seulement vingt-deux. Quant à son père, né en 1446 et mort à quatre-vingt-douze ans, en 1534, il venait le 30 septembre 1474 d'être chargé pour six mois de l'office de Podestat de Caprese et de Chiusi dans le Casentin, après avoir été, en 1473, l'un des douze «buonomini» de Florence, et il s'appelait Lodovico di Leonardo Buonarroti Simoni.

    II. VRAI NOM DE LA FAMILLE. — Le nom de Buonarroti, depuis si illustre, était déjà fréquent dans la famille; mais il n'est devenu réellement patronymique que dans la descendance d'un frère de Michel-Ange. Le vrai nom auparavant était Simoni 224,2, et il n'y a rien de commun entre cette famille et celle des comtes de Canossa, sans quoi par la fameuse comtesse Mathilde, fille d'un comte de Canossa et de la sœur de Henri II, Michel-Ange aurait été de la famille des empereurs d'Allemagne. Non seulement le sénateur Filippo Buonarroti, au XVIIe siècle, mais au XVIe Condivi, qui écrivait sous les yeux de Michel-Ange, et celui-ci même 224,3 croyaient à cette parenté. Le marquis Campori, dans d'excellentes pages de critique de ses Artisli Estensi 224,4, et M. Luigi Passerini, dans son arbre généalogique des Simoni et des Buonarroti du XVIIe siècle jusqu'à nos jours 225,1, ont prouvé jusqu'à l'évidence l'inanité de cette prétention. Les armes, d'ailleurs, sont différentes; celles des Canossa sont d'or, à trois fasces ondées de sable, sous un chef d'azur à trois fleurs de lis, posées entre les pendants d'un, lambel de gueules, tandis que celles des Simoni sont d'azur, à deux barres d'or 225, 2. Le chef d'or, avec la palle fleurdelisée des Médicis, accostée des lettres L. X., de sable, est un octroi fait, en 1515, par Léon X à Buonarroti, le frère. puîné de Michel-Ange 225,3; mais le lambel avec les trois fleurs de lis des Canossa, comme le timbre, une tête de chien avec un os dans la gueule, sont des additions du XVIIe siècle, fondées sur la croyance à cette parenté imaginaire.

    III. ENFANCE DE MICHEL-ANGE. — Lorsque Lodovico quitta Caprese, à l'expiration de sa charge, il mit son fils à Settignano, village situé à trois milles de Florence, derrière Fiesole, dont les Simoni étaient originaires 226,1. Sa nourrice se trouva être fille et femme d'un tailleur de pierre, et Michel-Ange rappela plus d'une fois ce souvenir en attribuant au lait de sa nourrice, — peut-être était-ce encore plus aux outils avec lesquels il avait commencé à jouer, — sa vocation de sculpteur 226,2. Une fois revenu à Florence, son père, qui était assez gêné et qui plaçait ses autres enfants dans le métier de la laine et de la soie, le mit à l'école chez un certain Francesco da Urbino, mais l'enfant, détourné par l'amitié de Francesco Granacci, né en 1477 et élève de Ghirlandajo, s'occupait si peu de lettres et tellement de dessin, que son père et ses frères, qui trouvaient honteuse la pensée d'avoir un artiste dans leur famille, allèrent jusqu'à le frapper pour l'en détourner 226, 3. Mais rien n'y fit, et le père, mieux conseillé par des amis, laissa l'enfant suivre son goût passionné, et le mit précisément chez Domenico Ghirlandajo.

    IV. MICHEL-ANGE CHEZ GHIRLANDAJO. — Vasari (p. 160) nous a heureusement conservé, d'après les livres de celui-ci, le contrat d'apprentissage. Il est daté du 1er avril 1488; Michel-Ange, qui avait alors quatorze ans, devait rester en apprentissage trois années pour étudier la peinture, et ses maîtres Domenico et David lui devaient payer la première année, 6 florins, la seconde, 8, la troisième, 10, soit en tout, 4 florins d'or ou 96 livres.

    Vasari a conclu de là que l'envie qu'on attribue au Ghirlandajo à l'égard de son élève n'est qu'un conte de Condivi; niais ce que dit Condivi est toujours considérable, et d'autant plus que Varchi fait allusion au fait dans l'Oraison funèbre officielle 226,4. Il faudrait plutôt en conclure que MichelAnge était déjà capable de rendre du premier jour quelques services aux maîtres sous la direction desquels on le mettait, puisqu'au lieu de les payer ils lui attribuaient d'avance une sorte de salaire.

