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    Dossier: Luther Martin

    Biographie de Luther

    Frantz Funck-Brentano
    Première partie de l'article biographique que consacrait l'historien Frantz Funck-Brentano dans une édition de 1934 de la Revue de Paris.
    L'an 1511, vers le milieu de l'automne, un jeune moine allemand, de l'ordre des Augustins, quittait son couvent d'Erfurt en Thuringe pour se rendre à Rome, — un beau gars de vingt-huit ans, bien musclé, l'allure avenante et dégagée, l'expression du visage ouverte et intelligente; ses yeux noirs brillaient d'un singulier éclat. Il avait mission d'aller plaider en Cour pontificale la cause d'un certain nombre de ses confrères en désaccord avec le vicaire général de l'ordre des Augustins en Allemagne.

    Il fallait approximativement trois semaines pour se rendre d'Erfurt dans la Ville Éternelle, car notre voyageur cheminait à pied, en besacier. Aux arrêts de son itinéraire, il était logé dans les couvents de son ordre, ou d'ordres amis, rencontrés en chemin. Dès l'abord, notre voyageur fut frappé, étonné, bientôt scandalisé par le luxe qu'il trouvait en ces monastères, — brillant, mais violent contraste avec ceux qu'il avait connus en Germanie. «En Italie, écrit-il, aux jours de jeûne, les moines se nourrissent plus magnifiquement que nous autres en Allemagne, en nos plus somptueux repas.»

    Sentiments de vive surprise qui ne feront que s'accentuer durant le séjour à Rome. «Les Italiens, dira notre Augustin, se moquent généralement de toute religion.» Il se trouvait en contact avec un clergé blasé, comme fatigué par la pompe et l'éclat même du culte qu'il pratiquait. Rome de la Renaissance, des Alexandre VI et des Jules II. Les cardinaux mènent une existence de princes séculiers, le pape, en casque et cuirasse, un train de condottiere.

    Le jeune religieux rentre en Allemagne profondément pénétré du spectacle qu'il avait eu sous les yeux. «L'effroyable corruption de la Cour romaine, murmurait-il, cet amas d'impudicité, ne sont-ils pas des péchés?»

    Notre voyageur se nommait Martin Luder, dont il fera dans la suite Martin Luther; ses parents étaient des paysans d'Eisleben en Thuringe; le père s'engagea dans une exploitation minière où sa situation matérielle s'améliora. Il était à la tête d'une nombreuse progéniture dont Martin Luther était l'aîné.

    Sur ses quatorze ans celui-ci fut envoyé par ses parents à Magdebourg où il devait commencer des études latines, son père désirant faire de lui un homme de loi.

    Quatre années plus tard — 1501 — le jeune homme entrait à l'Université d'Erfurt, mais, loin de s'y consacrer à l'étude du droit, ce fut la philosophie, bientôt la scolastique, enfin la théologie qui l'absorbèrent. Il se penchait sur les Écritures avec une piété profonde, renforcée d'une inébranlable confiance en leur bienfaisance et vérité.

    Le 2 juillet 1505, Martin Luther revenait à Erfurt de Mansfeld, où il avait été voir sa famille. Il se trouvait proche le village de Sotterheim. Le ciel était noir, l'orage menaçait. Tout à coup, d'un formidable coup de tonnerre, le jeune homme fut jeté à terre. Dans sa terreur il s'écria:

    «Sauve-moi, sainte Anne, et je me ferai moine!»

    Un de ses amis, dans ce moment à Erfurt, lui écrira plus tard:

    «Un éclair t'a renversé à terre comme jadis saint Paul sur le chemin de Damas et, t'arrachant à tes amis, t'a jeté dans un couvent.»

    Les amis se déclarèrent stupéfaits de sa résolution, le père en exprima une violenté irritation, mais Martin Luther, dans la rude obstination de son caractère, tint bon. Le 17 juillet 1505, il se faisait recevoir parmi les ermites de saint Augustin d'Erfurt.

