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    Impression du texte

    Dossier: Informatique

    L'éthique télématique d'après Luciano Floridi

    Luciano Floridi, Josette Lanteigne

    Le texte qui suit la présentation est une adaptation et une traduction, de Josette Lanteigne, de l'article (27 pages) de Luciano Floridi : "Information Ethics: On the Philosophical Foundation of Computer Ethics".  

    Dans le cadre de son projet de recherche sur les inforoutes (1), L'Agora a suivi plusieurs pistes pour approcher les phénomènes liés aux nouvelles techniques de communication et d'information. La première piste, historique, a notamment mis à jour les incongruités de l'origine d'Internet: un projet mis au point par des militaires, qui devaient trouver la meilleure stratégie possible en cas d'attaque nucléaire; ce projet s'est transformé en utopie hippie nouvel âge, toutes portes ouvertes, rien moins que militaire. La seconde piste, philosophique, mène à une impasse: la technique n'est pas neutre, dit le sage Ellul; et pourtant, ce qui importe, c'est bel et bien l'emploi qu'on fera des nouvelles techniques d'information et de communication. On peut vouloir en faire un usage positif, mais si tout usage est stigmatisé à l'avance comme pathologique, sous prétexte qu'il nous éloigne du réel, il est inutile d'essayer de développer de nouveaux usages. La piste sociale et politique est encore plus dépréciée et nombreux sont ceux qui donneraient raison à Baudrillard:

    "On vit sur l'idée très rousseauiste qu'il y a dans la nature un bon usage des choses qui peut et doit être tenté. Je ne pense pas qu'il soit possible de trouver une politique du virtuel, une éthique du virtuel parce que la virtualité virtualise la politique aussi: il n'y aura pas de politique du virtuel parce que la politique est devenue virtuelle, il n'y aura pas d'éthique du virtuel parce que l'éthique est devenue virtuelle, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de références à un système de valeurs." (2)

    Quant à la piste culturelle, qui aurait voulu se donner les moyens d'imposer le français sur Internet, elle est obsolète dans le contexte actuel de la mondialisation. Reste alors la piste éthique et plus précisément celle de l'éthique télématique ou informatique, qui prétend être la voie de l'avenir. Elle met fin aux illusions de la vaine recherche du consensus, en dévoilant le côté inhumain des théories relationnelles classiques, toujours prêtes à sacrifier le droit des individus à une vie privée aux impératifs de la vie collective.

    1) Projet subventionné par le Fonds de l'autoroute de l'information. Voir sur le site de L'Agora les nombreux documents et rapports de recherche.-- http://agora.qc.ca

    2) https://web.archive.org/web/19981206081801/http://www.uta.edu/english/apt/collab/baudweb.html

    L'éthique télématique et les théories classiques

    Suivant le modèle grec de la vertu, l'éthique s'intéresse d'abord et avant tout à l'individu qui exécute une action. Cette éthique orientée vers l'agent peut être qualifiée de subjective. Elle est intrinsèquement anthropocentrique et individualiste. En principe, rien n'interdit son application à des agents qui ne seraient pas des individus, comme par exemple des partis politiques, des compagnies ou des équipes. Mais ce n'est pas ainsi que l'éthique de la vertu s'est développée, de l'Antiquité jusqu'à nos jours, en partie à cause de la conception individualiste de l'agent qui était celle de la philosophie ancienne, en partie aussi à cause de la conception empiriste qui est maintenant la nôtre: une perception anti-réaliste de toutes les entités qui ne sont pas des individus. Paradoxalement, bien que nous vivions au sein d'une culture matérialiste basée sur les techniques d'information et de communication, nous ne traitons pas encore les données ou l'information comme des objets réels.

    Développés dans un monde passablement différent de la petite société non chrétienne d'Athènes, l'utilitarisme , le contractualisme et le déontologisme sont trois théories classiques qui s'intéressent à la nature et à la valeur morales des actions exécutées par un agent. On peut les qualifier de relationnelles; elles sont de nature intrinsèquement sociale. Pourtant, ces théories de l'action tendent à n'accorder aux relata, à savoir l'agent et le patient, qu'une importance secondaire; elles peuvent aller jusqu'à les perdre de vue. Si on se situe au niveau de leur perspective relationnelle du second ordre, il importe moins de savoir ce que l'agent individuel devient ou ce qu'il fait en toute autonomie que d'étudier les interactions qui existent entre l'agent et la société dont il fait partie.