    V. COPIE DE MARTIN SCHŒN. [SCHONGAUER]— C'est pendant son séjour chez le Ghirlandajo qu'il copia en peinture l'estampe, plutôt singulière que belle, de Martin Schœn, le Saint Antoine battu par les démons, en se servant pour les couleurs des bizarreries qu'offraient- à sa curiosité les poissons du marché de Florence. Vasari en parle comme d'une copie à la plume, ensuite coloriée, Condivi comme d'un tableau sur bois, et l'on a cru le retrouver plus d'une fois 227, 1.

    VI.MICHEL-ANGE CHEZ LE MAGNIFIQUE. — Michel-Ange, du reste, sortit bientôt de l'atelier du Ghirlandajo. Laurent de Médicis avait non seulement réuni des tableaux et des statues, surtout antiques, dans la maison et dans le jardin qu'il avait sur la place du couvent des Dominicains de San-Marco, mais il y entretenait encore une sorte d'école de sculpture sous la direction de Bertoldo, élève du Donatello, et, dès 1489, Ghirlandajo lui donna Michel-Ange et le Granacci, qui y trouvèrent le Torrigiano. Michel-Ange se mit bientôt au travail du marbre, et le premier ouvrage, à demi copié d'après un fragment antique, fut cette tête ou plutôt ce masque de vieux faune riant, qui n'est guère curieux que par la jeunesse à la fois et la valeur future de son auteur. Ses deux biographes ont raconté comment, sur une remarque du Magnifique, Michel-Ange lui cassa une dent d'en haut et retravailla la gencive pour lui donner la vérité de la vieillesse. Mais on peut dire, ce qui est plus important, que ce fut le point de départ de la fortune de Michel-Ange.

    VII. — En même temps que le père de Michel-Ange, à qui son petit bien de Settignano ne rapportait que vingt écus, recevait de Laurent un emploi à la Douane qui lui donnait environ huit écus par mois 227,2, Laurent donnait au fils le logement, avec des gages mensuels de cinq ducats 227,3, et le faisait manger à sa table avec ses fils. Le jeune homme se trouvait ainsi au milieu de ce monde d'érudits et d'écrivains dont Laurent était le Mécène, et cette fréquentation, à cette époque de la jeunesse où l'esprit se pénètre et profite presque sans le savoir, fut certainement pour Michel-Ange une seconde éducation à laquelle il dut plus tard le développement et l'élévation habituelle de son esprit comme son talent d'écrivain.

    Le savant Angelo Poliziano en particulier, l'auteur des Stanze et de l'Orfeo, s'intéressa aux promesses de ce jeune homme et lui donna comme sujet l'enlèvement de Déjanire avec la bataille d'Hercule et des Centaures 228,1; c'est le bas-relief de la Casa Buonarroti qui conserve aussi une œuvre du même temps, un autre bas-relief d'une Notre-Dame dans le goût de Donatello. Après avoir été offert à Côme Ier, par Leonardo, le neveu de Michel-Ange, il fut rendu en 1617 par Côme II à Michel-Ange le jeune 228,2.

    Buonarroti, du reste, pendant ce séjour dans la maison de Laurent, ne s'occupa pas seulement de sculpture. On sait qu'il occupa alors de longs mois à dessiner, d'après les admirables peintures de Masaccio, dans l'église del Carmine 228,3, de même que chez le Ghirlandajo il avait copié avec passion, et jusqu'aux recherches du fac-simile, les dessins des maîtres antérieurs 228,4. La rapidité de ses progrès dans la sculpture comme la beauté de son dessin inspiraient autour de lui une admiration que sa jeunesse augmentait encore.