    Au couvent le jeune moine ne tarda pas à faire l'admiration de ses confrères par son zèle pieux, le soin avec lequel il s'acquittait de ses obligations monacales; il lisait, relisait avec une attention passionnée les textes sacrés, l'Ancien et le Nouveau Testament, les psaumes, les épîtres de saint Paul; mais il se montrait nerveux, scrupuleux à l'excès. Il avait des visions, plus particulièrement des visions diaboliques qui le remplissaient de terreur.

    En 1507, le 3 avril probablement, Martin Luther fut ordonné prêtre dans la cathédrale d'Erfurt. Dès ce moment il fut décidé par le vicaire général de l'ordre des Augustins en Allemagne, un homme éminent nommé Staupitz, que le jeune moine, âgé de vingt-quatre ans, poursuivrait ses études en théologie à l'Université d'Erfurt, afin d'y acquérir les connaissances nécessaires à l'enseignement des Écritures et des dogmes saints dans les couvents augustins.

    Un point de la doctrine chrétienne le tourmentait cruellement, celui de la prédestination. Elle le torturait de scrupules et d'angoisses. «J'étais un moine très pieux, dira-t-il, et cependant j'étais triste: je pensais que Dieu ne m'était pas favorable.» Il fatiguait son confesseur de ses scrupules, s'accusant des fautes les plus minimes, manquements insignifiants aux règles monastiques. Staupitz, agacé, le bousculait:

    - Vous vous embarrassez de péchés de marionnettes!

    Enfin le jeune moine, sur les rayons de la bibliothèque de son couvent, trouva un exemplaire des œuvres de Jean Huss. Luther se demanda comment un homme, qui avait si pieusement et si magnifiquement enseigné l'Écriture sainte, avait pu être brûlé comme hérétique.

    «Sans doute, se dit-il, que tout cela fut écrit par lui avant qu'il fût tombé dans l'hérésie.»

    Au mois d'août 1508 Martin Luther, dans sa vingt-sixième année, fut transféré du couvent d'Erfurt en celui de Wittenberg. À Wittenberg l'Électeur de Saxe, Frédéric le Sage, venait de fonder une université, université où le jeune Augustin était appelé à enseigner la philosophie. Dès les premiers jours le cours qu'il professa fit sensation. Le recteur de l'université disait de son nouveau collaborateur:

    «Ce moine déconcertera tous les docteurs; il apportera une doctrine nouvelle et réformera l'Église.»

    Martin Luther exerçait une action profonde sur ces entours. Il était de ces natures privilégiées qui sont douées du don charmant de séduire. Il avait quelque chose de fascinant, et non seulement par la valeur de son esprit, par l'intensité de ses convictions, mais par sa manière d'être, sa physionomie, la flamme de son regard. «Auprès de lui, dira son ami Amsdorf, je me sentais devenir plus Luther que Luther lui-même.»

    À cette époque se place son voyage à Rome dont nous avons parlé. Laissons passer cinq ans. Au début de 1517, en sa chaire de l'Université de Wittenberg, Luther apparaît comme une forte et dominante personnalité; professeur éloquent, il attire des élèves non seulement des diverses parties de la Saxe, mais des provinces voisines: promu, par la faveur de Staupitz, prieur des Augustins de Wittenberg, puis provincial de l'ordre. Quant à ses conceptions religieuses, en son étude personnelle et solitaire des textes sacrés, elles s'étaient déjà, et sans qu'il s'en doutât, écartées de l'orthodoxie romaine.