    Les éthiques classiques, qu'elles soient axées sur l'agent comme la conception grecque ou sur l'intersubjectivité comme les éthiques relationnelles, n'ont pratiquement aucun intérêt pour le patient, qui est le troisième élément de la relation morale, celui qui reçoit l'action de l'agent et en subit les effets. Dans un monde où l'humanité peut influencer, contrôler ou manipuler pratiquement tous les aspects de la réalité, le philosophe est finalement confronté à des préoccupations morales qui ne sont pas exclusivement tournées vers l'agent et son action. L'éthique médicale, la bioéthique et l'éthique environnementaliste sont les représentantes les plus connues de cette approche orientée vers le patient, étant entendu que celui-ci peut être non seulement un être humain mais toute autre forme de vie. Ces éthiques non classiques replacent le récepteur de l'action au centre du discours éthique et déplacent l'émetteur vers sa périphérie. Elles fournissent la base qui nous permet de saisir l'éthique télématique. Celle-ci s'intéresse d'abord et avant tout au destin de l'infosphère, qui est l'environnement dans lequel se développe l'information (information environment). Dorénavant, le bien et le mal ne qualifient plus les actions en elles-mêmes mais ils se rapportent à ce qui est bon ou mauvais pour l'infosphère. Cette perspective n'est plus anthropocentrique ou même biocentrique mais allocentrique.

    Ce qui distingue l'éthique télématique des autres formes d'éthiques non classiques est qu'elle élève l'information au rang de forme de vie. Elle élève l'information - et non plus seulement la vie - au rang de récepteur universel de toute action. Dorénavant, il existe quelque chose de plus élémentaire et fondamental que la vie et la souffrance, à savoir l'être, compris comme information, et l'entropie. On savait déjà qu'il n'y a pas d'action morale sans information, mais celle-ci n'est plus seulement la condition sine qua non de toute action morale responsable mais son principal objet. L'éthique télématique ou informatique cherche à répondre à la question suivante: qu'est-ce qui est bon pour un objet d'information et pour l'infosphère en général? Elle détermine ce qui est bien ou mal, ce qui doit être fait, les devoirs de l'agent moral, au moyen de quatre lois fondamentales:

    0. On ne doit pas causer d'entropie dans l'infosphère

    1. On doit prévenir la production d'entropie dans l'infosphère

    2. L'entropie doit être exclue de l'infosphère

    3. La bonne condition de l'information doit être favorisée par l'extension de l'information (quantité), son perfectionnement (qualité) et son élargissement (variété) dans l'infosphère.

    Les lois sont données par ordre croissant de valeur morale. Elles expriment ce que signifie le fait d'agir comme un agent responsable dans l'infosphère. Toutes les règles tournent autour de l'entropie ou de son contraire, l'être-là de l'information. Le discours éthique ne se limite plus simplement à toutes les personnes, leurs différentes cultures, leur bien-être et leurs interactions sociales; il ne se limite plus aux animaux, aux plantes et à leur vie naturelle mais il englobe tout ce qui existe, des toiles et des livres aux étoiles et aux pierres; il englobe tout ce qui pourrait exister, a existé ou existera, comme les générations futures ou nos ancêtres, par ex. L'éthique informatique étend le concept de ce qui peut être l'objet d'un intérêt moral, qui comprend maintenant tout ce qui peut compter comme une information, qu'elle soit physiquement réalisée ou non. Dans ce contexte, une entité est un paquet d'information consistante, et la véritable contradiction (non pas celle qui est utilisée à un niveau métaphorique ou qui est simplement mentionnée) est un cas d'entropie totale de l'information, l'équivalent d'un trou noir dans l'infosphère. Il s'ensuit qu'il n'existe pas de processus d'information qui puisse fructifier en présence de contradictions (ce qui ne signifie pas qu'il ne saurait y avoir de processus d'information contradictoires).