    VIII. LE COUP DE POING DU TORRIGIANO. — En même temps l'envie s'éveillait déjà. On sait que la cassure du nez, qui se voit dans tous les portraits de Michel-Ange, est due à un coup de poing du Torrigiano, qui ne craignait pas de parler lui-même de cette brutalité de sauvage. En 1518, lorsqu'il voulait emmener Cellini en Angleterre, la vue d'un dessin de celui-ci, d'après le carton de la guerre de Pise, la lui rappela, et voici d'après Cellini ce qu'il raconta:
    Quand nous étions jeunes, ce Buonarroti et moi allions travailler à l'église del Carmine d'après la chapelle du Masaccio, et, comme le Buonarroti avait l'habitude de se railler de tous ceux qui dessinaient, un jour entre autres qu'il m'ennuyait, je me mis plus en colère que de coutume, et, fermant la main, je lui donnai un si grand coup de poing sur le nez que je sentis sous mon poing l'os et le cartilage s'écraser comme si ce fût une oublie, et, tant qu'il vivra, il en restera ainsi marqué 228,5.
    Avec ce qu'on sait d'ailleurs du caractère du Torrigiano, il y a là plus qu'un emportement involontaire, et ce que dit Vasari 228,6, que le Torrigiano, non seulement se sauva de Florence, pour éviter la colère du Magnifique, mais qu'il en fut exilé, prouverait que les contemporains y ont vu plutôt un coup de haine qu'un malheur. Mais, avant de suivre dans le monde celui que le Torrigiano venait de défigurer pour la vie, il est bon de rappeler ceux qui travaillaient aussi avec lui dans le jardin de Laurent. C'étaient, avec Granacci, les sculpteurs Rustici, Baccio di Monte-Lupo, Andrea dal Monte-Sansovino et les peintres Nicolo Soggi, Lorenzo di Credi et Giuliano Bugiardini, qui resta l'ami de Michel-Ange 230,1.

    IX. LA STATUE D'HERCULE. — Michel-Ange n'avait encore que dix neuf ans lorsque son protecteur mourut, encore jeune, à quarante-quatre ans, le 8 avril 1492. Il rentra alors dans la maison de son père, et fut de longs jours sans pouvoir se remettre au travail 230,2, mais, revenu à lui, il acheta une pièce de marbre depuis longtemps abandonnée à la pluie et au vent, et il en fit un Hercule qui fut trouvé admirable. Il fut d'abord dans le palais Strozzi, et l'année du siège de Florence, c'est-à-dire en 1529, Agostino Dini le vendit pour le compte de Strozzi à Giambatista della Palla, qui l'envoya en France au roi François Ier 230,3, dont il fut longtemps le pourvoyeur ordinaire 230,4. La statue était haute de quatre brasses , la mesure même que Michel-Ange, dans une lettre de 1518 (Lettere, p. 391), donne pour un des prisonniers [aujourd'hui connu sous le nom d'Esclaves] du tombeau de Jules II. Ceux du Louvre ont 2 m. 15, et, le braccio de Florence équivalant à 59 centimètres, quatre brasses donnent exactement 2 m. 36, soit 16 centimètres de plus que les statues du Louvre; c'était donc une grande figure. Elle est malheureusement perdue, et cependant elle a existé longtemps à Fontainebleau. On en trouve en effet une mention dans le Trésor des merveilles de Fontainebleau, publié par le père Dan, en 1612:
    Du jardin de l'Estang et de celui des Pins. — Le premier jardin prend son nom de ce qu'il est basty dans l'Estang de ce chasteau; il est tout revêtu de belle gresserie 230,5, avec une muraille d'appuy tout autour, et l'on y entre par un petit pont de bois. Sa forme est quarrée, ayant trente-quatre toises de long et autant de large; lequel est clans l'aspect de la cour de la Fontaine. C'est ainsi que Henry-le-Grand l'a fait dresser avec quatre beaux quarrez de parterre de buys, l'an 1594, quand il fit édifier la grande terrasse.
    Ce qui rend surtout recommandable ce jardin, est une très-belle et grande statue de marbre blanc, qui représente Hercule, que le feu Roy ayant trouvée en ce chasteau y fit dresser et élever sur un piédestal. Elle est de Michel-Ange, laquelle il fit à Florence dans le Palais de Strozzi, qui fut apportée en France par le sieur Jean-Baptiste della Palle, de l'une des meilleures familles de cette ville-là, et fut présentée au Roy Henry II. (Livre II, ch. xx, p. 177.)
    La Description historique publiée en 1731 par l'abbé Guilbert, précepteur des pages du roi, résume le Père Dan et y ajoute un fait postérieur, la date de la destruction du jardin:
    Ce jardin, qui étoit nommé Jardin de l'Étang à cause de sa situation, fut détruit en 1713, lorsque l'on a agrandi la Cour de la Fontaine (II, 86-7).