    Le faste de la Cour pontificale sous Alexandre VI, la politique et les expéditions militaires de Jules II, le népotisme et les goûts artistiques de Léon X faisaient qu'à cette époque de la Renaissance les besoins en argent de l'Église romaine étaient immenses. Aux moyens de s'en procurer, les franchises gallicanes, comme le note Luther, formaient barrière en France; en Allemagne la carrière à exploiter se trouvait librement ouverte. Alexandre VI avait prononcé une doctrine aux formidables conséquences, à savoir que le pape avait pouvoir de tirer les âmes du purgatoire. Et voici que se multiplient les bulles et distributions d'indulgences, non seulement en faveur des vivants mais des morts, indulgences qui pouvaient s'acquérir par bonnes œuvres et, sur cette voie, par de l'argent versé pour une œuvre agréable à Dieu, par exemple en faveur des préparatifs d'une guerre contre les Turcs, ou bien pour la construction du dôme de Saint-Pierre à Rome. Et Léon X faisait vendre en Allemagne des lettres d'indulgence pour l'achèvement de la basilique de Saint-Pierre et en vue d'une guerre contre les Turcs. Le légat Cataneo de Vio, dit Cajetan, chargé d'y faire fructifier l'affaire, s'en remit à l'archevêque de Mayence qui confia la pratique de l'entreprise à un religieux dominicain, le Père Tetzel. Celui-ci mena l'affaire tambour battant. Son éloquence de caractère populaire, une braillée tonitruante, empoignait la foule. On lui reprochera d'avoir résumé sa mission en deux vers allemands dont voici la traduction.

    «Sitôt que l'argent sonne dans la tirelire, l'âme (en faveur de laquelle on l'a donné) s'élance hors du purgatoire.»

    Notre Dominicain profitait des foires et marchés périodiques, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, pour y venir débiter sa marchandise en des assemblées nombreuses: cierges allumés, étendards déployés, drapeaux claquant au vent, toutes cloches de la ville sonnant à toute volée.

    Le 1er novembre la chapelle de Wittenberg célébrait l'anniversaire de son fondateur; à cette occasion l'afflux des fidèles était considérable. Luther venait d'apprendre que Tetzel, en magnifique équipage, avait pénétré sur le territoire de l'Électorat de Saxe; les foules se pressaient autour de lui: sous peu de jours il serait à Wittenberg. Luther saisit l'occasion des fêtes pour afficher, la veille de la Toussaint, 31 octobre 1517, sur la porte de la chapelle électorale, ses 95 fameuses propositions concernant le trafic des indulgences, l'autorité pontificale et les articles qu'il considérait comme le fondement de la foi chrétienne, faisant ainsi de ce 31 octobre 1517, l'une des dates religieuses les plus importantes de tous les temps.

    «Les indulgences sont inutiles: si le pape avait pouvoir de tirer les âmes du purgatoire pour de l'argent, son strict devoir serait de donner lui-même tout ce qu'il possède pour le bien de ceux que ses marchands d'indulgences dépouillent de leur avoir.»

    Les propositions concernant les indulgences étaient complétées par quelques autres qui dessinent déjà les fondements sur lesquels se construira le luthéranisme: la négation du libre arbitre; l’homme ne peut être sauvé que par la grâce de Dieu.

    Le bruit fait par la manifestation du provincial des Augustins fut tel que lui-même en fut effrayé; puis, se ressaisissant:

    «L'affaire n'a-t-elle pas été engagée au désir de Dieu, elle tombera d'elle-même; l'a-t-elle été à son plaisir, laissons-la entre ses mains.»

    Tetzel — on devait s'y attendre — répondit à Luther. Les Dominicains se levèrent en masse pour le soutien de leur confrère. Ils se déclarèrent en un convent auquel les Augustins répondirent par une «disputation» dont l'occasion leur fut offerte à Heidelberg par le synode provincial qui devait s'y tenir en vue de nouvelles élections dans leur ordre.

    Aux thèses que Tetzel publia pour réfuter les 95 propositions, Luther répondit par ses fameuses Résolutions (Resolutiones disputationum de indulgentiarum virtute, 1518). Il précisait les opinions qu'il avait précédemment émises:

    «Le pape ne peut absoudre d'une faute que dans la mesure où elle l'a été par Dieu; — Dieu ne veut pas que le salut d'un homme soit au plaisir d'un autre.»