    Un processus d'information peut englober tout ce qui est logiquement possible. Or l'éthique informatique considère toute entité logiquement possible comme une entité d'information. Un agent est une entité capable de produire des phénomènes d'information qui peuvent avoir une incidence sur l'infosphère. Tous les agents ne sont pas responsables (par ex. un chien ou une rivière ne le sont pas). Le non être est l'absence ou la négation de toute information, ou entropie. Ce concept d'entropie n'est pas seulement syntaxique mais également sémantique: le contraire de la capacité de fournir de l'information indique une diminution ou une dégradation de l'information entraînant une absence de forme, de patron, de différenciation ou de contenu de l'infosphère. Plus un message comporte d'information moins il est inutile, un simple bruit, et plus son entropie est faible. Plus l'infosphère développe de significations et de contenus intéressants, plus la quantité d'information augmente et plus l'entropie décroît. Inversement, une faute morale peut survenir et l'entropie augmenter à la suite d'une mauvaise évaluation de l'impact d'une action, tout particulièrement quand le bien local, l'amélioration d'une région de l'infosphère, est favorisé au détriment du bien-être de l'environnement global. Mais si seul l'environnement global de l'infosphère importe, on est curieux de savoir comment l'éthique informatique traitera une question comme celle de la vie privée?


    L'éthique informatique appliquée à la vie privée

    On peut distinguer quatre niveaux du caractère privé de la vie personnelle:

    1. Le corps d'une personne doit être libre de toute interférence ou de toute intrusion, ce qui est garanti en limitant la possibilité pour les autres d'entrer en contact physique avec cette personne.

    2. Le mental d'une personne doit rester libre de toute interférence ou intrusion, ce qui est garanti en limitant la possibilité pour les autres de la manipuler.

    3. Les décisions d'une personne doivent rester libres de toute interférence ou intrusion, ce qui est garanti par l'impossibilité pour les autres de décider à sa place et à celle de ses proches sur des matières comme l'éducation, la santé, la carrière, le travail, le mariage, la foi.

    4. L'information doit être libre de toute interférence ou intrusion épistémique, ce qui est garanti en limitant le nombre de faits concernant cette personne qui sont inconnus ou inconnaissables.

    Le dernier niveau du caractère privé de la vie personnelle est celui qui nous intéresse ici. L'éthique classique ne s'est pas beaucoup intéressée à la valeur de ce qui est privé, car c'est là la propriété d'une classe d'objets plutôt que d'actions. Cette propriété devient importante dans une culture qui commence à reconnaître que les entités, y compris les êtres humains, sont des noyaux d'information; ce qui est privé n'est plus une affaire individuelle seulement, mais peut être celle d'un groupe, d'une compagnie, d'une nation. On a l'habitude de traiter les problèmes touchant la vie privée et la confidentialité comme si chacun avait quelque chose à cacher ou à céder. Pourtant, la nature de l'information en question est tout à fait en dehors du problème qui nous occupe. C'est quand l'information est aussi innocente que possible que la question de son caractère privé se pose le plus clairement. Au lieu d'essayer d'interdire à des agents de traiter les êtres humains comme des paquets d'information, il faudrait plutôt leur demander de réaliser que lorsqu'ils traitent une information à caractère personnel ou privé, ils font affaire avec des êtres humains véritables et doivent par conséquent faire preuve du même respect qu'en présence de ces personnes.

    Si une personne, un agent libre et responsable, est après tout un paquet d'information, ce qu'on appelle vie privée (privacy) n'est rien de moins que la défense de l'intégrité personnelle d'un paquet d'information, l'individu, et l'invasion de cette sphère privée est une violation de la nature essentielle de l'information. L'intrusion est violente non seulement parce qu'elle brise l'atmosphère de l'environnement, mais parce que toute information qui nous concerne est une partie intégrante de nous-mêmes. Qui possède cette information possède une partie de nous, ce qui met en danger le caractère unique et l'autonomie de notre être par rapport au monde. Certes, il existe quantité d'informations nous concernant qui sont accessibles à tous, mais elles se rapportent seulement à notre côté public, le côté usé de notre moi, et le prix que nous devons payer à la société pour qu'elle nous reconnaisse comme un de ses membres. 

    Source

    L'Agora, vol 5, no 4, juillet-août 1998.
    Date de création : 2013-12-29 | Date de modification : 2013-12-29
    Informations
    L'auteur

    Luciano Floridi, Josette Lanteigne
    Mots-clés
    éthique, technologie de l'information, technologie, ordinateur
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