    X. MICHEL-ANGE ET PIERRE DE MÉDICIS. — On a beaucoup reproché à Pierre de Médicis, le fils ainé du Magnifique, non-seulement de se vanter, autant que de Michel-Ange, d'un coureur espagnol qui était à son service 231,1 et d'employer Michel-Ange à acheter des camées et des intailles 231,2, mais surtout, dans l'hiver exceptionnellement rigoureux de janvier 1494 231,3, de lui avoir fait, dans sa cour, modeler une grande figure de neige 231,4. C'est une fantaisie à laquelle tout sculpteur se prêterait, et la statue rapporta à Michel-Ange beaucoup d'éloges et, de la part de son père, détail qui avait bien son prix, d'être gratifié de vêtements meilleurs et plus abondants. Pierre, d'ailleurs, lui rendit le logement que Laurent lui avait donné, le faisant aussi manger à sa table, et nous savons par une lettre postérieure de Michel-Ange, datée de Rome, du 19 août 1497 231,5, qu'il avait acheté un marbre pour une statue que Pierre de Médicis lui avait commandée.

    XI. CRUCIFIX DE SAN-SPIRITO. — Dans le même temps, c'est-à dire en 1494, il sculpta un crucifix de bois, de petite nature, et maintenant perdu, pour le Prieur du Couvent de San-Spirito, qui tint à sa disposition une chambre du couvent et le mit à même, d'avoir des cadavres et de se livrer à l'étude de l'anatomie 232,1, ce qui, du reste, en augmentant sa science du dessin, n'a peut-être pas été étranger à ses exagérations postérieures de musculatures trop violemment accusées.

    XI bis. SÉJOUR A BOLOGNE. — On sait que le mauvais gouvernement de Pierre et l'entrée des Français en Italie firent chasser les Médicis de Florence, et que cela arriva le 8-novembre 1494. Mais, soit que MichelAnge eût jugé de la mauvaise tournure de leurs affaires, soit, ainsi que le rapporte le Condivi (p. l3-5), que la résolution de quitter Florence lui ait été inspirée par les visions d'un certain chanteur au service de Pierre, nommé Cardiere et son ami, Michel-Ange, craignant justement d'être inquiété comme un des familiers de la maison, était parti quelques semaines avant la débâcle. Ne trouvant pas à s'occuper à Venise 232,2, où il était allé et craignant de manquer d'argent, il repassait par Bologne, quand il s'y trouva arrêté. Il était enjoint à tous les étrangers qui voulaient entrer ou sortir, de porter comme marque de reconnaissance un cachet de cire rouge sur l'ongle du pouce 232,3, et Michel-Ange, ayant négligé cette formalité, fut conduit àl'office des passeports et condamné à une amende de cinquante livres de bolonais: il ne possédait pas cette somme. Un des seize du Magistrat de Bologne, Giovanni Francesco Aldovrando, lui rendit le service de le délivrer et de l'emmener dans sa maison. Il faut remarquer d'ailleurs que les Médicis s'étant, avec leurs partisans, réfugiés à Bologne où ils furent logés dans la casa des Rossi 232,4, Michel-Ange avait une raison toute naturelle pour se fixer momentanément à Bologne.


    Ange agenouillé exécuté pour le tombeau de l'église
    Saint-Dominique de Bologne.


    XII. FIGURES POUR LE TOMBEAU DE SAINT-DOMINIQUE. — Aldovrando lui rendit d'ailleurs plus d'un service. Il se plaisait à lui faire lire avec sa prononciation toscane les œuvres de Pétrarque, de Boccace et de Dante, dont le génie a d'ailleurs marqué plus d'une fois de son empreinte celui de Michel-Ange qui s'en est souvent préoccupé, et il lui obtint de travailler au fameux tombeau, à l'Arca de Saint-Dominique que l'on admire encore dans l'église de ce nom.