    À Rome, l'agitation créée par Frère Martin, non seulement contre la vente des indulgences, mais contre plusieurs des articles fondamentaux de la doctrine catholique, commençait à être prise au sérieux. Finalement Léon X se décida à mander Luther à Rome où il serait tenu de se justifier du grief d'hérésie. La citation pontificale atteignit Luther à Wittenberg le 7 août 1518. L'émotion soulevée par les amis et adhérents du moine augustin fut aussitôt des plus grandes. L'Université de Wittenberg adressa une requête à l'Électeur de Saxe, le suppliant de couvrir de sa protection le plus éminent de ses professeurs. Frédéric le Sage intervint et obtint de la Curie romaine que le provincial de l'ordre des Augustins ne serait pas tenu de se rendre à Rome, mais comparaîtrait devant le légat pontifical qui devait venir à Augsbourg à l'occasion de la diète d'Empire qui y était convoquée.

    Le légat pontifical Tb. de Vio, communément nommé Cajetan, en compagnie de l'archevêque de Mayence, venaient de faire à Augsbourg une entrée pompeuse, le cardinal tout de rouge vêtu, suivi d'un cortège imposant. Luther y arrivait de son côté le 7 octobre 1518, muni d'un sauf-conduit de son empereur. On ne peut nier la grande force d'âme, la force morale dont Luther fit preuve en ces circonstances. Son grand et fidèle ami Staupitz, conseiller de l'Électeur de Saxe, lui écrivait: «Je ne vois pour toi que la croix dans ce qui t'attend, tu devrais venir auprès de moi pour que nous vivions et mourions ensemble.» Le Père gardien du couvent de Weimar, où Luther s'était arrêté en se rendant à Augsbourg, lui disait:

    — Vous aurez du mal à vous défendre contre les Welches (Italiens et Français), vous serez brûlé.

    — Priez pour moi, — lui dit Luther, — et pour le cher enfant de Dieu (Jésus-Christ). Si Dieu a souci des intérêts de son fils, il veillera sur moi; ma cause est celle de Jésus-Christ. Si Dieu n'a cure de la gloire du Christ, il mettra la sienne propre en péril et en portera la honte.

    Est-il utile de souligner la présomption que trahissent de telles paroles? Elles vont à l'extravagance; mais dévoilent ce qui fera la force de Luther, ce qui le fera triompher de tant d'obstacles et lui fera réaliser son œuvre étonnante: la conviction profonde, absolue, inébranlable, que son œuvre s'identifie avec celle de Jésus, sa pensée avec celle du Rédempteur. «Si Dieu ne me protège et ne sauve mon honneur, la honte en sera pour lui.»

    Notre réformateur se trouvait dans le plus fâcheux état de santé; son estomac lui infligeait d'intolérables douleurs, activement secondé par le diable qui lui bourrait le crâne des plus fâcheuses pensées: parmi lesquelles cette terrible prédestination continuait de tenir le premier plan. Luther et le moine augustin, son compagnon de voyage, cheminaient à pied. À trois lieues d'Augsbourg les deux voyageurs prirent une voiture. À Augsbourg, Frère Martin fut accueilli de la manière la plus aimable et logé au couvent des Carmes. En ville il n'était question que de lui. Ses adversaires étaient déchaînés; mais il y comptait aussi de nombreux partisans, patriciens, conseillers impériaux, chanoines de la cathédrale.

    Luther parut devant le légat Cajetan le 12 octobre 1518. Il était accompagné de son ami Link, qui lui avait succédé comme provincial des Augustins, et du prieur des Carmes. Conformément au protocole, il se jeta aux pieds du légat le visage contre terre, puis se mit à genoux et ne se leva que sur l'injonction réitérée que lui en fit le représentant de Léon X. En ses débuts l'entrevue fut des plus courtoises. Cajetan prenait un ton paternel. Il ne voulait pas entrer en discussion avec le jeune Augustin et ne lui demandait qu'une triple déclaration:

    — Je rétracte mes erreurs. — Je n'y retomberai pas. — Je ne troublerai plus la paix de l'Église.

    — Mais, — dit Luther, — indiquez-moi mes erreurs. Cajetan précisa:

    — Tu nies l'identité du trésor des indulgences dont dispose l'Église romaine et des mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Tu déclares en tes propositions que la grâce agissante d'un sacrement dépend de la foi de celui qui le reçoit.

    Luther maintenait et défendait son opinion. Les Italiens, qui accompagnaient le cardinal, riaient des propos du «Petit Frère» allemand comme de drôleries débitées par un acteur.

    — Je ne puis, — disait Luther, — céder sur des points que je considère comme essentiels à la foi.

    — Tu te rétracteras aujourd'hui même, — déclarait le légat Cajetan, — ou, pour la seule question des indulgences, je jetterai l'anathème pontifical sur toutes tes propositions.

    Cette première journée de controverse prit fin sur la prière formulée par Luther qu'on lui laissât un jour de réflexion.

    Le mercredi 13 octobre, Luther reparut devant le légat pontifical, accompagné de plusieurs conseillers impériaux, de Staupitz, vicaire général de son ordre et d'un notaire impérial. Il donna lecture d'une déclaration où il disait qu'il entendait suivre fidèlement l'enseignement de l'Église, mais qu'en ce qui concernait la triple exigence formulée par le légat pontifical au nom du pape, il ne pouvait être condamné à se rétracter avant d'avoir été convaincu que sa doctrine était contraire aux Écritures. Il était d'ailleurs prêt à donner une justification de ses opinions oralement ou par écrit, ainsi qu'à entendre, sur les points contestés, la critique des Universités de Bâle, de Louvain et de Fribourg, même de l'Université de Paris, si l'opinion exprimée par les trois premières ne suffisait pas.

    Cajetan sourit: «Petit Frère s'égarait; mais il ne regimberait pas longtemps sous l'aiguillon; quant à lui Cajetan, son plus vif désir était de le réconcilier avec l'Église.»

    Froidement, Luther répétait qu'il demandait à se justifier par écrit; alors Cajetan se fâcha:

    — Mon fils, je n'irai pas m'escrimer contre toi et n'en ai cure. Par égard pour Sa Grandeur l'Électeur (de Saxe) Frédéric, je suis disposé à t'écouter d'un cœur paternel et bienveillant, puis à t'admonester et à t'instruire.

    À ce moment Staupitz intervint eu faveur de Luther, et Cajetan, devant cette haute personnalité, consentit enfin à autoriser la justification écrite.

    «Je l'autorise paternellement, ajoutait-il, non à titre de juge; car de controverse, je ne puis d'aucune façon entendre parler.»

    La Justificationautrement dite Éclaircissements — rédigée par Luther, porta sur les deux points controversés:

    1° Le trésor de grâces et indulgences réalisé par le Christ est tel qu'une seule goutte du sang versé par le divin Sauveur suffirait à racheter tous les péchés de l'humanité entière, passés, présents et futurs; mais Luther niait que ce trésor fût à la disposition d'un homme de quelque qualité qu'on le revêtît;

    2° En ce qui concernait la justification des pécheurs devant Dieu, Luther reprenait la thèse fondamentale de sa doctrine, principalement inspirée par les mystiques allemands des XIV-XVe siècles: le pécheur est justifié, non par ses œuvres, mais par la foi.