    Les notices spéciales de M. Vannini Vincenzo et du marquis Davia ont très bien éclairci les questions relatives à ce travail, commencé par Nicolas de Pise, continué par Nicolas de Bari, surnommé Niccolo dell'Arca, et qui devait recevoir encore des sculptures au XVIIIe siècle 233, 1. Michel-Ange n'a fait que terminer les plis du vêtement du Saint Pétrone debout, qui est au sommet de l'œuvre, et laissé inachevé par Nicolas de Bari. Pour ce travail il reçut dix-huit ducats; mais le petit Ange agenouillé qui porte un candélabre et qui se voit au côté droit de l'autel est incontestablement son ouvrage; il lui fut payé douze ducats. C'est une élégante petite figure d'à peu près deux pieds, d'un sentiment délicat et d'une exécution fine et précieuse, niais il est heureux que la tradition soit authentiquée par un document positif, sans lequel il pourrait toujours y avoir place pour un doute, tant l'eeuvre est en dehors du sentiment michelangelesque, même dans ses premières années. Il s'est évidemment, et cela fait honneur à son goût, préoccupé de se tenir dans le sentiment de l'œuvre à laquelle il n'ajoutait qu'un détail.

    C'est le seul travail qu'il ait fait alors à Bologne. Soit crainte d'être desservi par un sculpteur qui avait espéré en être chargé, soit parce qu'il était redevenu possible de vivre tranquillement à Florence 234,1 et en même temps parce qu'il perdait son temps à Bologne 234,2, il revint auprès de son père.

    XIII. LA SALLE DE LA SEIGNEURIE. — Condivi (p. 16) et Vasari (p. 167) disent tous les deux que Michel-Ange resta plus d'une année à Bologne; mais ils doivent se tromper. Nous savons, en effet, par Vasari 234,3 que, lorsque sur le désir de Savonarole on construisit à Florence la grande salle du Conseil dans le Palais de la Seigneurie, on consulta Léonard, Michel-Ange «bien que très-jeune», Giuliano de San Gallo, Baccio d'Agnolo et le Cronaca, qui était tout dévoué à Savonarole. Or nous savons par un document que le Cronaca fut chargé du travail le 15 juillet 1495 234,4. Comme il n'est pas probable que Michel-Ange ait été consulté à Bologne, il s'ensuit qu'il devait être à Florence, où il venait probablement de rentrer.

    C'est à ce moment qu'il fit pour Lorenzo di Pier Francesco de Médicis un petit Saint Jean-Baptiste en marbre qui vient, paraît-il, d'être retrouvé à Pise, et qu'il sculpta un jeune Cupidon de six à sept ans, endormi et grand comme nature. C'est celui dont l'histoire est si célèbre.

    XIV. LE CUPIDON. — En ce qui concerne son histoire, les récits des deux biographes ne concordent pas de tous points. Michel-Ange l'avait fait pour lui; Lorenzo di Pier Francesco de Médicis lui ayant donné l'idée de le faire passer pour antique, la statue fut portée à Rome par un certain Baldassare del Milanese, qui la vendit comme telle 200 ducats au cardinal Raffaello Riario et n'en envoya que 30 à MichelAnge. Le cardinal, averti de la fraude, envoya à Florence, pour s'en assurer, un gentilhomme de sa maison et, une fois sûr de son erreur, rendit la statue et se fit rendre l'argent 235,1. On sait ensuite que le duc d'Urbin l'avait donnée à César Borgia, et qu'en 1502 Isabelle, marquise de Mantoue, la demanda et l'obtint par le moyen du cardinal d'Este. Dans une seconde lettre, elle écrit que, comme œuvre moderne, la statue du Cupidon est sans seconde, mais dans la première elle le croyait antique 235,2, ce qui semblerait établir que le duc d'Urbin l'avait encore acheté ou reçu comme tel. De Thou le vit à Mantoue en 1573 235,3, et l'on a cru le retrouver dans un Amour endormi avec deux serpents sur le sein qui se trouve à l'Académie de Mantoue 235,4, mais cette opinion n'est pas universellement acceptée.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Anatole Montaiglon
    Homme de lettres français (1824-1895), bibliothécaire attaché au Musée du Louvre, puis professeur à l'École des chartes, il a publié un nombre considérable de travaux dont plusieurs volumes de poésies françaises du Moyen Âge et de la Renaissance. Il a également publié une série de mémoires sur l'Académie royale de peinture, ainsi que la Correspondance des directeurs de l'Académie de France à Rome.
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