    Nous n'avons aucune qualité pour intervenir en ces controverses théologiques, ce qui nous intéresse ici est la personnalité de Luther et il faut avouer qu'en ces Éclaircissements il se dresse devant nous en une singulière grandeur par la conclusion qu'il donne à son écrit:

    Après avoir cité des passages de l'Écriture sainte, puis de saint Augustin et de saint Bernard, le réformateur ajoute:

    «Ces passages démonstratifs me font violence, ils m'enchaînent pour me maintenir dans la doctrine que j'ai formulée. C'est pourquoi, très digne Père en Jésus-Christ — Luther s'adresse à Cajetan — je vous prie humblement de me traiter avec douceur, d'avoir pitié de ma conscience, de me procurer les lumières qui me permettraient de voir ce qui précède sous un autre jour et de ne pas me contraindre à rétracter ce que j'ai prononcé; ma conscience ne me le permet pas. Tant que ces textes probants restent fermes, je ne peux penser différemment. Ne devons-nous pas obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes? Votre paternelle grandeur est suppliée d'intervenir auprès de notre très saint Seigneur le pape Léon X afin qu'avec une rigueur impitoyable il ne précipite pas mon âme dans les ténèbres, mon âme qui ne cherche que la lumière de la vérité et qui se trouve prête à céder sur tout, à tout rétracter quand elle sera mieux instruite qu'elle ne l'est à présent. Je ne suis pas présomptueux, ni cupide de vains honneurs au point d'avoir honte de rétracter les erreurs ou j aurais pu tomber. Oui, très digne Père en Jésus-Christ, ce sera ma joie la plus grande de voir la vérité triompher; mais que je ne sois pas contraint de faire violence à ma conscience car je crois, je suis assuré que ce que je viens de prononcer, est la doctrine de l'Écriture sainte.»

    Le jeudi 14 octobre 1518, Luther remit ses Éclaircissements au légat pontifical en présence d'un petit nombre de témoins. Cajetan prit l'écrit d'un geste dédaigneux en disant qu'il l'enverrait à Rome. Puis, une fois de plus, il ordonna au moine augustin de se rétracter; accompagnant son injonction d'une longue dissertation nourrie des sentences de saint Thomas. Il parlait de plus en plus fort. «Il m'accablait de ses foudres», dira Luther. Alors celui-ci se mit à crier aussi fort que lui. Ils ne s'entendaient plus l'un l'autre et criaient tout à la fois. On eût dit de deux plaideurs en colère, de deux coqs se disputant une poule.

    — Frère! Frère! — lui criait Cajetan, — hier tu étais convenable!

    Puis:

    — En voilà assez! Rétracte-toi ou ne reparais jamais sous mes yeux!

    Ces yeux, Luther de son regard étincelant les fixa un moment sans rien dire, puis, tournant les talons, brusquement s'en alla.

    Peu après, Cajetan, qui dans ces circonstances paraît avoir montré grand bon vouloir et désir d'entente, essayait encore d'obtenir de Staupitz qu'il déterminât Luther à se rétracter:

    — Je ne suis pas à sa hauteur, — répondit le vicaire général, — ni en science ni en perspicacité; aussi bien lui ai-je déjà conseillé de se soumettre; mais vous-même, représentant du Saint-Siège, vous avez une autorité bien plus grande que la mienne.
    — Je ne veux plus avoir de rapport avec cet animal, — dit le légat romain; — il a dans la tête des yeux qui brillent et des raisonnements qui déconcertent.

    Après l'échec de la conférence d'Augsbourg entre Luther et le légat, Léon X envoya en Allemagne le chevalier Karl von Miltitz, noble saxon, notaire et camérier du Saint-Siège. Miltitz ne tarda pas à se rendre compte de l'étendue et de la profondeur du mouvement créé par le provincial des Augustins. Tetzel n'osait plus se montrer, sa vie était en danger. Miltitz vit Luther. Les deux compagnons se plurent; ils dînèrent ensemble. Avec des larmes dans la voix, le noble saxon suppliait l'Augustin de se rétracter:

    «Montrez-moi mes erreurs, disait obstinément frère Martin, et je me rétracterai volontiers.»

    En prenant congé du réformateur, l'envoyé du Souverain Pontife l'embrassa cordialement.

    Les pourparlers entre Miltitz et Luther duraient encore que le débat rebondissait par le fait d'un chanoine professeur de théologie en l'Université d'Ingolstadt, Jean Mayer dit Eck, de son village natal Egg en Souabe. Orateur brillant, doué d'une mémoire prodigieuse, Eck était un adversaire et un controversiste redoutable. Au Sacré Collège, on le nommait l'Achille du catholicisme. Par son intervention bruyante, par la publication de ses Obèles dirigées contre les doctrines nouvelles, le débat reprit feu et flammes. Une controverse publique se décida entre Eck d'une part, Luther et l'un de ses principaux adhérents, le docteur Bodenstein dit Carlstadt de l'autre. Le lieu en fut fixé à Leipzig; le duc Georges de Saxe la présiderait. Que si l'Électeur de Saxe, Frédéric le Sage, inclinait vers les doctrines réformatrices, son cousin, le duc Georges demeurait attaché au catholicisme.

    La controverse dura quatre jours, 27 et 28 juin, 1er et 3 juillet 1519. Eck parla avec éloquence, avec violence; Luther et Carlstadt maintinrent leurs propositions. En fin de discussion, le duc Georges se prononça en faveur de l'orateur du Saint-Siège, décision prévue et qui n'eut aucun effet pratique.

    Le 28 juin 1519, le roi d'Espagne venait d'être élu empereur allemand. Charles-Quint succédait à son aïeul Maximilien. Son élection avait été due, en grande partie, à l'Électeur de Saxe. On sait que son concurrent avait été François 1er.

    La disputation de Leipzig, loin d'apaiser le conflit, n'avait fait que l'exaspérer. Chacun des deux partis criait victoire. Luther s'abandonnait à son humeur combative. Les pamphlets qu'il publie se font de plus en plus violents.

    Eck était parti pour Rome où il contribuait à fixer la procédure qui aboutirait à la condamnation des doctrines nouvelles. En mai 1520 se répandait le bruit de la prochaine excommunication du moine saxon.

    La bulle Exsurge domine... datée du 2 juin 1520, par laquelle Léon X condamnait quarante et une des propositions de Luther, fut publiée à Rome le 15 juin. L'excommunication cependant n'entrerait en activité qu'après un délai de soixante jours laissé à l'hérétique pour venir à résipiscence.

    Luther répondit à la bulle d'interdit par son célèbre sermon sur la messe, une de ses manifestations les plus caractéristiques et où apparaît le mieux la différence qui sépare l'âme germanique de l'âme des Celtes et des Latins. Après quoi parut son appel à la noblesse allemande, An den christlichen Adel Deutscher Nation, «une sonnerie de clairon», comme on l'a nommé.

    Le 13 octobre 1520, Charles-Quint était couronné empereur d'Allemagne à Aix-la-Chapelle, tandis que Luther, le 17 novembre, renouvelait l'appel qu'il avait formulé de la condamnation pontificale à un concile général.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Frantz Funck-Brentano
    Extrait
    «[S'adressant au légat Cataneo di Vio] Je vous prie humblement de me traiter avec douceur, d'avoir pitié de ma conscience, de me procurer les lumières qui me permettraient de voir ce qui précède sous un autre jour et de ne pas me contraindre à rétracter ce que j'ai prononcé; ma conscience ne me le permet pas. Tant que ces textes probants restent fermes, je ne peux penser différemment. Ne devons-nous pas obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes? [...] Je ne suis pas présomptueux, ni cupide de vains honneurs au point d'avoir honte de rétracter les erreurs ou j aurais pu tomber. Oui, très digne Père en Jésus-Christ, ce sera ma joie la plus grande de voir la vérité triompher; mais que je ne sois pas contraint de faire violence à ma conscience car je crois, je suis assuré que ce que je viens de prononcer, est la doctrine de l'Écriture sainte.»
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